Faire voir l'invisible : créations dadas et surréalistes
Dans Une vague de rêves, publié en 1924, à la veille du Manifeste du surréalisme, Aragon esquisse la notion de « surréel » comme un dépassement de la réalité ordinaire — cet « horizon commun des religions, des magies, de la poésie, du rêve, de la folie et des ivresses… ». Il y évoque les premières expériences surréalistes liées au sommeil et y déploie une méditation sur le rêve et l’écriture automatique, où les mots semblent dictés par une force extérieur plutôt que choisis.
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
Pour Aragon, comme pour ses compagnons Desnos, Breton et Soupault, la surréalité ne constitue pas un monde parallèle, artificiellement juxtaposé au réel : elle en est l’extension même, l’élargissement intérieur. Il n’existe pas deux ordres du réel, mais une seule réalité, dont l’ampleur excède infiniment ce que nos habitudes en perçoivent.


Il n’y a pas « deux » réalités (réel/surréel) : il n’y a qu’une réalité unique, infiniment plus vaste qu’on ne croit. En cela, tous prolongent le génie précurseur de Guillaume Apollinaire contenu dans Les Mamelles de Tirésias, paru sept ans auparavant.


Les limitations de nos sens, de nos perceptions, de notre raison et ce conformisme aliéant sont autant d’obstacles à dépasser.
Dominique Massonnaud met ici en lumière l’ambition des innovations textuelles et plastiques qui traversent les créations dadaïstes et surréalistes entre 1918 et 1930. Toutes participent d’un même élan : ouvrir une brèche dans les voiles qui obscurcissent Le Monde, rendre visible l’invisible, et permettre d’accéder à cette surréalité.
Ainsi se déploie un exposé où surréalité et invisibilité se répondent dans un dialogue à la fois amoureux et nourricier, dont l’épilogue se noue dans la complexité et la stratification des niveaux de ce que nous nommons « réalité ».
-------------------------
Exposé issu du colloque : Raconter et montrer l'Invisible à la croisée de la littérature, des arts de la scène et du cinéma (1850-1930), août 2024. Direction scientifique : Julie Anselmini, Yann Calvet et José Moure.
Extrait de la vidéo
Notre amie Dominique Massonnaud est professeure des universités en littérature française, littérature des 19e jusqu'au 21e siècle. Elle est spécialiste des productions narratives ainsi que des rapports entre textes et images. Alors on attend, on va la surveiller, on attend de voir ses rapports texte-image. Quelques publications comme ça en particulier par exemple « Faire vrai Balzac et l'invention de l'oeuvre au monde » Chez Droz en 2014 donc publié à Genève.
Aragon, romancier, Genèse, modèle, réemploi, le tout au pluriel, en collaboration avec J.Pien. J.Pien c'est Jacques ou c'est Jean ? Julien. Alors je reprends Aragon, merci.
Aragon, romancier, Genèse, modèle, réemploi, en collaboration avec Julien Pien. Julien Pien Classique Garnier en 2016, Genèse et génétique éditoriale des textes imagés. Donc vous voyez que le mot image revient beaucoup dans ces titres. Les textes imagés en collaboration avec V.Houry et qui a été publié dans Texte-image numéro 13 à Lyon en 2021.
Et actuellement (2024) elle collabore à un travail important puisqu'il s'agit de l'édition des essais littéraires d'Aragon chez Gallimard pour la Bibliothèque de la Pléiade. Entendre Dominique Massonaud. Pardon de cet effet de suspens, il suffit de faire venir un autre ordinateur et le mien s'est allumé finalement. Merci de votre aide.
Donc l'idée c'est de regarder, de faire voir l'invisible, cette question de faire voir l'invisible en l'observant dans des créations qui vont être contemporaines de moments dont on a parlé, c'est-à-dire le moment de Dada et du surréalisme. Dans cette période de 1918 à 1930, notre vision rétrospective identifie la présence de deux mouvements littéraires et artistiques. Dada, je ne parlerai pas de dadaïsme parce que je souhaite garder leur souhait de ne pas ajouter un "isme" à leur entreprise qui refuse et moque les manifestes présents et passés dans la série, une série paradoxale de Tristan Tzara en particulier.
Je voulais vous faire voir une image. Pour le surréalisme qui est apparu en 1924, cette fois deux textes ont valeur de manifeste. Ce sont des manifestes effectifs. Le texte d'Aragon "Une vague de Rêve" qui est apparu dans le second numéro de la revue Commerce diffusée par Gallimard et officiellement dirigée par Léon-Paul Farc, Valérie Larbaud et Paul Valéry.
Puis ensuite, ce que l'on connaît peut-être davantage, c'est la préface au recueil de Breon, Poisson soluble, qui est explicitement devenu ensuite le Manifeste du Surréalisme. Le choix de cette caractérisation du texte manifeste n'est pas anodin dans ce contexte. Comme l'écrivait Claude Leroy, le manifeste, je cite, « met le lecteur en demeure de se choisir disciple ou infidèle, apôtre ou hérétique. Le manifeste réalise la parole dont il est porteur et qu'il incarne ici et maintenant dans le pacte de son énonciation.
Il veut être pacte d'une double naissance conjointe, celle d'une vérité en rupture inaugurale et celle d'un écrit qui la réalise. » Le contexte de la parution de ce manifeste motive le choix et devrait être rappelé. Il s'agit de répondre à l'usage qui est fait alors du terme de surréalisme par d'autres que Breton, Aragon et leurs camarades. Ainsi, Paul Dermé, qui est un collaborateur de la revue L'Esprit Nouveau, qui est le pseudonyme d'Isaac Lang, s'oppose à la parution annoncée d'une revue qui va s'appeler La Révolution Surréaliste, annoncée pendant l'été 1924.
Il refuse que le surréalisme soit ainsi, je cite, « monopolisé », comme on le lit dans un article du 16 août qui est paru dans le journal littéraire. Aragon répond à cet article par plusieurs textes. En août, puis en octobre 1924, paraît le premier et unique numéro de la revue Surréalisme d'Yvan Gaulle. L'ironie de l'histoire littéraire fait que Breton, au moment où il est à New York, va effectivement collaborer à une autre revue d'Yvan Gaulle qui s'appelle Hémisphères et qui paraît entre 1943 et 1945.
C'est un travail sur Césaire qui va proposer à ce moment-là. Le numéro unique de Surréalisme qui est daté du 1er octobre s'ouvre sur un rapide manifeste de deux pages qui, vous voyez la couverture du premier numéro et puis le texte du manifeste, il place son acception du terme de surréalisme simplement dans le mouvement, dans l'héritage d'Apollinaire. En indiquant par exemple, vous le voyez sur la première de couverture, il indique le nom d'Apollinaire comme collaborateur.
Et il s'oppose très fermement à cette contrefaçon du surréalisme, je cite, promue par quelques ex d'Adda qui affirment la toute-puissance du rêve et font de Freud une muse nouvelle. La revendication plurielle du mot surréalisme dans le champ littéraire suscite effectivement des commentaires. Un critique indique dans l'Esprit Nouveau, je cite, la bataille est engagée, tous prétendent l'avoir inventée, preuve en tout cas qu'on s'occupe de quelque chose au-delà du surréalisme des salons engourdis.
Si l'on a tendance à faire de d'Adda comme d'Apollinaire de simples précurseurs du surréalisme, c'est le cas, c'est ce que faisait en 2020 l'exposition sur l'invention du surréalisme des champs magnétiques à Nadja, le geste suit alors simplement le texte du premier manifeste de Breton, le manifeste de 24, qui au moment de prendre la main sur cette dynamique qui met en avant le mot surréalisme, veut avoir l'antériorité et il situe son commencement en amont de ses rivaux avec l'ajout au discours courant d'une pratique, en particulier celle de l'écriture automatique collective, attestée, avec la parution des champs magnétiques, puisque, comme vous savez, les champs magnétiques, co-écrits avec Philippe Soupault en mai-juin 19, apparu l'année suivante et s'est donné en 24 dans le manifeste comme une première œuvre purement surréaliste.
De fait, si on précise un peu plus largement le contexte, les productions qui caractérisent les ambitions de ces groupes de jeunes gens, d'Adda ou surréalistes,