Qu’est-ce que la réalité ? Par Adonis

Ecrivain syro-libanais, Adonis est considéré comme l'un des plus grands poètes arabe. Dans ce troisième et dernier volet intitulé « Qu'est-ce que la réalité? », il nous donne la vision du poète par rapport à la complexité du réel.

Pour Adonis, le grand tournant de l'écriture poétique se situe dans sa capacité à ouvrir de nouvelles perspectives pour mieux voir le monde.

Le message d’un poème, pour lui, ne réside pas dans ce qu'il dit mais se trouve dans ce qu'il cache.

Ce pouvoir de la poésie est intimement lié à la question du sens et du non-sens du monde et plus particulièrement au principe de la contradiction, essentiel non seulement dans la poésie mais aussi dans la mystique : "Dieu n'est pas Dieu, Dieu c'est le non Dieu".

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La vision poétique rejette en effet « la terreur de l'unique », inhérente aux monothéismes, et établit un équilibre constant entre l'un et le multiple. Elle refuse donc cette « fixation du mouvant » propre aux religions du Livre, toujours aptes selon Adonis à enfermer le vivant dans des représentations.

C'est là que la notion de Tiers caché, entre le sujet et l'objet, entre le moi et le monde, peut aider l'homme à se libérer de ses représentations.

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Le Dieu vivant des mystiques est un dieu "non captable", plus encore : c’est un « Dieu poète » car pour Adonis : "tout est poésie chez les mystiques, même Dieu ! Ce qui est essentiel ce n'est pas de le connaître (donc de le fixer) mais de savoir comment aller vers Lui" …

Quels sont les rapports entre la poésie et la science ?

La définition que les poètes et les scientifiques donnent à la notion de sens est-elle conciliable?  >Quels liens existent-ils entre le Tiers caché et le Surréalisme ou d’une manière générale à toute forme d’avant-garde ? 

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Réponse d’Adonis, Jean Pian, George Banu, Basarab Nicolescu dans cette table ronde de 35 min.  filmée au Forum 104 et  animée par Petre Raileanu et Fulvio Caccia. 

A noter: ce troisième et dernier exposé, suit un premier volet  "Qu'est-ce que la réalité par Jean Pian" (mathématicien) et un second "Qu'est-ce que la réalité par George Banu" (homme de théâtre ).

Extrait de la vidéo

Qu'est-ce que la vision du poète par rapport à cette complexité du réel aujourd'hui ? On poursuit avec Adonis, concernant justement le dernier ballet de notre rencontre. Qu'est-ce que la vision du poète par rapport à cette complexité du réel aujourd'hui ? Permettez-moi d'abord de dire un mot sur le livre de Bassara, Qu'est-ce que la réalité ?

En lisant ce livre, ce livre m'a incité de revoir de nouveau, relire de nouveau la poésie arabe et la mystique arabe. J'avais beaucoup d'intuition sur la poésie et la mystique, mais Qu'est-ce que la réalité de Bassara me rassure beaucoup sur ce que j'avais sur la mystique et la poésie arabe. Donc, mille merci cher Bassara pour ce grand livre. Le grand tournant, si on peut dire, dans la poésie, dans n'importe quelle discipline, n'est pas dans le fait, par exemple la poésie, le fait que la poésie écrive la réalité.

Écrire la réalité, ça n'a pas de grande importance, mais le grand tournant dans l'écriture poétique, c'est comment voir la réalité. Donc, le poème n'est pas dans ce qu'il dit, mais dans ce qu'il cache. Qu'est-ce qu'il a à donner ? Comment il ouvre une nouvelle perspective pour mieux voir le monde ?

C'est ça, la poésie. Donc, le problème pour moi, la question pour moi, c'est la question du sens de ce monde, de cette vie. Mais quand je dis sens, je dis en même temps le non-sens et je dis en même temps le sens du sens et le sens du non-sens. Et le livre, lui-même, m'a aidé aussi de comprendre, ou bien de mieux comprendre, j'avais tort, je crois, dans le...

Pour comprendre, le mot de Rimbaud, « je » est un autre, alors que ce mot a été dit il y a dix siècles avant Rimbaud, « moi » et « non moi ». Mais en lisant ce livre, j'ai bien compris, peut-être, je ne sais pas, que Rimbaud a dit ce mot non pas dans le sens que le « moi » existe, que le « moi » n'existe pas, c'est-à-dire que c'est la perte du « moi » qui s'exprime dans le mot de Rimbaud, « je » est un autre.

Tandis que « moi » et le non-moi, dans la parole mystique, c'est que le « moi », c'est pour l'existence du « moi », que l'autre n'est pas un élément de dialoguer avec lui, d'échange ou des choses comme ça, c'est une dimension constitutive du « moi ». Et le « moi » n'existe pas sans l'autre. Et même, il y a des mystiques qui disaient, même si je vais vers moi-même, je dois passer par l'autre. Donc, ça a été contre ce qu'a dit Rimbaud.

Et moi-même, j'avais tort en expliquant ou en essayant de comprendre ce que disait Rimbaud. Donc, Rimbaud, c'est dans le sens du nihilisme et de l'inexistence, tandis que le mysticisme arabe, c'était tout à fait le contraire. « Moi », « non-moi », ça veut dire que même Dieu n'est pas Dieu. Dieu, c'est le non-Dieu, ce n'est pas Dieu.

Donc, le principe de la contradiction, c'est essentiel et dans la poésie et dans la mystique. Avec l'histoire, avec l'évolution des idées, on croyait que Dieu a créé le monde et a créé l'homme à partir de la Bible et après le Coran. Mais actuellement, si je vois l'évolution, si je vois le pouvoir, la violence, la dictature, les régimes, etc., on dirait... Moi, je vois que c'est l'homme qui a créé Dieu et ce n'est pas Dieu qui l'a créé.

Donc, c'est un monde que même Dieu a été créé par l'homme. Et c'est pourquoi je crois que le monothéisme était le commencement d'une certaine décadence de l'humanité. Mais c'est à discuter. C'est pourquoi on parle de diversité, de dialogue, de civilisation, c'est de la blabla pour moi.

On ne peut pas, de négation, ne peut pas faire échange, ne peut pas dialoguer. Le monothéisme juif et le monothéisme musulman et le monothéisme chrétien, ce sont des négations d'une et la négation de l'autre. Comment ils peuvent dialoguer ? Donc, ce qui me travaille toujours, et je le vois ici, c'est qu'il n'y a pas ce qu'on appelle identité.

Ça n'existe pas. L'identité, c'est une création perpétuelle. L'être humain crée son identité en créant son œuvre. L'identité n'est pas un héritage, n'est pas une chose préfabriquée.

Et même aussi la vérité. La vérité, ça n'existe pas. La vérité est toujours devant nous. Et ça change tout.

Et la connaissance, et la poésie, et même le rapport entre homme et homme. Donc, la vision poétique, ce n'est pas simplement écrire un poème. Tout le monde peut écrire un poème. Mais c'est une vision du monde et de l'être humain.

Est-ce qu'on peut conjuguer unité et diversité ? C'est-à-dire, ces termes antagoniques pour faire advenir le tiers secret ? Pour vous répondre à votre question en premier, il y a beaucoup d'études qui disaient que Dante a été influencé par la pensée arabe, surtout par un grand poète, Al-Mahri. Admiré, a été admiré par Siorand, votre compatriote.

Une fois, Siorand m'a dit, si je savais que vous aviez un très grand poète comme Al-Mahri, pourquoi écrire après lui ? Parce que je répète ce qu'il disait, il était très modeste. Mais on disait qu'Al-Mahri, Dante, a été influencé par la poésie arabe et surtout par ce poète. Donc, transhumanisme, ça, je crois, a des origines arabes.

Mais ce n'est pas essentiel pour moi qu'un mot ait une tendance à une origine quelconque. L'essentiel, c'est le contexte de cette notion. Il faut donc, pour apprécier ou bien pour comprendre, voir le contexte. Évidemment, le contexte de ce mot, de ces mots, chez Dante, est tout à fait différent du contexte d'Al-Mahri ou de la scripture arabe.

Je me souviens, il y a bien des années, on venait, on discutait, sur le quai de la Seine, et Adonis m'a parlé d'une comédie divine à l'arabe, dans le sens arabe, qui est les livres. Ce qui est devenu les livres, c'est un magnifique ouvrage d'Adonis, c'est une trilogie, je crois, dont le premier volume vient de paraître en français, il n'y a pas longtemps.

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