Sur l’héritage de Gilbert Durand 1/2

"L’imaginaire a sa propre logique, ses propres règles et même sa propre rationalité !" affirme Françoise Bonardel en faisant sien le postulat qu’adopta Gilbert Durand lorsqu’il écrivit  "Les Structures Anthropologiques de l’Imaginaire" (PUF, 1960).

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L’imaginaire obéit-il ainsi à certaines règles… ? Si oui : quelles sont-elles et peut-on en dégager des "structures" spécifiques et cohérentes?

Françoise Bonardel la vie de Gilbert Durandhéritage intellectuel et spirituel de Gilbert Durand

Après avoir évoqué lors d’une première table ronde "l’homme", la vie de Gilbert Durand : Françoise Bonardel, Jean-Jacques Wunenburger et Jean-Pierre Sironneau abordent à présent la question de son héritage intellectuel et spirituel… Si l’œuvre de Gilbert Durand fut influencée par les travaux de Georges Dumézil (linguiste), Carl-Gustav Jung (psychiatre) ou encore Gaston Bachelard (épistémologue), quelle postérité son œuvre occupe-t-elle dans la société contemporaine ?

Certaines voix s’accordent à dire que nous sommes actuellement aux prémisses de découvertes importantes, et peut-être l’avènement d’un nouveau paradigme, notamment dans le domaine des neurosciences, de la noétique. Ainsi les concepts "conscience", "psychologie quantique", de "théorie intégrale" (Ken Wilber) sont fréquemment utilisés.

En s’employant à déterminer une typologie de la personne (typologie n’étudiant pas les comportements d’une personne mais bien les structures de son imaginaire), et en rappelant que cette étude de l’Homme passe au préalable par l’étude des mythes et des symboles : Gilbert Durand n’a-t-il pas été un formidable précurseur et synthétiseur de courants de pensées hétérogènes regroupés dans ce que l’on appelle les sciences cognitives (psychologie, philosophie, linguistique, anthropologie, neurosciences, informatique) ?

Pour Gilbert Durand : l’imagination est la matrice de la raison. La conscience, les émotions influencent, déterminent même, le raisonnement, le "rapport au réel"….

Souhaitez-vous ainsi découvrir les trois grandes structures qui régissent notre rapport au réel :

1°) diurne et héroïque,
2°) nocturne, mystique et involutive
3°) synthétique, autrement appelée "la rationalité hermétique" (car elle réunit ce qui est en haut comme ce qui est en bas…) et qui peut renvoyer non seulement à la conjonction des opposés, au Tiers inclus de Stéphane Lupasco… mais aussi au Symbolisme de la Croix

Réponses de nos trois intervenants dans cette table ronde en deux volets animée par Florence Quentin et filmée au Forum 104.

Extrait de la vidéo

Pour cette pensée et héritage de Gilbert Durand, nous nous réunissons autour de cette table Françoise Bonnardel, Jean-Jacques Hunenberger et Jean-Pierre Sironneau autour de la pensée de Gilbert Durand. Il y a une formule qui est « une raison généreuse et une âme rigoureuse » qui pourrait être une manière de définition ou d'autoportrait pour cet homme polymorphe que fut Gilbert Durand. Qu'est-ce que, Françoise Bonnardel, cette raison généreuse et âme rigoureuse vous inspire ?

Je pense d'abord que c'est effectivement un autoportrait très fidèle, même si cette expression de Gilbert Durand ne se rapportait pas évidemment directement à lui-même, mais je dirais à une vision de l'homme, je ne dirais peut-être pas non plus de l'homme idéal, mais de l'homme éternel au fond, de cet homme dont il invitait à redécouvrir la physionomie à travers cette révolution anthropologique qu'il a instaurée.

Donc, quand je dis autoportrait de Gilbert Durand, effectivement, ça me semble une formule qui le définit assez bien, mais au-delà, qui définit l'homme, cet homme éternel. Et ce qui me semble qualifier cette formule, c'est qu'elle est paradoxale, c'est-à-dire qu'au fond, on associe à la rationalité, qui est en général considérée dans sa rigueur et dans sa froideur, Durand associe la générosité, ce qui correspond, me semble-t-il bien, à l'idée d'une rationalité complexe et ouverte, et en même temps à cette notion d'âme qui est devenue, et Durand l'a assez montré, une espèce d'évocation de l'irrationnel, de ce qu'il y a de plus impalpable et donc, au fond, de moins difficilement maîtrisable.

Durand associe la rigueur. Or, je crois que c'est là, justement, un double paradoxe qui, me semble-t-il, est tout à fait représentatif à la fois de l'homme extraordinairement généreux et extraordinairement rigoureux, et je pense que nous aurons l'occasion de le montrer, qui était Gilbert Durand, et en même temps de l'homme éternel, l'homme traditionnel tel que son anthropologie a tenté de le restituer.

Pour vous, est-ce que vous vous reconnaissez dans cette définition ? Oui, mais j'en fais presque une inspiration plus générale qui remonte à Gaston Bachelard, qui me semble quand même être déjà porteur de ce souci qui s'est développé dans les années 30, d'une refonte des catégories de la rationalité pour la pluraliser et pour la complexifier, comme vous avez dit, au risque parfois de frôler effectivement ce que les philosophes aiment appeler imprudemment l'irrationnel, alors qu'en fait tout est rationnel d'une certaine manière, mais il s'agit effectivement de mettre fin au monopole, au monopole d'une raison identitaire qui remonte à Kant, qui remonte à Descartes, qui remonte à saint Thomas, qui remonte à Aristote, Gilbert Durand fait très souvent ces grandes généalogies pour montrer effectivement qu'il y a une grande avenue qui est celle du rationalisme monolithique, mais qu'il y a d'autres chemins parallèles et c'est ces chemins qu'il veut réouvrir.

Et donc c'est ça qu'on peut appeler peut-être cette raison généreuse, non pas abandonner la raison, au contraire, mais lui donner une vie nouvelle. Transrationnel, ça vous semble plus justifié ? Oui, méta, trans, selon qu'on parle latin ou grec, mais avec un souci quand même, je crois, de méthode, un souci d'épistémé, il ne s'agit pas de faire de l'essayisme, il ne s'agit pas de faire de l'intuitionnisme, ni même d'un mauvais, du mauvais ésotérisme précisément, mais il s'agit de conserver tous les outils finalement que la philosophie occidentale a produit, mais pour les mettre au service d'ailleurs d'une subversion, c'est-à-dire on se sert de ces instruments, mais pour se critiquer soi-même.

Et là, il y a une véritable révolution, je crois, dans l'œuvre de Gilbert, qui rejoint évidemment des ancêtres, il n'est pas le premier, mais qui montre qu'il y a chez lui une soif de dépassement, mais pas de négation. Raison généreuse, âme rigoureuse. Oui, je souscris à ce que vient de dire Jean-Jacques, je me souviens, il avait écrit un article dans Esprit où il parlait, je ne me souviens plus du titre exact, mais il parlait des catégories de l'irrationnel, et il m'avait dit qu'il avait regretté ce titre, justement, parce qu'il ne voulait pas que les études sur l'imaginaire soient renvoyées du côté de l'irrationalité, mais d'une autre rationalité, c'est-à-dire que son intuition fondamentale, mais là non plus il n'était pas le seul, c'est que la connaissance humaine ne peut pas venir uniquement du modèle de la pensée scientifique, qu'il peut y avoir d'autres sources de la rationalité, et à la suite de sa rencontre avec Corbin, on pourrait dire qu'il a renoué peut-être avec la pensée platonicienne, dans ce sens-là, c'est-à-dire une rationalité qui ne soit pas uniquement liée à la perception et à la pensée, ce qu'on appelle la pensée directe, et qui est fondée sur les analogies, les similitudes, et pas seulement sur les identités.

Mais que la connaissance pouvait être rationnelle tout en étant engreffée sur ce qu'on pourrait appeler une pensée indirecte, c'est-à-dire le symbolisme, étant entendu qu'il y a plusieurs catégories de signes et de symboles. Ça, ça me paraît extrêmement important pour bien comprendre quel est son projet et son trajet anthropologique, c'est effectivement, comme vous le dites, de ne pas faire basculer cette œuvre du côté de ce qu'on appelle à tort l'irrationnel, n'est-ce pas, et qui pourrait justifier le discrédit dont on l'entourait.

Et ça, je pense que c'est vraiment très important, on est tous d'accord là-dessus, sur la nécessité de bien comprendre que pour lui, ce n'était pas l'irrationnel contre le rationnel, mais c'était cet élargissement de la rationalité. – Alors, je crois que la preuve, c'est son intérêt permanent au cours des décennies qui ont suivi les structures, notamment pour les grands travaux des scientifiques d'aujourd'hui.

– Des scientifiques. Il n'a pas du tout déserté les débats sur la physique d'aujourd'hui, sur l'informatique, sur la biologie, au contraire, il y a vu des signes, voire des preuves, que d'autres formes de rationalité étaient en cours d'émergence et qu'un dialogue était possible entre un anthropologue, justement, et des théoriciens des sciences de la nature. Car derrière l'intelligence de la nature et l'intelligence de l'homme, il y avait des nouvelles catégories et même une nouvelle logique.

Et je rappelle que, comme son maître Bachelard, il a été très intéressé par les nouvelles logiques, logique de l'incertain, logique de la contradiction en particulier.

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