Conversation jungienne autour des contes 2/2
Les contes émanent de la tradition orale. Transmis fidèlement et aussi patiemment remaniés par des générations de conteurs qui de tout temps, ont raconté à leurs peuples ce qu’il en est de la destinée humaine, ils expriment la sagesse de l’inconscient et parlent au plus intime de nous-mêmes. Dans cet exposé, trois grilles de lecture nous permettent de différencier les contes : (1) l’universalité des archétypes et des structures, (2) la diversité des visions du monde : le totémisme australe, le chamanisme sibérien, l’animisme des forêts équatoriales, (3) les écosytèmes locaux : la petite pantoufle de verre de Cendrillon se transforme, dans sa version tibétaine, en « botte de feutre »...
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
Une lecture réduite au seul premier niveau d’interprétation, littérale, serait incomplète.
Le conte se rattache au monde du symbole : ce monde se situe entre le monde de la matière et l’indicible. Il offre une représentation de la vie psychique. Le symbole enrichit la complexité des représentations de la vie psychique mais il permet aussi de mieux la déchiffrer.
Marie-Claire Dolghin-Loyer (analyste et auteur) et Chantal Delacotte (géographe et Présidente de l’Association Marie-Louise von Franz) évoquent dans cette table ronde l’étude que Carl Gustav Jung et Marie Louise von Franz ont faite des contes.
La conversation soulève de nombreuses interrogations, parmi celles-ci :
- comment définir l’origine exacte des contes ? Est-ce un rêve qui, raconté, de fil en aiguille s’est transformé en « saga locale », puis à force d’adaptations a rejoint une forme d’inconscient collectif ? Par quelle magie cet « eurêka » se produit, conférant au conte une dimension atemporelle et universelle ?


Est-ce cette même magie dont use l’industrie du cinéma californienne (le terme Eurêka figure sur le blason de l’état de Californie ndlr) pour garantir le succès de ses productions telles que Harry Potter, Le Seigneur des Anneaux ou encore Avatar ?
- à quel chemin de soi, initiatique, nous invitent les contes ? La rupture, le départ, l’errance, le masculin / féminin, le vieillard et le jeune homme, le caché en soi (l’ombre-Hadès), la totalité (Anneau-Ring), la morale : tous ces récits et images archétypiques nous ouvrent un monde, celui du psychisme qui n’est pas « un jeu d’enfant » contrairement, là encore, à un premier niveau de compréhension. Derrière les contes se cachent les arcanes d’une véritable initiation.
- quelle interprétation des contes pourrait-être la plus judicieuse ? Devons-nous opposer une approche analogique proche de l’hermétisme reliant microcosme et macrocosme et qui emboite les images archétypiques les unes dans les autres ou bien sommes-nous en présence d’une mystique, d'un continuum cosmique entre les différents règnes: végétal, animal et humain ?


Autant de points passionnants évoqués dans cette table ronde de 2x 50 minutes: le conte a peut-être quitté la sphère de l’oralité pour un support écrit ou filmique mais sa présence et la puissance de ses messages demeurent intactes !
Animation: Virginie Durand
Extrait de la vidéo
Vous avez parlé de la nécessité absolue du conte aujourd'hui. Forcer quand même de constater que dans nos sociétés aujourd'hui, le conte n'est plus raconté comme il l'était à une époque. On l'a vu ensemble au sein du foyer. Alors il y a d'autres biais.
On a vu l'apport du cinéma, l'apport éventuellement des romans. Il y a aussi une réinscription du conte à l'école. On l'observe pour certains. Vous en parliez tout à l'heure avec certains instituteurs.
Plus rarement. Donc si on fait ce constat ensemble qu'on est plutôt en manque, qu'on est plutôt en caharance, qu'est-ce que vous pourriez proposer comme piste pour permettre une reconnexion avec cette nécessité ? Le plus simple, ce serait que les mamans racontent une histoire tous les soirs aux enfants. C'est tout simple.
Et ça pourrait être fait par tous. Ça aurait plein d'effets bénéfiques. La qualité de la relation affective entre la mère et l'enfant. La possibilité pour l'enfant de plonger dans son propre imaginaire.
Bon, Bethlehem lui-même en a fort bien parlé. Les scénarios des contes qui montrent qu'à cœur veillant, on pourrait dire, rien n'est possible. Et que si on est dans une position de respect envers la vie, la vie nous respecte. Et puis ça a aussi un effet extrêmement important plus tard sur l'apprentissage de la lecture et les apprentissages pragmatiques finalement.
Donc on pourrait dire que ce serait bien que les mamans racontent chaque fois le soir une histoire aux enfants. Qu'elles le lisent ou qu'elles le racontent. Et quand elles aiment raconter, qu'elles racontent. Autrement, elles peuvent lire.
Et qu'elles choisissent évidemment. Mais les publications des livres pour enfants sont riches. Et par conséquent, elles peuvent choisir des contes traditionnels. Elles peuvent choisir aussi des contes plus modernes.
Mais voilà, c'est ce moment très particulier dans lequel deux esprits, le conteur et celui qui entend, qui écoute, se rencontrent sur une zone particulière de leur affectivité et de leur pensée, pensée consciente, pensée inconsciente. Et moi dans mon expérience personnelle, donc je racontais à mes fils et je raconte à mes petits-enfants. Et ce qui m'interroge beaucoup et me plaît énormément, c'est qu'arrivé à un certain âge, vers 9 ans justement, mes petites filles en général écoutent, parce que j'invente, je raconte des contes traditionnels ou des contes que j'invente, m'interrompent parce qu'elles veulent terminer elles-mêmes.
Donc il y a aussi cette possibilité quand l'enfant évidemment le demande, hors de question de le lui imposer, mais de pouvoir laisser l'espace que l'enfant termine le conte lui-même. Ça joue en thérapie d'enfants, que j'ai pratiqué longtemps, où les enfants qui le désiraient élaboraient une histoire. Et cette histoire était représentative de leur histoire, de leur souffrance, et apparaissait toujours un symbole qu'on appellera un symbole unificateur ou réparateur.
Ça me permettait de comprendre à quel endroit ils souffraient, dans ce qui ne pouvait pas être dit intellectuellement mais qui pouvait être dit par la métaphore et le symbole, et puis de les aider à mettre en place leur symbole unificateur et réparateur. On a parlé de Marie-Louise Van Frans tout à l'heure, à plusieurs reprises. Est-ce qu'on pourrait rentrer maintenant plus en détail dans la méthodologie qu'elle a développée par rapport à l'interprétation des contes ?
Bien justement dans la méthodologie que Marie-Louise a mise en place, parce qu'elle disait que c'était l'interprétation psychologique des contes de fées, c'était un moyen de voir le squelette nu de la psyché, carrément, c'est une expression qu'elle avait, puisque c'est justement lié aux images archétypiques, aux grands archétypes. Elle avait trois grandes voies, on pourrait dire. La voie d'abord, on peut dire, des associations, j'en parlais tout à l'heure, comment la personne va réagir à telle image, à tel conte, etc.
Donc l'émotivité de la personne qu'elle avait dans son cabinet. Mais elle comptait aussi beaucoup, dans cette méthodologie, sur ce qu'elle appelait l'amplification, c'est-à-dire comment l'analyste lui-même, ou le maître de stage, si on est en stage, va utiliser, alors il faut une culture considérable, qu'elle avait, que Jung avait, ils avaient une culture absolument encyclopédique, qu'il fallait évidemment connaître énormément, pour connaître les variantes qui pouvaient être celles, la variante qui va le plus aider telle ou telle personne, dont la problématique a pu être justement cernée quant à l'émotion, ce qui va arriver, les larmes qui vont arriver aux yeux dans tel épisode du conte, etc.
Alors je reviens justement sur ce dont je parlais tout à l'heure. On parlait de Cendrillon. Cendrillon, c'est vraiment une des grandes histoires qui parcourent le monde. Et là, il y a chez José Corti, chez José Corti, un livre que moi je trouve absolument magnifique.
C'est une très belle collection sur les contes, il y en a énormément, qui s'appelle Sous la cendre, et qui montre 46 figures de Cendrillon, depuis la Scandinavie jusqu'au Vietnam, en passant par l'Afrique, par l'Amérique, enfin vraiment partout, sur les 150 versions qui ont pu être plus même, qui ont été répertoriées. Donc, il est bien évident que là, vous avez déjà une possibilité, on dira, d'amplification pour chercher quel va être le récit particulier.
Si c'est une jeune fille, par exemple, qui est en difficulté avec sa mère, que sache qu'elle va être ce qui va être le plus proche, parce qu'il y a des variantes naturellement. Ça, c'est une première façon d'être dans l'amplification. Ou alors, ne pas aller vers Cendrillon, aller vers autre chose, même si c'est Cendrillon qui a pu faire monter les larmes ou qui a pu mettre en colère. Est-ce qu'il n'y a pas une histoire que connaît l'analyse ou que connaît le maître de stage qui lui semble, intuitivement, là aussi peut-être, plus en rapport avec ce qui peut être proposé.
Donc, les associations de la personne, les amplifications de l'analyste vont être fondamentales pour se croiser, pour tisser déjà un moyen d'accès plus fort. Et puis, ce qu'elle appelait aussi, troisième piste, la circumambulation, j'en parlais tout à l'heure. Évidemment, si c'est une personne qui rentre dans le compte par l'intuition, comment faire le chemin pour qu'elle puisse passer par les trois autres fonctions ?
Ou si elle rentre par la pensée, si elle veut tout de suite comprendre, comprendre, comprendre, comment au contraire aller essayer d'aller lui montrer les moyens d'accès par l'intuition, etc. Donc, il y a tout un chemin, une circumambulation, c'est très joli d'ailleurs, on va tourner autour, on va aller de l'une à l'autre pour unifier, parce qu'en réalité, le but c'est évidemment d'unifier. Voilà très succinctement les trois voies méthodologiques, étant donné qu'en plus, il y a à percevoir les scénarios, si c'est une problématique entre le masculin et le féminin, mais quelle problématique ?
Et là, il y a beaucoup de scénarios possibles. Le premier, par exemple, qui risque de toucher cette personne, ce sont les comptes où il y a un roi, un vieux roi malade avec trois fils. Là, pas de féminin, pas de féminin du tout. On regarde un peu la situation de départ, et à la situation de départ, on voit ce qui manque.
Le personnage manquant va être le sens de la quête. Donc, on a cette structure qui est, au départ, quelque chose ne va pas, quelque chose est perturbé. Le royaume est