Petit traité de la joie par Erik Sablé
Dans notre société hédoniste, la recherche du bien-être occupe une place prépondérante mais paradoxalement, le terme "joie" revêt un sens ambigu. Erik Sablé s’est donc interrogé : la joie est-elle le comble de la bêtise ou l’aboutissement de la sagesse ?
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Il existe de nombreuses formes de joie. Il est des joies bêtes, ignorantes qui sont le fruit d’un abrutissement, d’un obscurcissement de la conscience, d’un oubli de la réalité, mais la joie peut-être aussi un accomplissement qui se révèle à celui qui a réalisé le sens de l’existence : l’universalité prévalant alors sur l’égotisme.
La joie peut aussi venir sans raison, alors cette joie est une grâce.
"Lorsque certaines vérités ont été comprises, nous explique Erik Sablé, nous sommes apaisés, sereins, ouverts au mouvement de la vie, ouverts à la joie. La vraie joie n’appartient pas réellement à notre univers émotionnel habituel. Elle bouscule notre vie. Elle amène toujours une révolution dans notre façon d’être….".
Un échange passionnant placé sur le sceau de la jovialité entre Erik Sablé et Deborah Donnier, échange accompagnant la sortie de l’ouvrage de notre auteur, paru chez Dervy en 2015.
Extrait de la vidéo
Bonjour à tous, bienvenue sur Salamande TV, en partenariat avec Baglis TV. Alors aujourd'hui, en première partie de l'émission, nous allons parler de la joie et des différentes facettes, justement, présentées avec Éric Sablé. Bonjour Éric. Bonjour.
Vous êtes écrivain, traducteur, conférencier. Vous dirigez la collection « Chemin de sagesse » aux éditions d'Hervy. Vous êtes aussi passionné depuis l'adolescence par l'Orient, les voyages, la méditation. Vous êtes devenu spécialiste des spiritualités orientales, notamment du bouddhisme et de l'hindouisme.
Alors aujourd'hui, nous parlerons notamment de votre livre, ce magnifique livre « Petit traité de la joie » aux éditions d'Hervy, que j'ai eu grand plaisir à découvrir. Alors justement, cet ouvrage est très dense, documenté, précis et à la fois aussi poétique. C'est ce que j'ai apprécié. Alors, pendant sa lecture, on ressent vraiment la joie avec un grand J.
Ce livre est un bel objet, avec une couverture illustrée avec cette miniature indienne, comme je le montrais tout à l'heure, du XVIIIe siècle, et très interpellant. Alors, on va en parler un peu plus en détail. Mais Éric, comment êtes-vous tout d'abord venu à la rédaction de ce livre ? Simplement par mon expérience personnelle, c'est-à-dire, j'ai eu une expérience comme ça de la joie.
C'est quelque chose qui a toujours eu beaucoup d'importance dans ma vie. Disons qu'il y a John Cooper-Powys qui disait « Il faut faire du bonheur le but de sa vie, sinon pour être heureux, il faut faire du bonheur le but de sa vie ». Et je crois que j'ai essayé toute ma vie de faire de la joie le but de mon existence, c'est-à-dire le sens de mon existence. Parce que le sens de l'existence se trouve précisément dans la joie, dans le bonheur, ou plutôt dans la joie que dans le bonheur d'ailleurs, et dans la paix, la paix du cœur.
C'est toujours ce que j'ai recherché, et donc très naturellement, j'ai rédigé, j'ai écrit ce livre-là, en partant en grande partie de mon expérience personnelle. Alors, on va définir qu'est-ce que la joie, justement, tout au long de cette interview. Alors, pourquoi écrire un traité sur la joie ? Alors là, on est en 2016, il a été écrit auparavant, mais pourquoi écrire ce traité, justement, dans cette époque-là, je veux dire ?
Ah maintenant ? Oui, c'est une nécessité ? Oh, ce n'est pas vraiment de circonstance, c'est-à-dire que c'est quelque chose qui m'est intime, qui est extérieur, et je n'ai pas essayé de me relier en quelque sorte à des événements actuels. Effectivement, on parle beaucoup de réenchanter le monde, parce que justement, on vit dans une société où le désenchantement est particulièrement prenant.
Mais ce n'est pas de circonstance, ce livre-là n'est pas de circonstance, il part beaucoup plus d'une impulsion intérieure, en quelque sorte. Mais évidemment, il se situe aussi dans un certain contexte de ce que j'appelle la société libérale avancée, qui n'est pas spécialement favorable ni à la joie ni au bonheur, du moins qui ne considère pas du tout ces valeurs-là. Les valeurs de la société libérale avancée dans lesquelles nous sommes sont même assez opposées aux valeurs du bonheur et de la joie.
Le pays, le roi du bouton, a voulu justement présenter une société qui n'avait non pas l'économie pour but, mais le bonheur, et c'est complètement à l'opposé de notre façon de fonctionner. Nous vivons dans une société qui vit dans la concurrence, qui vit justement plutôt la recherche d'un plus, gagner plus, travailler plus pour gagner plus, mais pas tellement dans la recherche d'un bonheur ou la recherche d'une joie.
Cette recherche-là est en train de devenir importante, mais de façon marginale, on pourrait dire. C'est comme l'écume de notre société, cette recherche de la joie ou de la paix du cœur. C'est bien pour ça que je vous pose ces questions, parce que justement, on voit beaucoup d'émissions en parler. On voit notamment un ouvrage qui vient de sortir avec Mathieu Ricard, Christophe André, qui parle du bonheur.
On les voit sur plusieurs plateaux télé. Justement, je me dis, peut-être dans une société, on doit revenir à des fondements, à ces choses simples de la vie, qu'on pourrait interpréter négatives ou positives, peu importe, mais qui sont simples. Alors justement, quelle serait la différence entre la joie et le bonheur ? Est-ce qu'il y a une nuance ou c'est complètement différent ?
Pour moi, c'est très différent. Pour moi, c'est très différent. Le bonheur, c'est quelque chose, disons, assez relativement facile d'accès. Le bonheur, lorsque l'on a un certain équilibre de vie, on connaît le bonheur.
Tandis que pour moi, la joie, c'est d'un autre ordre. C'est comme passer dans une autre dimension de l'univers. C'est comme si on bascule à un moment donné dans une autre dimension et brusquement, on est dans l'état de joie, en quelque sorte. La joie a un aspect un peu mystique.
Il faut s'entendre sur le terme mystique. Mais en tous les cas, elle participe justement de quelque chose qui est de l'ordre du mystique ou du spirituel. Alors que le bonheur, c'est beaucoup plus simple que ça. C'est simplement, disons, une vie apaisée, une vie simple.
Peu connaître le bonheur. Pour moi, je fais une très nette distinction entre le bonheur et la joie. Pour moi, ce sont deux choses qui sont très différentes. Et justement, dans le livre, je fais un chapitre là-dessus, sur le bonheur, pour montrer bien le contraste qu'il y a entre bonheur et joie.
Oui, c'est bien pour ça. Parce qu'encore une fois, dans notre société, on est en 2016, on n'est pas encore auparavant autant des philosophes, des lumières, comme on pouvait l'imaginer auparavant. Donc, cette différence est peut-être très mince pour certaines personnes qui nous regarderaient en direct aujourd'hui et qui se diraient peut-être que je suis dans cette joie-là. Et en fin de compte, ils sont plus dans une attitude, dans une émotion de bonheur.
Si on devait poser la question à un psychiatre, est-ce que vous pensez qu'il pourrait nous répondre de façon simple, par rapport à cette différence-là ? Il pourrait nous dire quoi, sur l'aspect psychologique des choses ? Il dirait sans doute que la personne qui est en joie est à la limite délirante. C'est un état clinique.
C'est un état clinique, à la limite. Alors que le bonheur, non, c'est quelque chose que tout le monde comprend. La joie, on met déjà un pied dans un domaine un peu sulfureux. C'est un petit peu plus sulfureux, la joie.
Le bonheur est tout à fait admis par la société, est intégré en quelque sorte. Est-ce que vous êtes heureux ? Il paraît que 87% des retraités disent qu'ils sont heureux dans leur vie. Donc, c'est quelque chose que les Français connaissent apparemment bien, du moins à partir d'un certain âge.
Ça prouve bien que ça procède d'un certain équilibre dans notre vie, le bonheur. Alors que la joie, c'est vraiment faire un pas de côté. C'est vraiment faire un pas dans un autre univers, dans un autre monde. Brusquement, on est bouleversé par ce sentiment-là, ce sentiment de joie.
Que dans la vie ordinaire, on ne fait que frôler. Et que justement, pour cultiver, cela demande toute une démarche. C'est quelque chose d'un autre ordre. Je pense que la joie est d'un autre ordre.
Comme la paix aussi. Il y a des nuances subtiles. Je fais bien la distinction. J'essaie de faire la distinction entre bonheur, paix, plaisir, joie, euphorie.
Tout ça, ce sont des choses finalement assez différentes. Et c'est très subtil, justement. C'est ça qui est difficile. Oui, c'est vrai.
La distinction est subtile. Si je reprends votre livre, vous définissez la joie qui est souvent associée à une certaine forme de naïveté alors que le pessimisme serait un signe d'intelligence et de lucidité. Je fais référence dans votre livre, bien sûr. Et vous faites référence au surréaliste André Breton, au début du livre, que dans notre société occidentale, la souffrance exerce une séduction romantique, comme vous dites, une sorte de fancination sur beaucoup d'esprits.