Le Graal, une plénitude plus qu’une « perfection » 10/10

Dans ce dernier volet du séminaire, Françoise Bonardel aborde les liens qui unissent la quête du Graal et la création artistique, après Wagner et jusqu’à aujourd’hui. Elle pose, en guise d’introduction, une question vertigineuse, qui n’est pas sans rappeler l’ouvrage de René Guénon, Le Symbolisme de la Croix (1931) : le Graal relève-t-il seulement de l’histoire religieuse, ou fait-il partie intégrante de la longue histoire culturelle de l’Occident ?

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Un point central, à la fois épicentre et épiphanie : la conjonction des forces célestes et terrestres, du monde manifesté et du monde non manifesté.
De Joséphin Péladan à Philippe Sollers — dont l'ouvrage Graal est paru un an avant son départ —, en passant par Yves Bonnefoy, Françoise Bonardel souligne l’intemporalité de ce symbole et sa prégnance encore aujourd’hui, tant sur le plan visible, artistique et culturel que dans sa dimension invisible et inconsciente.

Vers une compréhension performative, mystique et transformatrice de l’art

Pour Françoise Bonardel, le Graal ne doit être réduit ni à un idéal de perfection — qui pourrait relever d’une inflation égotique du moi —, ni à un lieu imaginaire, et encore moins à une utopie religieuse. U-topos signifie en grec « le lieu qui n’existe pas » ; le terme a donné en français le mot « utopie ».
Il constitue, au contraire, une force créatrice, féconde et dynamique : une puissance de plénitude qui s’inscrit dans près de mille ans d’histoire culturelle de l’Occident.

Science, art et religion : une possible réconciliation sous le sceau de la dialectique entre poïésis (création) et théoria (contemplation)

À la fin du XIXᵉ siècle, en réaction à l’essor industriel, au développement des sciences, mais aussi à l’arrogance du positivisme, certains initiés tentèrent de répondre au décalage croissant entre la foi, la science et cette modernité naissante.

Joséphin Péladan — si l’on fait abstraction de ses excentricités, relevées par Alexandra David-Néel (voir l’ouvrage* de Françoise Bonardel et Colette Poggi) — illustre parfaitement cette ambition avec la création de l’Ordre de la Rose-Croix Catholique du Temple et du Graal.
Pour lui, le chevalier moderne du Graal doit « provoquer toutes les sciences ». Il inscrit son projet sous les auspices des Rose-Croix, des Templiers et du Graal.
Le Graal devient ainsi le symbole d’une tentative de réconciliation entre des domaines que la modernité tendait à séparer.

Pour Péladan, comme pour plusieurs de ses contemporains — parmi lesquels Maurice Denis, Annie Besant, Paul Sérusier, Stéphane Mallarmé, Édouard Schuré et Anna Kingsford —, l’art est porteur d’une mission spirituelle majeure.

Souhaitez-vous lever le voile sur ce lien, encore peu évoqué, entre une certaine conception de l’art — pensé comme une coupe et un sanctuaire — et le Graal, réceptacle du Saint-Esprit ?

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*Lien vers le livre : L'Inde mystique : une occidentale à la rencontre du Vedanta

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Voici la liste des exposés issu du séminaire intitulé "La quête du Graal : histoire, portée symbolique et actualité d’une vieille légende" donné à Vézelay par Françoise Bonardel dans le cadre de l’Association Convergences (6-8 décembre 2024)

1. Qu’est-ce que le Graal a à nous dire aujourd’hui ? (1/10)
2. La geste arthurienne, écrin de la matière de Bretagne (2/10)
3. L’esprit de la chevalerie, une rectitude intérieure (3/10)
4. Le nuage d’inconnaissance des Chevaliers de la Table Ronde (4/10)
5. Chrétien de Troyes et le Conte du Graal, un pont entre celtisme et christianisme (Les récits fondateurs, partie 1) (5/10)
6. Graal et Alchimie : la guérison du roi Amfortas (les récits fondateurs partie 2) (6/10)
7. Quête du Graal et ésotérisme chrétien (7/10)
8. Le Parsifal de Richard Wagner : un Graal initiatique (8/10)
9. Le Graal, grand archétype de l’inconscient collectif (9/10)
10. Le Graal, une plénitude plus qu’une perfection (10/10)

Merci à la Libraire L'or des Etoiles, Vézelay, pour son accueil et organisation. 

Extrait de la vidéo

Donc, quête du Graal et création artistique, qu'est-ce qui permet de rapprocher les deux ? Dans son histoire des croyances et des idées religieuses, Mircea Eliade fait ce constat que je soumets à votre réflexion. Le message spirituel du scénario élaboré autour du Graal continue d'exciter l'imagination et la réflexion de nos contemporains. En somme, la mythologie du Graal fait partie de l'histoire religieuse de l'Occident, même si, comme il arrive parfois, elle se confond avec l'histoire de l'utopie.

Alors, est-ce que c'est seulement de l'histoire religieuse ou aussi de l'histoire culturelle de l'Occident que le Graal fait partie ? Le Graal et la quête qui lui est associée n'est-il vraiment qu'une utopie ? Tout dépend du sens conféré à ce mot qui désigne en général une construction narrative, imaginaire, relative à une vie, une cité, une république idéale, comme dans l'utopie de Thomas More, par exemple, qui a créé ce mot.

Je crois que ce serait une grosse erreur. Eliade ne dit pas que l'histoire du Graal n'est qu'une utopie, mais il dit que ça apparaît souvent comme une utopie. Et je crois que ce serait une grosse erreur, il me semble que c'est ce qui découle de tout ce que nous avons dit, ce serait, me semble-t-il, une grosse erreur que d'associer la quête du Graal à une utopie. On n'a jamais rien construit de ce genre à partir de la légende du Graal, hormis peut-être le temple imaginé par Albrecht von Schwarzenberg dans le Nouveau Titurel et construit à l'image de celui réalisé par le roi Solomon à partir des plans conçus par son père, le roi David.

Je vous cite un extrait du Nouveau Titurel où on voit ce temple du Graal. « Puis tout de suite, et comme il en décida, selon les indications du Graal à lui révéler, il accomplit de plein gré la forme ronde du temple et les autres somptuosités dont le plan fut trouvé partout, dessiné parfaitement sur l'onyx. Il y trouva les fondements magnifiquement gravés. Alors il sut en vérité comment l'œuvre devrait être accomplie.

Il faudra attendre le XIXe siècle, où l'engouement pour la chevalerie médiévale fut à son apogée, pour que les représentations de ce temple imaginaire se multiplient. » On en a vu quelques-unes à propos du Parsifal de Wagner. « Et deviennent le décor d'une liturgie dédiée au moins autant à l'art qu'à Dieu et au Saint-Esprit. » Et là, je pense que l'occasion est bonne de vous donner, comme je l'ai fait très rapidement pour Steiner, quelques remarques sur ce personnage étrange qu'a été Joséphin Péladon, qui a vécu de 1858 à 1918 et qui, je l'ai cité, à propos du Wagnerisme et de la vague du Wagnerisme.

Alors, je passe sur la vie un peu extravagante du char Péladon, qui se faisait remarquer par ses excentricités vestimentaires, par ses prétentions nobilières, etc. Mais je m'intéresserai très brièvement, simplement, à un texte qu'il a écrit, ou plus exactement à une constitution qu'il a écrite, qu'il a conçue, « L'ordre de la Rose plus Croix du Temple et du Graal », dont il a rédigé les statuts. Or, si je retiens ce texte, ce n'est certainement pas pour son style, qui est empoulé, qui est tout à fait dans le style de l'époque et de Péladon en particulier, dont la littérature est, je crois, assez illisible aujourd'hui.

Mais c'est parce qu'il y a certaines propositions qui sont intéressantes, concernant ce qu'on pourrait dire à ce sujet, c'est-à-dire le fait que la quête du Graal devient une quête artistique. Ça, on l'a entrevu chez Wagner, mais Péladon le formule, je crois, en des termes tout à fait clairs. S'il y a un Graal à conquérir, c'est dans l'art qu'il pourra être conquis, et c'est par l'art. Et c'est l'art lui-même qui est le sanctuaire du Graal.

Cette évolution est très nette à la fin du XIXe siècle et, disons, dans le premier quart du XXe. Donc voilà ce que dit. « L'ordre laïque de la Rose plus Croix du Temple et du Graal est une confrérie de charité », alors « ordre laïque », déjà pour quelqu'un qui se dit catholique, c'est un peu étrange, mais enfin bon, « est une confrérie de charité intellectuelle consacrée à l'accomplissement des œuvres de miséricorde selon le Saint-Esprit dont il s'efforce d'augmenter la gloire et de préparer le règne.

» Rien que ça, tu auras envie de dire, le projet est ambitieux, c'est le moins qu'on puisse dire, mais on peut se dire, au fond, il est dans l'ordre de ce que nous avons vu, un ordre placé sous l'égide du Saint-Esprit dont il prépare le règne. Pourquoi pas, effectivement. « Le Chevalier du Graal est prêtre ou catholique pratiquant et arbore le Graal eucharistique, non pas en simple dévotion, mais en ornant le Temple par tous les arts, en provoquant toutes les sciences à s'abriter sous la foi avec leur libre recherche.

Car c'est douter de Dieu que de craindre aucune chose humaine contre les choses divines et qu'un esprit humain fasse échec au Saint-Esprit. » Ce qui veut dire, deuxième proposition, que tout en s'inscrivant dans cet ordre finalement traditionnel placé sous l'égide du Saint-Esprit, comme on l'a vu dans les romans du Graal, et bien le Chevalier moderne du Graal, conscient des nécessités de son temps, doit s'efforcer d'intégrer dans cet ordre la science et la foi.

Autrement dit, de réconcilier les inconciliables. Et ça, c'est le grand idéal de l'occultisme et de la théosophie à la fin du XIXe siècle. À savoir que la scission entre la foi et la science est insupportable à vivre et qu'il faut chercher à intégrer l'un à l'autre et à réconcilier les deux. Ça a été le but de la société théosophique, qui existe toujours aujourd'hui d'ailleurs, et ça reste quelque chose de sous-jacent dans le discours contemporain.

Quand on vous dit que toutes les traditions spirituelles se ressemblent et que finalement la physique quantique explique tout ça, etc. C'est la théosophie, on fait de la théosophie. Ça veut dire qu'on cherche cette réconciliation, ce consensus entre des disciplines qui avaient été jusqu'alors séparées.

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