Le masculin de la femme, à l'épreuve de Don Juan
Libertin, athée, manipulateur … Don Juan est un personnage fascinant et complexe. En cinq siècles, voyageant d'un texte à l'autre, il est passé d’une stature de héros littéraire à celle de véritable mythe moderne. Pris dans un mouvement perpétuel, Don Juan est en fait, l'emblème d'un monde en pleine mutation où le patrimoine cesse d'être sacré laissant la place au jeu de la spéculation et à la dispersion des valeurs : de l’être on passe au par-être.
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Pour Monique Schneider, le mythe de Don Juan est surtout le mythe d'un homme en fuite, habité par une idée fixe, celle de détourner le féminin.
Faire effraction dans un lieu où il n’est pas attendu, au milieu de la nuit, masqué et prêt à s'enfuir; ne pouvant pénétrer que sous une fausse identité, n'est-ce pas là son mode opératoire? L'image de l’aventurier conquérant, passant de victoire en victoire, cède alors la place à une autre image: celle du naufragé, désespéré, errant de bouée en bouée. 

Don Juan recherche la femme mais au lieu d’aller à sa rencontre, il l'a traverse, sa sensualité rime avec superficialité. C’est une fuite perpétuelle car la femme est pour Don Juan un cercueil. Dans son besoin de possession, de transgression, se cache en fait une terreur fondamentale du féminin.
Pourquoi cette peur? D'où vient ce désir ontologique de transgresser? Quel est le rapport de Don Juan à la figure paternelle ? Pourquoi tant de femmes sont-elles séduites par lui? Est-ce le séducteur qui les charme, ou bien est-ce le naufragé? Les frasques de sa vie ne trahissent-elles pas une indivision mal gérée entre son pôle masculin et féminin?
Réponse de Monique Schneider, psychanalyste, dans cet exposé de 46 minutes. Cette conférence fut enregistrée lors des journées « Rencontre Féminin-Masculin, regards croisés : Marie-Louise von Franz - Pierre Solié » et organisée par l’association « Autour de Marie-Louise von Franz »
Extrait de la vidéo
Bon, je vous remercie d'avoir donné la parole, vous m'avez, quand vous m'avez invitée, vous m'avez d'emblée donné le titre qui était le masculin du féminin.
J'ai un peu tenté de protester parce que, d'un point de vue freudien, on parlera viril aux besoins, aux masculines, on n'a pas besoin de spécifier que moi je n'en ai pas besoin.
Vous voyez, un masculin qui serait propre à l'homme, surtout qu'il y a tout un éventail du côté masculin et à nouveau, à mon avis, un éventail du côté féminin.
Et puis, il m'avait été demandé tout de même de parler de Don Juan, alors ce n'était pas, ce n'est pas écrit dans le programme, mais c'est tout de même ce qui avait été décidé et c'est à ça que je me tiendrai.
Alors, pour répondre justement à cette attente, puisqu'il s'agit de s'ancrer tout de même sur le masculin, qu'il soit du côté de l'homme ou de la femme, c'est ce qu'on m'a demandé au moins.
Je ne suis pas toujours docile, mais j'essaie de l'être.
Alors, je vais essayer de montrer pas simplement une sorte de vision freudienne, mais dans la discussion, dans l'interrogation, au moment où le thème de Don Juan a été un objet qui fascinait la littérature, comme type du héros baroque.
Je m'appuierai, il y a un livre intéressant, un mythe de Don Juan, il n'y a pas plus d'intéressants, j'en ai écrit, « Don Juan et le procès de la séduction » chez Aubier, enfin, j'ai plutôt tiré certains exemples du texte de Jean Rousset.
Alors, il se trouve que concernant la vision que proposait Jean Rousset de Don Juan, un Don Juan baroque, il y a eu un échange, je crois extrêmement fructueux, avec des disciples de Jung.
Si bien que la question de la valeur des thèses de Jung se pose, même pour quelqu'un qui est freudien, et même pour des littérateurs qui veulent se pencher sur le thème de Don Juan.
Vous verrez, si ça vous arrive, c'est surtout un instrument de travail, ce n'est pas extraordinaire en instance, mais c'est très riche de repérages.
C'est-à-dire que si on essaie de lire Don Juan à la manière de Jean Rousset, c'est-à-dire en précisant, ce serait l'originalité de ce thème, c'est présenté comme un mythe moderne.
Oui, excusez-moi, j'ai baissé, j'ai dû faire comme ça.
Donc, cet auteur marquait l'originalité du mythe, c'est un mythe qui apparaîtrait vers le XVIIe, un mythe qui est très rare, d'habitude les mythes sont fondateurs, il y a des archétypes et ainsi de suite.
Alors la thèse principale, qui ne venait pas d'un Jungien, c'était de dire que parmi tous les mythes que nous connaissons, il y en a peu qui étaient créés dans l'histoire moderne et en particulier le mythe de Don Juan était présenté de cette manière, ce qui lui donnait en même temps de primeur, comme si dans cet espace il avait fallu recommencer un mythe, créer un mythe.
Comme on est un peu pressé, on me demande de resserrer, je dis tout de même un mot, des conditions qui font penser que c'est un mythe moderne.
Très curieusement, il a été créé à un moment qui peut faire écho au moment actuel, c'est-à-dire que le personnage de Don Juan n'a été rendu possible, paraît-il, que par les banques, par les banques qui renouvelaient, là c'est l'invention des banques à ce moment-là.
Alors pourquoi les banques, l'existence des banques a eu un effet terrifiant sur les formes d'héritage ? Parce qu'avant, surtout dans les familles aristocratiques, mais même autrement, on ne connaissait qu'une forme d'héritage, léguée, le patrimoine.
Il s'agissait du patrimoine et d'un patrimoine qui était de la terre, c'était la propriété, le château, les propriétés autour.
Alors c'est ce qui rendait presque nécessaire, c'est ce qui fait comprendre la thèse de l'héritage patriarcal qui est terrible, principe contre lequel je me suis toujours révoltée de manière assez terrible.
Il y a tout un livre de Benveniste là-dessus, c'est-à-dire que la mythologie patriarcale est en plein dans la fascination pour le modèle unique, c'est-à-dire le personnage essentiel est l'ancêtre et il ne peut y avoir de naissance possible que par une réapparition de l'ancêtre.
On va même jusqu'à dire qu'il n'y a pas eu mort pour l'ancêtre, l'ancêtre n'a pas disparu, il renaît, alors assez curieusement, non pas dans le fils mais dans le petit-fils.
Alors tout au plus il y aurait un certain mouvement justement dans les héritages.
Alors effectivement, même s'il y a beaucoup d'enfants, l'ancêtre ne renaît que dans un des petits-fils qui n'est pas n'importe quel, c'est l'aîné.
Et c'est par là, vous savez ce qui a été travaillé ensuite, ensuite il y aura l'homme des paix, il y aura le prêtre, la dernière partie, l'ordre des valeurs, l'ordre des puissances sociales s'étale à partir de là.
Mais ça, ça n'était possible que quand le patrimoine devait se laisser intact.
S'il y a douze héritiers, on voit comment chacun partirait avec son morceau de patrimoine.
Donc d'une certaine manière ça pourrait se comprendre.
Mais avec la finance, on peut vendre le patrimoine, le patrimoine cesse d'être sacré parce qu'il est, mais je crois que c'est en même temps très lourd, c'est un drôle d'effet de le dire maintenant parce que c'est vrai, c'est l'ère moderne mais il y a quelque chose d'assez terrible, c'est-à-dire la division de l'héritage et le fait de transplanter la monnaie, la monnaie qui devient un bien échangeable alors que le patrimoine est évaluable en puissance.
Donc il peut y avoir beaucoup de mouvements partout et effectivement, donc Juan est quelqu'un qui va d'un lieu, d'une ville à l'autre, qui est tout le temps en mouvement, donc il y a partage et l'argent permet une sorte de dispersion des valeurs.
Donc vous voyez, il y a ça qui a été travaillé surtout par des… je ne connaissais pas ça quand j'ai fait mon livre, c'est quelqu'un qui, c'est quand j'en ai parlé, qui avait une autre approche qui n'était pas littéraire, une approche historique et qui a éclairé de cette manière la naissance du mythe de Don Juan, ce qui me paraît intéressant.