L’art occulte de Chiara Fumai

Le 17 août 2017, l’artiste italienne Chiara Fumai mettait fin à ses jours dans sa galerie de Bari. Elle avait 39 ans. Le nom de sa galerie ? Doppelgänger, un terme signifiant « double fantomatique », synonyme de « présage funeste » et terme que les amateurs d’occultisme connaissent bien. Justement, Chiara Fumai était passionnée d’ésotérisme et les symboles occultes, la communication avec les esprits nourrissaient son travail d’artiste plasticienne et performative.

Pour visionner ce film ajoutez le au panier ou
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
39:42
À partir de 12 € / mois
VOD / 15€

Marco Pasi, historien en philosophie hermétique, internationalement réputé, l’a bien connue. Sans tenter d’expliquer son geste fatale (problèmes personnels ou ultime performance, « elle qui aimait mettre sa vie en scène et recréer un passé qui n’a jamais existé »), il lui rend ici hommage et souligne la singularité de son œuvre. De son engagement.

pasi chiara 1pasi chiara 2

Une artiste mue par les marges, le féminisme radical et l’occulte.

Les performances de Chiara Fumai appartiennent à la tradition des médiums féminins qui canalisent différentes entités. L’artiste se transforme alors en « interprète » et combine librement ces messages en histoires, en « mise en scène », questionnant ainsi leurs significations symboliques et leur réception dans l'esprit du spectateur-visiteur.

Marginalité, cirques, gnoses, féminisme radical, culture médiatique, langage, symbolisme et répression : voici les grands thèmes de l’œuvre prématurément interrompue de Chiara Fumai, alors en plein reconnaissance par ses pairs.

Une œuvre protéiforme mêlant performance, installations, vidéos, collages et affiches performatives. Après tout Protée n’était-il pas doué du don de prophétie et du pouvoir de transformation ? …

Exposé donné lors de la XXXVIIème journée d’études Politica Hermetica consacrée à « Art, ésotérisme et politique ».

Extrait de la vidéo

Qu'est-ce qu'il y a de plus important dans l'esprit de l'humanité que d'être humain ? Alors, je vais vous parler aujourd'hui de Kiara Fumai et je dois vous dire déjà au début que pour moi, il y a quelque peu une difficulté parce que Kiara Fumai n'est pas seulement une artiste contemporaine mais elle était aussi une amie qui est disparue tragiquement. Donc, il y a toujours quelque peu une difficulté aussi pour prendre de la distance parce que, bon, j'ai parfois parlé aussi d'artiste amie, disons, mais vivant.

Dans ce cas-là, la situation est quelque peu différente. Bon, il faut savoir que de toute façon, pendant cette communication, je parlerai de Fumai mais en fait, dans ma tête, ce sera plutôt Kiara. Qui est Kiara Fumai ? Kiara Fumai, je vous dis quelque chose à propos de sa vie, de sa biographie.

Donc, elle est née à Rome en 1978. Elle passe son enfance et son adolescence à Bari, dans le sud de l'Italie. Et ensuite, elle va à Milan où elle fait des études d'architecture qu'elle complète en 2006. Mais elle ne pratique pas, en fait, l'architecture.

Elle s'intéresse à beaucoup de choses. Elle s'intéresse au design, à la mode. Et elle s'intéresse surtout, à cette époque-là, à la musique. Donc, elle découvre le monde de la musique techno et électro qui, à l'époque, était très à la mode.

Je dois dire, je ne sais pas s'il l'est toujours. Je connais très mal ce type de monde. Mais elle devient une personnalité très connue à l'époque comme DJ. On dit comme ça, non ?

En français, DJ. Oui, DJ. Voilà, donc d'abord à Milan, dans des clubs, des boîtes de nuit. Et puis ensuite, en Italie et puis même internationalement.

Donc, elle a déjà une réputation en tant que DJ, même avant de s'intéresser à l'art. Et c'est en 2007, justement, qu'elle commence à s'intéresser à l'art, de manière suivie. Elle produit un travail qui est tout de suite remarqué. En fait, il s'agit d'une vidéo qui s'intitule « I'm a Junkie » qui est en fait basée sur une chanson de Rebetikos qui est un genre de musique populaire grecque qui était très pratiquée dans les années 1920, dans les années 1930 en Grèce.

C'est une chanson d'une femme qui s'appelle Rose Eskenazi qui était très connue dans ce genre de musique où il est question d'héroïne. C'est en fait une chanson qui parle très positivement de l'expérience d'une personne droguée et surtout qui utilise l'héroïne. Et donc, elle chante cette chanson. Donc, on entend la voix de Rose Eskenazi, mais c'est elle qu'on voit dans l'image.

Et c'est un travail qui est tout de suite remarqué, qui l'a fait connaître tout de suite dans le milieu de l'art contemporain. Et là, même si à cette époque-là, il n'y a pratiquement pas de référence à l'ésotérisme, à l'occulte, on voit bien qu'il y a déjà quelque chose qui se met en place et qu'on va retrouver plus tard, c'est-à-dire l'impersonnation, c'est-à-dire comme une espèce de canalisation d'une autre personnalité, en l'occurrence d'une personne qui est morte.

Comme si elle était en train, disons, d'être un médium de cette personne. Voilà, donc, elle commence aussi à faire des études dans des instituts d'art, notamment le Dutch Art Institute, le DAI, 2008-2009. Et c'est dans ce contexte-là qu'elle fait un voyage en Russie, sur le lac Baikal. C'était une excursion qui avait été organisée par le critique et commissaire d'art qui enseignait à l'époque au Dutch Art Institute, Mark Kramer.

Donc, il avait organisé ce voyage avec ses étudiants. Et c'est un épisode intéressant parce que c'est justement à ce moment-là qu'elle fait une rencontre avec le chamanisme sibérien. Donc, il y a toute une expérience sur le lac, sur le lac, il rencontre des personnes avec qui ils font des expériences de ce type qu'elle décrit ensuite comme des espèces de voyages astraux, disons. Et probablement, c'est autour de cette époque aussi qu'elle découvre l'occulte, qu'elle découvre l'ésotérisme.

Même si, je dois dire que finalement, il faudrait regarder un peu plus en profondeur parce qu'on a échangé très souvent des messages au fil du temps et elle me disait qu'en fait, dans sa famille à elle, déjà, sa mère et son père, ils s'intéressaient à l'ésotérisme. Donc, d'une part, si on voit les témoignages de personnes qui la connaissaient avant le début de sa pratique artistique, il n'y a pratiquement pas de référence à l'ésotérisme.

Ils disent même avoir été quelque peu choqués, surpris, que finalement, elle commence à travailler avec ces matériaux. Et d'autre part, elle avait dit elle-même que déjà, dans sa famille, il y avait des intérêts de ce genre. Donc là, il y a peut-être un petit mystère. Après ça, il y a un succès qui arrive presque tout de suite.

C'est un succès très rapide, presque soudain. Il y a toute une série de prix, de participation à des événements et des expositions internationales très importantes. Et je crois que là, le tournant, c'est la participation notamment à Documenta, Documenta 13, en 2012. Elle est invitée par la commissaire Caroline Christophe-Bacardieff.

Et là, vous voyez un moment d'une performance assez extraordinaire sur le toit du Fridericianum, qui est le siège principal de l'exposition de Documenta. Mais je reviendrai sur ça. Voilà, ça, c'est un peu le tournant de sa carrière parce que ça la projette complètement dans le ciel des jeunes artistes importants, connus. Assez vite, elle commence à avoir toutes sortes d'invitations, de demandes de participer à des projets, etc.

Donc, ça va très, très vite. En 2017, après désormais avoir eu plusieurs prix, plusieurs moments importants de sa carrière, elle se suicide. C'est la fin tragique d'une carrière qui s'annonçait extrêmement importante, qui semblait être absolument impeccable jusque-là et qui s'interrompt brusquement de cette manière. Mais avec sa mort, on ne peut pas dire que son œuvre est oubliée.

Au contraire, il y a tout de suite la création d'une fondation qui s'occupe de son archive, qui préserve ses œuvres, qui sont dans certains cas, comme c'est souvent le cas, surtout pour l'art contemporain, assez fragiles, et aussi sa bibliothèque et ses documents personnels. À ce moment-là, cet archive est à Turin, au Centre d'art contemporain de Turin. La fondation s'appelle l'église de Chiara Fumai.

Haut