Surréalisme et sacré
Plus qu'aucun autre avant lui, le XXème siècle est le siècle de la désacralisation du sacré. Ancré dans le temps des massacres, le surréalisme, mouvement de pensée et manière d'être au monde bien plus qu'école littéraire ou artistique, a tenté de redéfinir la notion de sacré en la débarrassant de toute référence à la religion perçue comme facteur d'aliénation.
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
Le rejet de la pensée judéo-chrétienne et, au-delà de celle-ci, de la religion dans son ensemble, a amené les surréalistes à élaborer un nouveau concept de sacré immanent, bien distinct du religieux, mais fondé sur la poésie conçue comme "exercice en acte de se construire un sacré", selon les propos de Benjamin Andréo, et comme une "transcendance dans l'immanence", visant à donner un sens et un caractère extraordinaire à la condition humaine à travers la notion de merveilleux. Selon Patrick Lepetit : "le sacré (partout présent dans ce monde à condition que l'on soit ouvert aux manifestations du merveilleux, ce substitut laïcisé du divin) apparaît comme un moyen de libération de l'esprit et comme un instrument permettant l'élaboration du mythe nouveau auquel les surréalistes cherchent à donner naissance"....


Souhaitez-vous découvrir les liens qui unissent "Surréalisme" et "sacré" ? Réponses de Patrick Lepetit (auteur de "Surréalisme, parcours souterrain" Ed Dervy, 2012) dans cet exposé. Exposé qui sera bientôt suivi de deux autres volets "Surréalisme, romantisme noir et celtisme" puis de "Surréalisme et Franc-maçonnerie".
Extrait de la vidéo
Le surrealisme, écrit Claude Courtauld dans le second tome récemment publié de sa chronique d'Une aventure sur réalisme, n'est pas seulement dans la poésie ou dans la peinture, il est dans la vie, dans l'amour, les rencontres bouleversantes, les coïncidences, les rêves du jour et de la nuit.
Luis Buñuel, dans son âge mûr, confie quant à lui à Thomas Pérez-Turent et José de la Colina « Le surréalisme n'était pas pour moi une esthétique, un mouvement d'avant-garde de plus, mais quelque chose qui engageait ma vie dans une direction spirituelle et morale. » Trop souvent présenté comme une école artistique, le surréalisme est d'abord, en effet, une manière d'être au monde.
Mais d'être au monde à travers le rejet de tout ce qui peut aliéner l'homme.
C'est pourquoi il est naturellement hostile à toutes les idéologies, religieuses ou politiques, à tous les systèmes économiques qui empêchent l'homme de jouir de sa liberté et de la vie.
Ce triple rejet, nonobstant quelques rapprochements conjoncturels, en particulier sur le plan politique, ne s'est jamais démenti.
Il est consubstantiel à l'esprit du mouvement, de la période d'incubation, les années qui suivent immédiatement la fin de la Première Guerre mondiale, à nos jours, tant il est vrai que l'idée surréaliste est aujourd'hui plus vivante que jamais, comme en témoignent les nombreux groupes qui s'en réclament en France aussi bien qu'à l'étranger.
En 1951, dans le tract Haute fréquence, les surréalistes proclament, je cite, « Ni école, ni chapelle, beaucoup plus qu'une attitude, le surréalisme est, dans le sens le plus agressif et le plus total du terme, une aventure.
Aventure de l'homme et du réel, lancés l'un contre l'autre dans un même mouvement. » Dans des places au spirite de la critique attablée, toutes lumières éteintes pour évoquer son ombre, le surréalisme continue à se définir par rapport à la vie dont il n'a cessé d'exalter les forces en s'attaquant à la « aliénation séculaire ».
C'est encore vrai en 2013, comme le montre cette phrase de Claude Courtaud toujours, « Le surréalisme est un regard émancipateur porté sur le monde, et en dehors des déclarations collectives, chacun est libre d'utiliser, comme il l'entend, ses moyens personnels. » Parallèlement donc à ce refus des inféodations politiques autres que conjoncturelles ou sentimentales, qui confèrent au mouvement un caractère fondamentalement libertaire, les surréalistes refusent toute forme de transcendance.
Tout, dans les discours des principales figures du groupe, et même des proches du groupe, tant en France qu'à l'étranger, prouve la force de ce refus. C'est une constante.
On propose de Louis Cuthénère, qui déclare que « croire en Dieu équivaut à se tuer, la foi n'est qu'un mode de suicide. » Ou à ceux, plus radicaux encore, de Gérasime Lucas, en 1941, qui dit, je le cite, « Quand la bourgeoisie envoie sur les champs de bataille des armées bénies par les prêtres, je pousse avec fureur les mêmes cris obscurantistes et prophétiques adressés aux créateurs.
Monstre, dont l'inconcevable férocité engendra la vie qu'elle infligeait à des innocents, que tu oses condamner au nom d'on-ne-sait-quel péché originel, que tu oses punir en vertu d'on-ne-sait-quel clause, nous voudrions pourtant bien te faire avouer tes impudents mensonges, tes expiables crimes.
Nous voudrions taper sur tes clous, appuyer sur tes épines, ramener le sang douloureux au bord de tes plaies séchées.
Et cela, nous le pouvons, et nous allons le faire, en violant l'inquiétude de ton corps, profanateur des amples vices, abstracteur des puretés stupides, Nazaréen maudit, roi fainéant, Dieu lâche. » Fin de citation.
Benjamin Perret, un des plus ardents contempteurs de toute forme d'opium du peuple, élargit pour sa part le débat en ces termes. Je le cite, « Il faut tuer Dieu.
La religion chrétienne représente le plus grand obstacle à la libération de l'homme occidental.
Sa destruction est une question de vie ou de mort.
D'autant plus, comme le souligne Gérasime Lucas, encore lui, que les bûchers du Moyen-Âge brûlent encore. » Quant à Pierre Mabille, il en prédit la fin prochaine dans son livre « Égrégor ou la vie des civilisations » et en analyse magistralement les effets pervers dans cette impitoyable étude de cas qu'est son Thérèse de Lisieux.
Citation. « Devant la somme de misère auxquelles ont abouti les derniers siècles du christianisme dans son divorce avec la réalité sociale et humaine, les hommes ne peuvent que vouloir vivre en rejetant cet enseignement de malheur ou périr en restant accrochés à leur cher pessimisme destructeur. » Fin de citation.
Breton, et c'est à souligner, n'a jamais transigé avec cet athéisme affiché qui conduit d'ailleurs Michel Carrouge dans son ouvrage « La mystique du surhomme » en 1948 à l'inscrire dans la tendance purement prométhéenne de la littérature moderne aux côtés de Sade, Nietzsche et Mallarmé.
La plupart de ses amis n'ont jamais transigé là-dessus non plus.
Contre le religieux, en conséquence, les surréalistes ont privilégié une certaine forme de pensée magique, source de ce que Sarane Alexandrian nomme, après Cornelius Agrippa, la philosophie occulte.
Mais dans un de ses derniers textes, Breton prend cependant soin de ne pas fermer tout à fait toutes les portes.
Je le cite « De la philosophie des lumières, force est de retenir, tenir pour acquis, que des aspirations de l'homme tout défendent d'affairer à un dessein, soit intelligent, soit moral, dans la nature, duquel un quelconque principe d'ordre pourrait découler.
Nulle spéculation licite ne permet de conclure à la nécessité d'un Dieu, fut-il soustrait aux images insanes et despotiques qu'en imposent les religions établies.