Paul Gauguin et Joséphin Péladan, du primitivisme au Jardin d’Eden
L’observation de la nature, la compréhension de ses lois questionnent, émerveillent parfois, scientifiques, philosophes et mystiques. Quelles sont ces forces qui se déploient simultanément devant mes yeux ? Dans ce théâtre qui s’ouvre à moi, pour quelques scènes, ne suis-je qu’un simple spectateur, passif mais attentif, ou bien un acteur ? Devant la diversité des filtres, et chemins, qui tentent de répondre à ces questions (religions, philosophies etc..) certains artistes ont fait le choix d’interroger « la pureté originelle ».
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
Leur ambition : retrouver cet état premier, « primordial », vierge de toute souillure. Nous sommes alors fin XIXème, en plein mouvement « fin de siècle », annonciateur et contemporain du décadentisme…


« Gauguin, depuis son exil et ses îles, a introduit le primitivisme dans l’art moderne »
« L’influence de Péladan est énorme, de d’Annunzio jusqu’à Joseph Beuys, en passant par Breton »
Péladan et Gauguin sont nés à dix ans d’intervalle (1858 et 1848). A l’instar d’un Jules Barbey d'Aurevilly (né en 1808), tous deux ont poussé leur exigence, où l’absolu tutoie l’esthétisme, à organiser leur vie dans et selon leur art. Un « art total » qui les a emmené très loin, tant sur un plan géographique que spirituel…


Rodolphe Rapetti, conservateur général du patrimoine, intervient ici en clôture du colloque « Péladan, l’art et l’avant-garde ». Spécialiste réputé du symbolisme, il nous indique ici les « fils invisibles » qui unissent les arts de Gauguin et Péladan….
Enregistrement effectué lors du Colloque « Péladan, l’art et l’avant-garde », organisé par Daniel Guéguen
à la Bibliothèque nationale de l’Arsenal (Paris IVe., conservateur du « fonds Péladan »), le 25 mars 2019.
Extrait de la vidéo
Je ne sais pas si je dois vous présenter, M. Rappetti, car vous êtes véritablement, je peux dire presque l'assommité en matière de symbolisme. Je ne sais pas si je dois vous présenter, M. Rappetti, car vous êtes véritablement, je peux dire presque l'assommité en matière de symbolisme.
Vous êtes évidemment un historien de l'art, très spécialisé dans cette époque, ancien conservateur du musée d'Orsay, directeur du musée de Strasbourg, actuel directeur des musées de Compiègne, il y en a plusieurs, professeur à l'école du Louvre, et auteur de très nombreux ouvrages, auteur de nombreuses monographies, Odilon Redon, Jean-Jacques Henner dont on parle beaucoup actuellement, Eugène Carrière, c'est vous qui avez écrit le best-seller, on peut dire, sur le symbolisme, publié chez Flammarion en 2005, et encore récemment chez Folio, dans une collection de poches, je dirais, et vous avez également publié le journal de notre cher Henri Degrou, qui se trouve au-dessus de nous, et qui, je le répète, fera l'objet d'une exposition et d'un très beau catalogue qui sortira au mois de mai pour l'exposition programmée au musée Rops à Namur.
Je vous en prie. Merci beaucoup, très cher monsieur. C'est extrêmement difficile de conclure en faisant la synthèse de tout ce qui s'est dit depuis ce matin, c'est sans doute tout aussi difficile d'ailleurs d'écrire un texte à plusieurs mains, puisque vous proposez de réaliser une synthèse de ce colloque où il y a dix auteurs, donc je pense que le texte d'ensemble, la synthèse, ne peut être réalisé que par Josephin Péladan, dont l'esprit nous a accompagnés tout au long de cette journée, et dont j'espère qu'il ne va pas m'abandonner maintenant.
Lorsqu'il a été question de prononcer cette conclusion, évidemment, je me suis replongé dans différents textes, je me suis replongé dans Péladan, et je voulais choisir un texte qui soit assez bref, mais qui puisse servir en quelque sorte d'introduction à ma conclusion. Après sélection, j'ai choisi le texte publié par Anatole France dans le Temps, le 5 janvier 1890. C'est un extrait, évidemment. Monsieur Josephin Péladan est occultiste et mage.
Cela ne laisse pas de m'embarrasser un peu. Je ne sais que répondre à qui me parle de « pentaculer l'arcane de l'amour suprême ». Le mage, selon la définition de M. Péladan lui-même, c'est le grand harmoniste, le maître souverain des corps, des âmes et des esprits.
Cette définition n'est pas pour m'encourager à en user à son endroit avec une honnête liberté, familièrement, en toute franchise, selon le privilège que confère le commerce des lettres. Et puis, il faut bien que je l'avoue, il m'inspire une vive jalousie. Une vive jalousie. Je me demande finalement si, après ce que nous venons d'entendre, si l'on met par exemple en regard la pensée de Magnus Enckel.
« Tous boivent au puits de sa pensée ». Et l'appréciation d'Apollinaire au moment de la mort de Péladan. Péladan célébré par ses tortionnaires. Je me suis demandé si, finalement, cette jalousie n'était pas, en quelque sorte, l'une des explications que l'on pourrait donner à cette position paradoxale de Péladan, que nous avons cessé d'interroger tout au long de la journée.
D'une part, un immense rayonnement. L'aura du personnage apparaît gigantesque. On pourrait même se demander, à la lumière de ce que nous venons d'entendre, qui n'a-t-il pas influencé. Et sans doute qu'on irait plus vite.
On aurait une liste de noms beaucoup moins importante. On a vu D'Annunzio. Finalement, on passe de D'Annunzio à Beuys. J'en citerai d'autres.
Donc c'est un personnage qui a vraiment un rayonnement immense. Et on regarde ce rayonnement comme au centre d'un cercle, un tout petit point minuscule, presque invisible, qui est sa notoriété. C'est vraisemblablement le grand oublié parmi tous ces oubliés, qui sont nombreux, mais c'est vraiment le grand oublié, celui sur lequel s'est accumulé un silence absolument intolérable, il faut le dire. Alors, ce silence, on en a donné plusieurs exemples.
On peut dire qu'il perdure sous des formes variées. J'aimerais revenir à la question, puisqu'on parle des grands oublis. Et tout ça, je le fais sans aucun mauvais esprit, très gentiment. Il s'agit d'une exposition organisée au Grand Palais récemment.
Gauguin, artiste extrêmement célèbre, Gauguin, l'alchimiste. Donc c'est une exposition qui met en relief, de façon très intéressante, les rapports de Gauguin, disons, avec toutes les formes entendues largement de sciences ésotériques de son temps. Eh bien, Gauguin, l'alchimiste, vous pouvez prendre le catalogue, Péladan n'est pas cité une seule fois. Bien sûr, pas eu de relation directe entre Gauguin et Péladan.
Il y a quelques éléments très très ténus, je vais y revenir rapidement. Sur le plan du contexte général de l'époque où œuvre Gauguin, comment est-il possible que l'on n'évoque pas cette personnalité qui est vraiment centrale dans la culture ésotérique de son temps, dans un sujet, un catalogue sur un artiste aussi important ? Quelques points. Donc, puisqu'il s'agit de Gauguin et le symbolisme sur son versant ésotérique, si on prend simplement un déroulé de ce qui se passe entre Gauguin et Tahiti et les Marquises.
Le tableau que vous avez sous les yeux est le premier réalisé par Gauguin en 1891. Je rappelle que Gauguin quitte Paris dans un contexte très particulier de conflit avec Émile Bernard sur la question liée à la publication par l'article d'Albert Aurier au Mercure de France, le célèbre article qui porte définition du symbolisme en peinture à partir de l'œuvre de Gauguin. Conflit très très fort allant jusque des formes d'altercation entre Aurier et Madeleine Bernard sur la question de la création du style qui marque la naissance du symbolisme en peinture, pour reprendre les termes d'Aurier.
Gauguin part pour Tahiti. Le 23 mars, il y a le banquet d'adieu présidé par Stéphane Malarmé. Le 1er avril, Gauguin s'embarque à Marseille pour Tahiti. Dès le premier salon de la Rose-Croix en 1892, son ennemi est présent et expose à la demande d'Antoine de la Rochefoucauld, est présent au salon de la Rose-Croix.
Il y a quand même quelque chose qui tourne autour de Péladin. Et bien, qu'est-ce que dit Gauguin de ce portrait dans Noa Noa ?