Education et monde moderne

Les Grecs appelaient l'éducation "paideia", une transmission de connaissances chargées de sensibilité, de valeurs, d'idéaux, fort distante de l'instruction actuelle caractérisée par la simple accumulation de notions techniques. L'école actuelle, en ce sens, est réduite à une institution pour le "transfert" de ces informations. Elle ne semble plus représenter une oasis de la vie où fleurit la liberté  mais au contraire un lieu menacé lui aussi par la rhétorique et la dérive techniciste du monde qui l'englobe.

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42:04
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L'enseignant, lui, devenu technicien raisonne en terme de process : "quand la didactique met à la porte les humanités, on devient des simples possesseurs d'outils qui reproduisent une armada de process et non pas un éducateur", déplore David Lucas. 
Le monde actuel semble  trouver sa caractéristique la plus correcte dans ce que René Guénon appelait « le règne de la quantité ». De cette réduction au quantitatif, de cette uniformisation, l'école, en tant qu'institution, en est inévitablement responsable alors qu’elle devrait représenter au contraire le lieu par excellence où les germes de l’éveil devraient être généreusement distribués.

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Si l'anonymat, l'uniformité, les statistiques, les chiffres sont la dure réalité à laquelle l'enfant devra se confronter, quelles sont les graines d'espoir pour retrouver une réflexion harmonieuse sur la vie et son initiation? Et plus particulièrement, quels aspects de la crise du monde moderne révèle-t-on dans la crise de l'éducation? Quel est le rôle de l'éducateur? La psychologie peut-elle représenter une voie médiane d'apprentissage? Et quelles leçons pouvons-nous tirer de cette crise alors que la nécessité de donner un sens à nos enfants est devenue plus que jamais criante?

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Réponse dans cette table ronde de 42 min. animée par Virginie Durand dans laquelleJean Biès et David Lucas, deux penseurs, deux "éveilleurs" appartenant à deux générations différentes, confrontent leur expérience et les mettent en perspective.

Extrait de la vidéo

David, Luca, bonjour, bienvenu sur ce plateau, vous êtes philosophe Quand je dis que vous êtes philosophe, ça veut dire aussi que vous êtes docteur en philosophie, vous êtes auteur de différentes publications, la plupart consacrées à l'éducation. J'en veux pour preuve votre dernier ouvrage qui est paru aux éditions de l'Armatan et qui s'intitule « Crise des valeurs éducatives et post-modernité ». J'en veux pour preuve aussi d'autres articles parus dans des publications universitaires.

Et également, ça fait partie de votre actualité, deux livres parus aux éditions du Porticle, « Réfléchir en marchant, récits d'un voyage dans l'Himalaya » et également « Le démon intérieur, dissertations philosophiques sur les complexes yungas ». Parallèlement à vos activités et à vos publications, vous êtes président du comité de rédaction d'une revue qui s'appelle « La revue transverse », qui est une revue transdisciplinaire en sciences humaines.

Et également, je tiens à signaler, vous êtes créateur de GAERIS, sciences humaines, c'est un cabinet de conseil, un cabinet de conseil qui s'adresse aux entreprises et qui leur permet en fait à la fois d'anticiper tout ce qui est risques psychosociaux et de travailler sur la souffrance au travail. C'est riche, beaucoup de livres, beaucoup d'activités. Et en face de vous, j'accueille Jean Biesse. Bonjour Jean Biesse.

Bienvenue également sur ce plateau. Vous êtes docteur d'État S lettres, vous êtes auteur d'un livre qui est paru aux éditions du Rocher. Ça fait plus de 15 ans maintenant, c'était en 94. Je pense, oui.

Un livre qui n'a pas pris une ride. Qu'on peut toujours lire avec autant de... Je le crois, puisque je l'ai relu avant de venir ici. Avec un oeil neuf.

Et que j'ai même été étonné que je parlais déjà à l'époque du voile islamique. C'est dire. Ce livre est paru donc aux éditions du Rocher et il s'appelle, il s'intitule « Lettres recommandées aux professeurs malades de l'enseignement ». On peut le présenter comme une sorte de synthèse, une synthèse de 35 ans d'enseignement en tant que professeur de lettres classiques.

C'est l'histoire de mon expérience professionnelle. Dans les classes supérieures, donc au lycée. Oui. Alors la première question que je voulais vous poser et aborder avec vous, puisque le débat qui nous amène aujourd'hui s'intitule « Monde moderne et éducation ».

J'avais trois questions à vous poser. Trois pour le prix d'une, va-t-on dire. Alors première question, quand vous parlez de monde moderne, quels sont les contours que vous donnez à ce monde moderne ? Quels sont les contours temporels ?

C'est-à-dire pour vous, quand est-ce que ce monde moderne a commencé ? De quand date-t-il ? Quelle sont, deuxième question, ces contours plutôt spatiaux ? C'est-à-dire, s'agit-il d'un monde géographique, s'agit-il d'un monde social, d'un monde politique ?

Vous parlez d'Europe, vous parlez d'Occident, vous parlez du capitalisme, vous parlez de la post-modernité, de quoi parle-t-on ? Et puis enfin, troisième question, la dernière, de quelle éducation là aussi voulez-vous parler ? Parlez-vous de l'éducation au sens large ? Ou parlez-vous de manière plus précise, plus pointue, de l'éducation des enfants, des jeunes enfants ?

De l'éducation via l'éducation nationale, de l'éducation via le milieu familial, ou pourquoi pas, via le système sociétal auquel nous appartenons ? Alors je vous écoute, je ne sais pas lequel de vous deux je parlais. Oui, allez-y. La question des frontières, c'est un petit peu la définition des termes que vous posez, donc c'est une grande rigueur philosophique finalement.

On commence par donner un ensemble de définitions, et ça serait matière à empoignade, et c'est une question de choix. La modernité et l'éducation n'ont pas des définitions univoques. Mais on peut peut-être s'entendre assez vite sur le commencement de la modernité avec Galilée, peut-être, avec une nouvelle vision du monde, une nouvelle vision de la vérité, une nouvelle explication du réel, qui, depuis les systèmes d'explications théologiques, métaphysiques, finalement, considère que le monde est écrit en langage mathématique, donc, et que cette compréhension se rapporte à une faculté, une faculté naturelle, qu'est la rationalité, qu'il y a des règles objectives, etc., etc., avec tous les cortèges de conséquences que ce postulat fondamental peut avoir.

Et le prolongement de Galilée, bien sûr, c'est Descartes et le cartésianisme, et on peut peut-être se dire que la modernité commence à ce moment, et la question que l'on peut poser, c'est la modernité court-elle toujours ? Est-ce que la post-modernité est une aggravation, une accentuation des tendances modernes, ou est-ce qu'il y a une rupture post-moderne qui passe finalement du monde ouvert par Galilée à un autre monde ?

Et c'est un petit peu cette deuxième idée que j'ai essayé de défendre dans ce travail. Les contours, maintenant, non plus temporels, mais spatiaux ? Alors, je ne suis pas bien sûr qu'il y ait des frontières spatiales à la modernité, c'est bien plutôt un système théorique, un système de valeurs, ou on pourrait dire une vision du monde, une vision du monde qui a été contagieuse pour des raisons historiques que l'on connaît, d'empires coloniels, etc., et on sait aussi qu'il y a un certain bastion qui résiste à cette modernité.

On veut pour preuve cette étude sur le Tibet, qui n'est pas, à proprement parler, une nation moderne, et qui a gardé un ancrage traditionnel très fort, mais si la modernité est une vision du monde et un système de valeurs, alors elle n'a pas de frontières identifiées. Et si je poursuis, donc, pour la définition de l'éducation, peut-être que l'éducation telle qu'on la conçoit quand on réfléchit à la question, c'est peut-être une éducation au sens large, c'est-à-dire scolaire, mais aussi domestique, et c'est la façon dont on prend soin des jeunes générations, et dans quel système de valeurs on les guide, et surtout en vue de quelles finalités et de quelles fins.

Donc, finalement, la définition la plus large. La définition la plus large. Merci. Jean Biais, quelques réactions sur ce qui vient d'être dit, ou vos propres définitions ?

Tout est à dire que je suis d'accord avec ce que David Lucas vient de dire, ce serait peut-être banal, et c'est pourtant la vérité. Maintenant, si l'on veut apporter un peu d'humour dans le sérieux de cette quête, je dirais que le monde moderne a commencé le jour où Adam a mordu à l'arbre du bien et du mal, car en fait, qu'est-ce qu'il a fait ce jour-là ? Il a inauguré le dualisme, et le monde moderne se caractérise essentiellement par le dualisme.

Dans un premier temps, et là, je rejoins ce qui vient d'être dit, il y a eu une séparation entre la matière et l'esprit, entre l'immanence et la transcendance. Descartes continue de croire en Dieu et continue de traiter de méditation métaphysique, mais il dit qu'avec la raison et l'essence, il ne peut pas atteindre à Dieu, ce qui est en même temps peut-être une attitude d'humilité, mais en même temps responsable de toute la suite.

Et la suite, nous la connaissons. C'était d'abord les philosophes du XVIIIe siècle qui ont dit qu'effectivement, Dieu était d'un côté et la matière était de l'autre, et qui, le temps passant, en sont arrivés soit à un déisme, soit à un matérialisme absolu. Au XIXe siècle, avec Auguste Comte et des gens de cet acabie, Dieu a été complètement nié et remplacé par la religion de l'homme. A partir de là, le marxisme est apparu, où seul l'homme est maître de la création, et un homme qui n'est même plus vertical, je dirais, mais horizontal.

Et le marxisme lui-même a été dépassé ensuite, au XXe siècle, par le nihilisme, c'est-à-dire que non seulement Dieu n'existe pas, mais l'homme lui-même voit son existence contestée. On peut dire dans ce sens peut-être que nous sommes dans un monde de plus en plus moderne, de plus en plus divisé. Oui, puisque le dualisme a eu une riche descendance. Vous savez, c'est comme dans l'Ancien Testament, un tel engendra un tel qui engendra un tel qui engendra un tel.

Mais j'ai quand même, j'ajouterai que j'ai un faible quand même pour le XIXe siècle, non pas pour les excès du romantisme utopique, mais pour une tentative de réaction de la part de certains musiciens ou poètes, en Allemagne et en France en particulier, contre ce rationalisme qui devenait une espèce de totalitarisme. Les natures philosophes en Allemagne en particulier

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