Mystique et idiotie : de Giotto à Rossellini
« De l’idiot chrétien parlant aux oiseaux, à la bécasse signifiant la sotte… le conte de l’idiotie mystique s’écrit à coup de becs dans l’eau car l’Agapé est un fleuve qui charrie dans ses méandres l’esprit du don… » nous dit Valérie Deshoulières.
Souhaitez-vous découvrir la transposition iconographique de la mystique franciscaine dans les œuvres de Giotto, les écrits de G.K. Chesterton ou plus récemment dans le cinéma italien chez Roberto Rossellini (qualifié de "François d’Assise atemporel") ou encore chez Pier Paolo Pasolini ("François d’assise contemporain").
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Réponses de Valérie Deshoulières dans cette communication de 29 minutes filmée à l’université du Mirail (Toulouse) lors du colloque « Mystique, littérature et arts de la représentation du XIXème siècle à nos jours » organisé par Lydie Parisse auquel nous adressons nous remerciements.
Extrait de la vidéo
Le point de départ de cette longue réflexion sur l'idiotie, c'est une thèse consacrée à l'homme sans qualité de Robert Moussil.
Au recommencement, il y aurait dit « eigenschaftlosigkeit », l'absence de qualité.
À Assise, une fresque de Giotto nous montre François prêchant aux oiseaux.
Le sein est pieds nus et ses mains sont nimbées d'ombre.
Courbé vers un public couvert de plumes, le contraire d'un arrêt au page, il se tait.
Seul, ses yeux parlent.
Les oiseaux, sous le charme, se laissent choir d'un arbre qui ressemble à un bouquet de persil.
Certains, encore en vol, ont des airs de fantômes.
Le temps, ou le vent, les ablanchit, et l'on devine à travers eux les collines et le ciel d'ombré.
De l'idiot chrétien, parlant aux oiseaux, à la Bekas, désignant communément la sotte, le conte de l'idiotie mystique s'écrit à coup de bec dans l'eau, car l'Agape est un fleuve qui charrie dans ses méandres l'esprit du don, et sur ses rives argileuses, des échassiers parfois laissent des traces.
L'image du poverello se faisant moineau avec les moineaux, d'une douceur qui confine à la fadeur, a été reprise jusqu'au cliché.
De Giotto à Rossellini s'est ainsi imposée la silhouette fragile, débolée, d'un frère mineur, s'adonnant à l'humilité avec une joie parfaite.
Méfions-nous cependant, comme nous y invite Jacques Le Goff, gardons-nous de transformer François en ravi de la crèche.
Si Bonaventure, dès 1260, a contribué à véhiculer avec la bénédiction du chapitre une image édulcorée et lénifiante de cet anarchiste poète que le luxe de la curie pontificale à Rome offusquait, Chesterton a quant à lui entrevu l'exercice spirituel que constituait pour le saint d'Assise l'oblation, ce sacrifice de soi situé au cœur du comportement franciscain.
Son premier prêche aux oiseaux, en 1210, tenu sur le chemin du retour de Rome, où, accompagné de douze disciples, il a rencontré le pape Innocent III, pour que sa communauté acquière le statut d'ordre, n'est pas adressé à des sereins, mais aux oiseaux de l'Apocalypse, afin qu'ils lacèrent de leurs becs et griffes l'Église corrompue par le pouvoir et l'or.
Sa résistance radicale à toutes les formes de dérive, celles de l'Église de son temps comme celles à venir de certains de ses compagnons, qui, sous la bannière de frères Élie, voudront adoucir sa règle pour la rendre durable, son tempérament réactionnaire, en un mot, ne font pas de François un personnage de conte à l'eau de rose.
Pour autant, ce ne sont pas précisément les vertus héroïques de sa sainteté qui lui donnèrent la stature d'un guide de l'humanité, mais bien plutôt, comme le rappelle Alexandre Masson dans sa présentation des Fioretti, ses abandons amoureux.
Brossé, un portrait fidèle de l'Assisiate, revient à opérer une somme de soustraction.
On ne saurait s'étonner, par conséquent, que l'un des inventeurs du cinéma moderne, Roberto Rossellini, ait eu le désir en 1950 de porter les petites fleurs franciscaines à l'écran.
Le néoréalisme, devait-il déclarer, consiste à suivre un être, avec amour, dans toutes ses découvertes et dans toutes ses impressions.
Suivre nu, François, qui suivit nu, le Christ nu, commander un état d'innocence visuel ou, si l'on préfère, une économie du geste tenant de l'ablation.
Ce sont ces circonstances simplifiées, dans la production des images, cette poésie placée sous le signe de l'imitation idiote, que je voudrais examiner à partir d'un recueil d'histoire légendaire réuni par les franciscains du XIVe siècle sur le pauvre d'Assise et ses premiers compagnons.
Brévières de l'idiotie franciscaine.
Saint-François, non seulement, fut un homme, mais un homme que l'amour brûlait au cœur et dont le poème, très simple, dut être compris de tous, même de l'idiot de village.
Entre le Christ, roi invisible et son héros, comme nous le répète Chesterton dans l'essai qu'il a consacré au poète de la catholicité, il y a toute la différence qu'il y a entre le créateur et la créature, une simplicité de cœur passant par une critique radicale du livre.
Dans un chapitre du « Miroir de perfection », ce texte du début du XIVe siècle, recueillant les témoignages épars de ses compagnons, le saint met constamment l'accent sur les dangers de la science et de la culture, source d'orgueil faisant oublier l'esprit de charité.
Chiara Frugoni le souligne aussi dans sa biographie de l'Assisiate.
Les frères que François préfère et qui le mettent en joie sont ceux qui n'ont que de riches couvents, de bibliothèques, d'études, mais qui, tels les chevaliers errants des romans, sont prêts à se mettre à l'épreuve et à relever les défis qu'ils se lancent à eux-mêmes.
La légende de Pérouse nous rapporte en particulier cette anecdote qui montre à quel point la possession de livres, représentés pour le poverello le contraire de l'idéal de dépouillement complet et de pauvreté absolue qu'il souhaitait répandre.
Comme il était assis devant le feu pour se réchauffer, un novice vint à lui et lui demanda de lui procurer le livre des psaumes.
Le saint lui répondit « Et quand tu auras un psautier, tu voudras un bréviaire.
Et quand tu auras un bréviaire, tu t'installeras dans une chair comme un grand prélat et tu commanderas à ton frère « Apporte-moi mon bréviaire ! » Se disant tout emporté par sa passion, il prit de la cendre au foyer, la répondit sur sa tête et s'en frictionna en répétant « Le voilà, le bréviaire ! » Le frère en resta tout ébahi et tout honteux.
L'essentiel du message franciscain original est peut-être enclos dans cette scénette digne des apologues zen.
La méfiance du savoir livresque d'abord, le sens du geste ensuite comme équivalent plastique de l'acte.
En d'autres termes, François dès l'origine en appelle à la question de la représentation des choses mêmes, c'est-à-dire des choses ramenées à la puissance de leur apparition.
Un oiseau sur sa branche, un peu de cendre dans l'âtre.
Un goût, prononcé enfin pour la bouffonnerie, roucouler avec la colombe, se blanchir la tête au lieu de cela farcir.
Là encore, Chesterton rompt avec la tradition.
Le sein dont il nous brosse le portrait prêche moins qu'il ne jongle.
La parabole est d'importance pour saisir les nuances de son idiotie.
La liberté de François, selon son portraitiste, va jusqu'à l'étour de riz, voire la frivolité.
A la différence du chevalier, qui victime de son éducation se retient, le bouffon rit sans contrainte.
Et tout se passe au fond comme si au XIIIe siècle, au cœur de l'ombrie, un homme, un idiot, avait soudain compris que pour voir le monde plus brillant et plus saisissant, il fallait le regarder à l'envers.
Sa conduite insensée était celle d'un imbécile.
Il se voyait aussi distinctement qu'on voit une mouche petite tâche nette et noire sur une vitre claire, lorsque le monde soudain se mit à briller comme transfiguré par une éclatante lumière.