L’art comme reflet de l’ordre du monde : Albert Gleizes en quête d’absolu
Rabelais, Tommaso Campanella, Thomas More, Charles Fourier, Albert Gleizes : qu’ont en commun tous ces penseurs ? Avoir théorisé, et pour certains mis en pratique, l’idéal spirituel d’une vie communautaire. Réunis dans un même lieu de vie, accompagnés parfois de leurs familles, ces hommes et ces femmes partageaient un outil de production et idéal commun, ferment d'un phalanstère. Un terme issu de la contraction de « phalange » et de « monastère ». Albert Gleizes (1881-1953) fut l’un des fondateurs du cubisme et très tôt, en 1908, mis en pratique cet idéal de vie communautaire à la fois artistique et spirituel, par la création de l’Abbaye de Créteil.
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Un lieu de vie tourné vers un « art total » (« Gesamtkunstwerk », cf. Wagner) : une perspective et exigence où vie, œuvre et métaphysique ne font qu’un….Dans le cas de Gleizes, peut-on aussi y ajouter « ainsi que la foi en Dieu ».


Le passé est-il véritablement perdu ? Toute tentative de recréation est–elle nécessairement chimérique ?
Dans le cadre de la 37ème Journée d'études Politica Hermetica, l’historien Jean-Pierre Laurant évoque le parcours artistique et spirituel d’Albert Gleizes. Contemporain de René Guénon (1886-1951), il nous spécifie les échanges, souvent houleux, que ces deux penseurs ont entretenus, tournant pourtant autour d’un même axe, oscillant entre « anti-modernité intellectuelle et théories ésotériques ».


« Le cubisme c’est la vie : prendre en compte la totalité de l’homme... »
Albert Gleizes est l’auteur de différents ouvrages : Vie et Mort de l’Occident Chrétien (1930), Homocentrisme (1937) et Puissances du cubisme (écrit en 1944, publé en 1969), Jean-Pierre Laurant relate ici la réception de ces ouvrages, hors et dans les cercles guénoniens : Pierre Pulby en tête.
En 1927, Albert Gleizes a fondé sur les rives du Rhône en Isère (38), la résidence d’artistes Moly-Sabata. Résidence qui existe encore aujourd'hui et qui est donc la plus ancienne résidence d'artistes de France !
Qui osera alors encore affirmer que romantisme et ésotérisme n’appartiennent qu’à un monde inactuel, sans lendemain ?
Extrait de la vidéo
Je suis très heureux de cette reprise de Politica Armitica. L'idée de cette communication est venue d'un dessin que vous voyez là, que j'ai chez moi depuis plus de vingt ans et que je n'avais pas de facilité, disons, à en faire interprétation. Et ça s'est recoupé avec un certain nombre de textes, cette fois-ci, que j'ai trouvés dans des lettres inédites des guénoniens dans les années 30 et qui m'ont permis de voir que Gleize, en fait, avait occupé une place assez importante dans les préoccupations du monde guénonien de l'époque.
D'une part, et puis d'autre part, j'ai eu en main la correspondance que j'ai publiée, la correspondance avec Miloche. Et il m'a semblé avoir un peu la clé du type d'interprétation typique d'Albert Gleize. Alors, Gleize est né en 1881, mort en 1953, mais il a été à la fois peintre, sculpteur, potier et, on serait tenté de le dire surtout, théoricien de la peinture. C'est un compagnon de route de l'antimodernité, de retour au sacré, un courant qui a eu une importance capitale tout au long du 19e siècle et qui a pris des formes différentes.
Si bien que la première question posée, c'est de quelle antimodernité il s'agit. C'est une antimodernité intellectuelle, théorique. Donc, là où l'on retrouve les spéculations ésotériques d'un côté, et de l'autre côté, une approche nouvelle de la peinture. Si bien qu'entre la peinture abstraite, la peinture intellectuelle, le cubisme, il y a un lien, en quelque sorte, naturel avec l'ésotérisme.
L'ensemble du problème, d'ailleurs, a déjà été évoqué dans un certain nombre de publications, n'importe quelles que j'ai retenues. C'est en anglais, sur le peintre suédois Ilmar Klint. Et il est question à la fois de l'assassinat de peintres, de Kandinsky, de Mondrian, de Malevich, et aussi une approche théorique, en particulier qui a été faite par Marco Pasi, qu'on va entendre ce soir et qu'on ne peut que recommander.
L'ouvrage date de 2015. Là, l'antimodernité, ce type d'antimodernité, il m'a semblé qu'il y avait deux périodes, c'est début et fin de siècle, en quelque sorte. Le début de siècle, c'est la nostalgie, le regret de ce qui a été rompu, c'est dans l'ambiance romantique, et ce qui paraît coupé au grand jour peut faire l'objet d'une transmission occultée. Alors, on va se consacrer à ce moment-là sur l'art sacré, le sens des symboles, l'oubli des règles, et on voit ça par exemple dans la société pour l'art chrétien de Laverdan, qui en même temps est un occultiste, et surtout dans le guide de la peinture d'un archéologue, le guide de la peinture de Dideron.
Dideron est allé rechercher au Mont Athos le guide secret du sens des symboles, exactement comme, au niveau purement théorique, le cardinal Pitras et sa clef de Saint-Méditerranche, auxquelles j'ai ramené pendant un certain nombre d'années, c'est absolument parallèle. Alors, en plus, Dideron est cité, est cité même plusieurs fois par Gleiss dans ses travaux. Le deuxième temps, à l'autre bout du siècle, c'est la recréation, alors là c'est beaucoup plus connu, Gustave Moreau, Péladan, sa geste esthétique, et dans lequel il y a une très forte pression du vécu.
Ces gens-là sont contre l'impressionnisme, et les théories du physicien Chevreul sur la lumière, qui ont beaucoup inspiré les impressionnistes, et c'est une sorte de point commun, mais en même temps ils vont se diviser. Ils se divisent sur la vision qu'on a de la Renaissance, Péladan c'est très connu, son léonard de Vinci, mais aussi il y a un personnage qui a été particulièrement important et que connaissait très bien François Secret, justement c'est Paul Vuglio, qui dans les entretiens idéalistes, a tenté de montrer la continuité qu'il y avait entre la peinture de la Renaissance, entre le modèle ancien et l'art de la Renaissance.
Correspondant à cette approche, il y a aussi un livre très intéressant de Guillaume Cassegrain, qui est un professeur à l'Université de Grenoble, représenté la vision, dans laquelle on voit le même type de lignes horizontales et verticales entre la visionnaire, le témoignage de la vision et l'intériorisation de la vision. Dans l'argumentation faite par Guillaume Cassegrain, on présente là, au contraire, la compréhension du phénomène par un récit, et c'est seulement dans un récit culturel que la peinture devient lisible.
Alors, pourquoi cette introduction un peu longue ? C'est que, en fait, le vécu de Glaize appartient aux deux temps. Il y a certains aspects de Glaize qui correspondent à ce retour première manière romantique, et un autre aspect de Glaize qui fait de la recréation du vécu l'essentiel de son objet. Le livre de Cassegrain, c'est 2017.
Donc, par ses origines déjà, le personnage est assez intéressant. Son oncle était peintre et son père tenait un atelier de dessin industriel. Et il a donc considéré la peinture comme un métier, en fait. Et là aussi, à la différence d'une exaltation du génie individuel, etc., qu'on a vu, et là, c'est tout à fait particulier chez Glaize.