Albrecht Dürer, alchimiste, maitre du trait et philosophe
"Melencolia ; Le Chevalier, la mort et le Diable ; Saint Jérôme dans sa cellule" : voici quelques noms des gravures les plus célèbres d’Albrecht Dürer (Nuremberg, 1471-1528). Des œuvres qui ont traversé les âges et atteint une universalité que seule la Renaissance pouvait inspirer…. Dürer fait en effet partie de ces quelques "génies universels" dont Léonard de Vinci, de vingt ans son ainé, fut incontestablement la figure de proue. Des hommes, savants dans tous les domaines (sciences, art, architecture, ingénierie, philosophie) et animés du désir de transmettre les outils de la connaissance au plus grand nombre, en dehors de toutes structures temporelles.
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Une véritable instruction à la règle et au compas.
Pour Patrick Carré, dont le travail de poète, philosophe et potier-tourneur allie les hautes sphères conceptuelles au concret de la glaise, c’est surtout l’intériorité de l’œuvre de Dürer qui l’a séduit. Selon lui, tout, chez Dürer, renvoie au jeu symbolique de l’ombre et de la lumière, du visible et de l’invisible : "un véritable travail d’alchimie spirituelle lié au trait ; chaque détail de ses œuvres constitue une invitation pour notre regard à travailler sur lui-même, à se purifier et quitter ses scories…"


A travers cet échange passionnant animé par Caroline Chabot, souhaitez-vous comprendre comment, via le symbolisme, le dessin et la philosophie, l’œuvre d’Albrecht Dürer tente non seulement de magnifier la nature humaine, mais aussi, et surtout, de nous rendre perceptible "l’unité de la Vie" ? Les prémisses d’une vision romantique de la vie et qui inspirera sans doute, trois siècles plus tard, "l’art total" de Wagner….
Extrait de la vidéo
Bonjour Patrick Carré ! Bonjour Caroline ! Bien, alors nous nous retrouvons aujourd'hui pour parler de votre dernier livre Dürer, alchimiste, maître du trait et philosophe. Mais je vais d'abord prendre quelques minutes pour vous présenter.
Vous êtes poète, philosophe vous-même et vous avez déjà écrit de nombreux ouvrages poétiques sur la franc-maçonnerie. Votre précédent ouvrage d'ailleurs traitait déjà des francs-maçons alchimistes. Là, pourquoi vous vous intéressez à Albert Dürer ? Albert Dürer est une rencontre comme on peut en faire dans la vie, au hasard, c'est une belle rencontre et je suis, j'allais dire, devenu amoureux de cet être-là qui montrait à travers des gravures des choses mystérieuses et je suis amoureux du mystérieux.
Donc je me suis laissé aimanté par ces gravures et ça a été un processus qui s'est enclenché comme ça. Il y avait la vie de Dürer et il y avait son œuvre et je me rendais compte que cet homme-là avait fait, avait vécu de l'intérieur son œuvre et qu'à travers ses gravures il parlait de son intériorité. Alors comme je suis, c'est ma minière, l'intériorité, je travaille sur l'alchimie, tous ces domaines-là, il m'a progressivement scotché à des détails de plus en plus précis de ses œuvres, ce qui fait que j'ai commencé à noircir des pages et plus ça avançait, plus je découvrais, j'étais dans la passion de la découverte.
Alors dans ce livre, vous développez plusieurs axes qui sont d'ailleurs déjà un petit peu résumés dans le titre. Est-ce que vous pouvez déjà aborder globalement ces trois aspects ? On reviendra plus tard sur plusieurs détails, mais en quoi est-ce que vous avez reconnu Albrecht Dürer, donc je vais respecter votre façon de le nommer, en quoi est-ce qu'il est pour vous à la fois maître du trait, philosophe et alchimiste ?
Alors il est alchimiste, c'est-à-dire qu'il ne parle pas d'alchimie, il n'évoque pas l'alchimie, il pratique l'alchimie parce qu'il témoigne de son vécu intérieur de l'alchimie et de ses propres transformations intérieures, il en témoigne dans ses œuvres. Pourquoi est-il maître du trait ? Parce qu'il a élaboré des techniques de trait, 300 ans avant Monge, pour enseigner l'art du trait, et il a notamment écrit des livres dans la dernière partie de sa vie sur les instructions pour la règle et le bon pas.
C'est bourré de tracés et d'explications, comment tracer, et il est maître du trait parce qu'il a transfit l'art du trait non pas à des experts, comme on dirait de nos jours, mais à des artisans, à ceux qui n'avaient pas beaucoup de bagages de connaissances et qui pourtant se retrouvaient dans des coups de combat assez élémentaires pour comprendre tout de suite ce qu'il voulait dire. Donc il a transmis l'essentiel avec une grande simplicité.
Et pourquoi est-il philosophe ? Parce qu'à cette époque-là, tous les artistes étaient philosophes à 100%, parce que les idées des philosophes comme Marcin Fissin, tout ce rayonnement de philosophie qui émanait de Florence, du sud et du nord, avec les prémices de la Renaissance, avec l'Erasme, il était inondé d'idées révolutionnaires, Erasme, et qui annonçaient d'ailleurs la réforme. Il était aux prémices, sans en connaître les feux, les feux brûlants, dévastateurs, pas du tout, aux sources mêmes de la réforme, et en même temps influencé de l'intérieur par la philosophie néo-platonicienne de Marcin Fissin et de tout ce noyau qu'il y avait là à Florence.
Donc il était philosophe parce qu'ils étaient tous philosophes à partir du moment où ils étaient artistes, comme Léonard de Vinci est un philosophe il transmet non seulement des techniques mais un art de concevoir la technique. Donc voilà, c'est un ensemble indissociable et en complément à ça, on a du mal à capter ce genre de choses parce qu'à notre époque il faut tout saucissonner, séparer en disciplines totalement étanches les unes aux autres.
A cette époque-là, le génie attirait à lui différentes disciplines qu'il mariait en lui-même, et c'est pour ça que ça faisait des êtres flamboyants. Vous me l'avez enlevé de la bouche, donc Léonard de Vinci était en effet aussi contemporain d'Albrecht Dürer, donc est-ce que vous pensez qu'il y a eu des échanges, est-ce que vous pensez qu'il n'y a pu y avoir une influence ? Il a vécu un peu avant, une vingtaine d'années quoi, à peine.
Oui, c'est cette Italie qui est présente, l'effervescence de l'Italie et de Florence Laurent le Magnifique et sa cour sont des êtres éclairés et beaucoup plus qu'on ne le comprend, et c'était des vrais initiés. Certains étaient passés au-delà de la connaissance pour faire de leur réflexion, d'être en plein, pour passer du visible à l'invisible. On n'en parle plus puisque c'est assez marginal, on a de la difficulté à parler de l'invisible.
Et c'est des êtres qui non seulement pensaient, mais par la pensée, par leur compréhension, leur technique de penser, se projetaient au-delà du visible, ça va très très loin. Alors Léonard de Vinci, quand on regarde ses œuvres et il y a cette présence d'une totalité fascinante, invisible, mais elle est là. Tous ces artistes-là témoignent de l'au-delà, en puissance. C'est pour ça qu'on ne peut pas détacher le regard de leurs tableaux et tout ça, ils sont extraordinaires eux-mêmes.
Alors justement, vous parliez de rendre visible l'invisible. Est-ce que c'était la démarche