Les inhabitudes domestiques – anthropologie du poltergeist
Dans les maisons qu’ils hantent, les poltergeists se manifestent par un grand chamboulement des intérieurs et par une série d’agressions de leurs occupants. Des meubles sont renversés, des objets sont brisés, des projectiles visent sans cesse les membres épuisés de la maisonnée. Est-il question de morts dans ces récits de hantise ?
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C’est encore moins clair que dans d’autres cas d’apparitions, où des silhouettes ambiguës se présentent dans les couloirs sombres face à des résidents mis en demeure (littéralement) de revisiter l’histoire insoupçonnée de leur maison.


Qui est responsable des affaires de poltergeists ?
Qui est responsable des affaires de poltergeists ? Demande Grégory Delapace. C’est la question qui obsède les habitants des maisons où ils surviennent. S’agit-il d’un esprit à l’ontologie obscure ? de réseaux souterrains hydrauliques ou électriques dont l’action invisible affecte la maison ? ou des agissements irrépressibles d’une jeune personne instable et perturbée, comme on le suspecte souvent ?
On ne sait décider, et la réponse reste suspendue entre les événements plurivoques qui agitent le foyer. Il s’agira lors de cette séance de revenir sur quelques enquêtes menées en Angleterre, dans les années 1920, par une représentante de la Society for Psychical Research – Eve Brackenbury – sur des cas de poltergeist. En examinant ce que ces événements font aux habitudes domestiques, Grégory Delaplace, anthropologue, proposera d’envisager ces « affaires » à partir des situations de querelle dont elles semblent émerger, ou auxquelles elles paraissent donner corps.
Merci à l’IMI, Institut Métapsychique International, pour son accueil et organisation.
Extrait de la vidéo
On a le très grand plaisir d'accueillir ce soir Grégory de Laplace, Grégory est anthropologue, directeur d'études à l'école pratique des hautes études, il est membre du GSRL, je crois que ça veut dire groupe société, religion et laïcité, j'ai regardé avant. Donc il est l'auteur de deux ouvrages dont Les intelligences particulières, enquête dans les maisons hantées qui a été publié aux éditions Vu de l'esprit en 2021 et Vu de l'esprit d'ailleurs qui est une maison d'édition qui sort un certain nombre d'ouvrages qui s'occupent de ce dont nous nous occupons, à savoir les phénomènes paranormaux, je signale aussi en passant la sortie de ce livre Proust-Vouraillant de notre collègue et ami Bertrand Meus qui est sorti juste hier et donc la conférence je crois de ce soir portera sur des thèmes qui seront l'objet aussi d'un chapitre d'un prochain livre qui sortira au Vu de l'esprit en 2024 et qui s'appelle, si je ne m'abuse, Remus Ménage.
Donc Grégory de Laplace a également coordonné le numéro 69 de la revue Terrain consacrée aux fantômes en 2018 ainsi que le numéro 52 de la revue Athéniées d'anthropologie consacrée à l'anthropologie de l'invisible. Autant de choses qui nous interdisent passionnément et donc sans plus tarder, je vous laisse la parole à vous Grégory. Merci beaucoup à François Nedam de son invitation. Je suis très heureux de m'adresser à vous aujourd'hui.
L'Institut de méta-psychique international est une des institutions avec laquelle j'avais envie d'échanger depuis longtemps. C'est l'occasion aujourd'hui et j'en suis très heureux. Comme François l'a dit, ce que je propose de présenter aujourd'hui sont des cas de poltergeist, deux cas de poltergeist. Ces cas de poltergeist ont été constitués comme tels par une société savante, la Société pour la recherche psychique, Society for Psycho-Research, qui est une société britannique.
Je travaille sur les archives de cette société depuis quelques années. Cette conférence est donc une des étapes du projet que je mène actuellement qui vise à reconsidérer ces cas d'archives dans une perspective anthropologique. Et j'aurai l'occasion de revenir sur ce que ça implique. Pour commencer, bien que ce ne soit pas absolument nécessaire ici, il me semble important de commencer par un mot sur la SPR, donc la Society for Psycho-Research tirée à SPR maintenant pour que ce soit plus rapide, et sur la façon dont cette société envisage les cas dont je m'occupe.
La SPR a été fondée en 1882 par une petite équipe d'intellectuels et d'universitaires, la plupart ayant ou ayant eu un rapport avec l'Université de Cambridge. Parmi les grandes figures du début de ce mouvement, on compte William Henry Sidgwick, un philosophe moraliste, sa femme Eleanor, le frère d'Eleanor qui est Arthur Balfour, le premier ministre du Royaume-Uni au tournant du siècle, John William Stratt, Lord of Raleigh qui est pris Nobel de physique en 1904, etc.
Donc vous ne voyez que du beau monde. Ce mouvement se constitue à la fois dans le contexte et par opposition à ce qu'on pourrait appeler le moment spiritualiste en Europe et aux États-Unis après que les événements de Hydesville et de Rochester ont lancé une frénésie de communication médiumnique. La SPR est fondée dans le but de reconsidérer et de réformer les fondements de la doctrine spiritualiste. Ces membres sont ouverts en tant qu'intellectuels et scientifiques à l'idée que la réalité est plus large que ce que nous en connaissons.
Peut-être même, ils sont ouverts aussi peut-être même à la découverte que les morts vivent sous une forme ou sous une autre. Mais ils exigent une preuve scientifique de cela et ils ne se satisfont pas de croire les médiums sur parole lorsqu'ils prétendent pouvoir le démontrer par leurs aptitudes singulières. Le travail de la SPR consistait donc en partie à vérifier et potentiellement démontrer ce que les spiritualistes tenaient pour acquis, notamment la survivance de l'âme.
Ceci dit, ils mènent aussi leurs propres enquêtes et en particulier, surtout à partir des années 1930, des enquêtes sur la transmission de pensée, sur ce qu'ils commenceraient dès 1880 à appeler la télépathie. Parallèlement à ça, ils étaient assez souvent sollicités pour enquêter dans des maisons hantées. La plupart du temps, ils étaient contactés par les occupants de ces maisons qui étaient inquiets ou simplement curieux des phénomènes perturbants ou étonnants qui se passaient chez eux.
La SPR envoyait alors un enquêteur qui consignait les témoignages et les événements dans une archive. C'est donc sur cette archive que j'ai travaillé. Cette archive est composée d'environ 1500 cas, chacun rangé dans une enveloppe plus ou moins épaisse. Parfois, ce ne sont que des coupures de presse, mais assez souvent, c'est le compte-rendu d'une enquête, parfois une enquête assez longue et assez riche en rebondissements.
Évidemment, c'est celles qui sont les plus riches en rebondissements qui m'ont le plus intéressé, qui ont le plus d'épaisseur anthropologique. Le propos de cette enquête, et de ces enquêtes en fait, pour la SPR, c'est de parvenir à isoler ce qui pourrait constituer des phénomènes authentiques, « genuine », c'est-à-dire des manifestations qui ne sont explicables par aucune autre cause connue, qu'elles soient physiques ou psychologiques.
Les enquêtes tentent donc à se poursuivre seulement lorsque les cas laissent espérer cela. Il y en a qui sont conclus assez vite. Mais au fur et à mesure, en fait, la SPR progressivement se détourne des maisons hantées, jugeant que ce qu'il s'y passe est trop compliqué pour pouvoir offrir des matériaux propres à l'avancement de la recherche psychique. Ce n'est donc pas que tout est facilement explicable dans les maisons hantées, c'est qu'on ne peut jamais parfaitement isoler ce qui pourrait être un événement psychique de ce qui n'est, selon les enquêteurs, qu'un trouble psychologique ou ce qui n'est que l'effet de l'influence des témoins les uns sur les autres.
En fait, c'est indécidable la plupart du temps, et c'est ça qui les décide au fur et à mesure à se détourner des maisons hantées pour se tourner vers des sujets qui leur semblent plus faciles à examiner par les méthodes des sciences expérimentales, et notamment la télépathie, la transmission de pensée. Dans un premier livre, je me suis concentré sur un jeune enquêteur nommé Donald West qui était chargé de recherche de la société juste après la Seconde Guerre mondiale entre 1946 et 1949.
Donald West était très sceptique des maisons hantées, il a justement contribué à ce que la société se détourne de ce genre d'enquête faute de pouvoir y distinguer ce qu'il pourrait y avoir de psychique et de ce qui n'est qu'ordinairement psychologique. J'ai proposé dans ce livre que les fantômes, ghost, en tant qu'apparitions, existaient dans l'espace d'une intelligence particulière, d'où le titre du livre.
C'est-à-dire lorsqu'un groupe de personnes, des personnes humaines ou animales, il y a beaucoup d'animaux de compagnie, lorsqu'un groupe de personnes devient capable de percevoir un lieu de manière distinctive, donc s'établit ce que j'ai proposé d'appeler une intelligence particulière. Les témoins donc décrivent ces effets d'accordage qui leur permettent de percevoir le lieu comme nul autre, alors que l'enquêteur, notamment Donald West, n'y voit que l'effet d'influence d'une personne sur une autre, ou voire de machination, et d'entente, un petit peu toujours suspecte, sur ce qu'on veut faire croire à l'enquêteur qui se passe dans une maison hantée.
Les témoins mettent en avant l'intelligence particulière