Le tarot des tailleurs de pierres

Vous pensez presque tout savoir sur le tarot et votre opinion sur sa valeur hermétique vous est évidente et bien arrêtée ? Eh bien, que nenni ! Après avoir visionné cette conférence de Jean-Michel Mathonière, le doute – ô combien source de réflexion ! – vous habitera et vous fera remettre en question certaines certitudes. Par exemple, pas d’origine égyptienne au tarot…

Pour visionner ce film ajoutez le au panier ou
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
34:41
À partir de 12 € / mois
VOD / 15€

En effet, l’orateur remet le jeu de tarot dans son contexte initial : venant de Chine, puis passé dans le monde arabe, il parvient, au 15ème siècle, à la cour italienne, représentant des personnages sans connotation symbolique : il s’agit d’un exercice destiné aux esprits éclairés, où la société est représentée, et qui permet de développer sa mémoire à partir d’images, afin d’obtenir une éventuelle réflexion philosophique.

Le tarot des tailleurs de pierresmatho tarot2

Ce n’est qu’au 19ème siècle que s’instaure un aspect ésotérique et divinatoire. Le jeu est, certes, celui du décryptage des signes, des incitations et des projections ; cependant, la cohérence n’est pas dans les cartes mais à l’intérieur de nous : ésotérique, non ; initiatique, oui !
Jean-Michel Mathonnière nous parle longuement du magnifique tarot du tailleur de pierres, Hugues Gartner, qu’il a accompagné d’un propos engageant à conserver un esprit critique et une distance par rapport à toute affirmation. La tradition se perpétue et se respecte mais attention à l’imaginaire qui peut en dévier le sens.
Le conférencier se réfère à Pythagore, Villard de Honnecourt, Jacques de Voragine, Court de Gibelin…mais pour rappeler que l’iconographie des cathédrales est avant tout religieuse et parfois connotée d’alchimie. L’orateur va donc insister sur l’ignorance qui peut se cacher derrière la tradition orale, les lieux communs derrière l’étrange.
Nous n’avons pas le sentiment d’une désacralisation du jeu de tarot mais nous comprenons que nous devons toujours conserver une intelligence critique face à ce qui peut être considéré comme dogmatique et affirmation péremptoire….

Extrait de la vidéo

Le tarot est-il une philosophie secrète ? Le tarot est-il une philosophie secrète ? Depuis les premiers ouvrages consacrés au tarot, et notamment celui d'Antoine Courte de Gébelin, il y a cette idée que le tarot véhicule une philosophie secrète, héritée effectivement des sagesses de l'Antiquité. C'est-à-dire que tout le XIXe siècle, et une bonne partie du XXe, a enchaîné sur cette idée.

Ce n'est pas une opinion que je partage strictement. On ne peut pas dire que ce soit totalement faux, mais ça fait abstraction d'un point important, à savoir que les plus anciens jeux de tarot que l'on possède sont soit totalement dépourvus de ces références à la cabale et à l'occultisme qu'on trouve à foison dans les tarots du XIXe siècle, soit ont des connotations des perspectives alchimiques, notamment, mais qui restent très marginales.

L'essentiel du jeu, son iconographie, il faut le rappeler, c'est une iconographie héritée du christianisme médiéval et renaissant. Alors, on peut toujours voir des perspectives ésotériques là-dedans, mais mon travail, de manière générale, s'inscrit toujours dans cette idée qu'il est nécessaire, avant d'aller chercher une explication ésotérique à tel ou tel symbole, d'établir sa signification en quelque sorte exotérique.

Et très souvent, en fait, ce qui nous semble ésotérique, c'est tout simplement un ensemble de données que nous ne connaissons plus au quotidien aujourd'hui, et c'est leur étrangeté qui nous donne le sentiment de l'ésotérisme. Et une fois que cette étrangeté s'est évanouie devant la connaissance, on se rend compte que la perspective ésotérique n'est pas nécessairement présente. Les premiers jeux de tarot qui nous sont connus, qui sont des jeux de cours, des cours italiennes de la fin du 15e siècle, de la seconde moitié du 15e siècle, sont des jeux qui représentent la société, l'univers.

Ce sont des jeux à jouer, pas forcément à jouer au tarot comme on y joue aujourd'hui, mais ce ne sont pas, enfin, on n'a aucune trace d'un usage divinatoire. L'usage divinatoire, il apparaît plus tard. Donc ce sont des représentations de la société, et mon hypothèse de travail, c'est que ce sont des jeux dont l'utilisation s'inscrit dans la pratique de ce qu'on appelle alors l'art de la mémoire, qui est quelque chose dont on peut dire qu'il y a des dimensions ésotériques, mais qui fondamentalement, là encore, est tout simplement un système de pensée visant à avoir un discours sur l'univers, sur la philosophie, qui soit pratique à manipuler, pratique à mémoriser.

Donc le principe même de l'art de la mémoire, c'est de disposer des images qui sont des images fortes, dans des lieux de mémoire, donc à chaque information correspond une catégorie, et l'individu, lorsqu'il doit développer un discours, lorsqu'il doit développer un raisonnement, lorsqu'il doit développer une méditation, va parcourir ces palais de la mémoire où il y a des images ordonnées dans certains lieux.

Et le tarot est typiquement un système d'art de la mémoire. L'art de la mémoire, effectivement, nourrit la dimension intuitive très fortement, puisque le principe, c'est d'avoir toujours des structures assez simples à mémoriser. On va utiliser, par exemple, des palais de mémoire qui ont sept chambres et qui, inévitablement, vont renvoyer au septénaire planétaire ou au septénaire alchimique des métaux, où on va utiliser, par exemple, douze chambres, et donc ça va être les douze signes du Zodiac.

Donc, toujours, l'art de la mémoire fonctionne par système susceptible d'analogie. Et comme les images employées sont précisément des images bien connues des utilisateurs à cette époque, on va y retrouver tous ces grands thèmes de la pensée médiévale que sont, justement, les signes du Zodiac, les planètes astrologiques, les vertus, les vices, etc. Donc, inévitablement, dès l'instant où on utilise un système d'art de la mémoire, va se déclencher un processus intime de réflexion, de méditation qui va ouvrir à des analogies, à des perspectives autres.

Alors, est-ce que c'est à proprement parler ésotérique ? Il faudrait encore s'entendre sur ce qu'est l'ésotérisme, et c'est très difficile à définir si on y réfléchit bien. Rien d'ésotérique dans la mesure où ça ne véhicule pas nécessairement une doctrine cachée, une doctrine secrète bien précise. Dans le même temps, à ce terme d'ésotérisme, je pense que vu l'époque où le tarot apparaît, il conviendrait de lui préférer le mot hermétisme.

Il y a bel et bien un hermétisme, il y a bel et bien, justement, une vision du monde fondée sur les analogies. Ce n'est pas nécessairement à l'issue de ça un discours précis et occulte, mais c'est quand même une vision de l'univers qui est une vision entièrement analogique. Historiquement, on est encore dans l'inconnu pour beaucoup d'éléments. On sait que le jeu de cartes nous vient du monde chinois, on sait que les cartes de tarot apparaissent en Occident au début du XVe siècle, environ.

On a des éléments intermédiaires en jeu de cartes qui ne sont pas encore des tarots dans le monde arabe au XIVe siècle. On a évidemment tout un tas de légendes qui vont mettre au centre de cette scène les bohémiens, les gitans, mais on n'a pas d'éléments concrets. Simplement, ce qui est sûr, c'est effectivement cette origine chinoise des cartes à jouer, cette transition par le monde arabe et cette apparition, dans un premier temps, dans des milieux qui sont des milieux aristocratiques, en Italie du Nord.

Et à partir de là, au XVIe siècle, ça va se diffuser plus largement par le moyen de la gravure sur bois. Les premières cartes sont des miniatures extrêmement luxueuses. La gravure sur bois va multiplier les jeux, va fixer un certain nombre de types régionaux et on va avoir ensuite l'arrivée de ce discours éventuellement ésotérique par-dessus. Encore une fois, ça c'est le XIXe siècle.

Pour ce qui précède, je fais l'hypothèse d'un rapport avec le monde du soufisme, puisque des termes comme arcane, comme tarot, ont des étymologies possibles de ce côté-là. On pourrait traduire les arcanes du tarot par les étapes, les fondements de la voie, sous-entendu de la voie initiatique. Il y a un rapport étymologique entre taroko et tarika, la voie dans le monde. Mais c'est une hypothèse.

C'est simplement aussi pour faire sortir un petit peu le sujet de l'ornière, que je qualifie très volontiers de zozotérique, dans laquelle toutes les études sur le tarot pratiquement se sont enfermées depuis une quarantaine d'années. Il y a quelques travaux d'iconographie qui sont extrêmement intéressants, mais en dehors de ça, c'est vrai que quand on lit la littérature à tendance ésotérique, il y a des moments où c'est consternant du point de vue historique parce qu'on part dans des hypothèses qui ne sont pas énoncées en tant que telles, qui sont des affirmations de principes, comme si celui qui écrit sur ce sujet était détenteur d'un savoir supérieur au reste de l'humanité.

Ça, c'est prodigieusement agaçant, surtout quand ça déborde sur des thématiques dont on sait très bien que ça ne peut pas être vrai. Quand on dit par exemple que le tarot est d'origine égyptienne, c'est une monstruosité. Non seulement on n'en a pas à la trace documentaire, mais l'iconographie même du tarot est à l'opposé de ce que pourrait être une iconographie égyptienne,

Haut