Le Graal, grand archétype de l’inconscient collectif

Quelles raisons peuvent conduire un médecin suisse, bien ancré dans le réel, à se rêver chevalier du Graal ? Peu avant d’entamer sa traversée intérieure, racontée dans le Livre rouge, Carl Gustav Jung se voit en songe, en 1911, tel un croisé en armure, tandis que Freud lui apparaît sous les traits d’un vieux douanier au visage terne. Cette vision illustre un lien peu connu entre la psychologie des profondeurs et la légende arthurienne, et pose la question : le Graal serait-il le grand archétype de l’inconscient collectif ?

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Depuis son adolescence, les récits du Graal hantent Jung comme un mystère jamais résolu. Sa vision de lui-même en croisé, « plein de vie et d’une réalité parfaite », réactive cette empreinte et pousse Jung à intégrer cette quête chevaleresque. Il consignera progressivement cette croisade intérieure dans le Livre rouge, qui deviendra par la suite un best-seller mondial.

Emma Jung et Carl Gustav Jung - BAGLIS TVFrançoise Bonardel évoquant Jung, à Vézelay, BAGLIS TV

Le Moyen Âge que Jung appelle de ses vœux est un « Moyen Âge intérieur », non historique

Jung ne prône pas la nostalgie d’un âge d’or idéalisé, mais la reconnaissance, à leur juste mesure, des valeurs que le Moyen Âge portait : fidélité à son seigneur, à sa Dame, et omniprésence, dans tous les cœurs et les esprits, d’un principe supérieur : Dieu. Une Imago Dei constructive qui apporte un sens, une direction de manière universelle.
Pour Jung, ces images primordiales, consubstantielles à l’inconscient collectif, sont des médiateurs entre les hommes d’hier et ceux d’aujourd’hui.

Salle Gothique, Vézelay, Françoise Bonardel, BAGLIS TVLes Mandalas Opératifs du Livre rouge, de Jung, BAGLIS TV

La blessure du Roi Pêcheur est celle de tout l’Occident chrétien qui a oublié Dieu. Cette terre gaste, c’est l’Europe, qui n’a pas pris en compte l’ombre de la raison, à savoir la division, et « la surestimation des valeurs masculines » (Emma Jung).

Dans Ma vie. Souvenirs, rêves et pensées (1961), Jung écrit à propos de son père, qui était pasteur protestant, dévoué mais désabusé : « Le souvenir que j’ai de mon père est celui d’un homme souffrant, atteint d’une blessure d’Amfortas, le Roi Pêcheur dont la blessure ne voulait pas guérir. »

Il ajoute qu’il se voyait lui-même, enfant, comme une sorte de « Parsifal muet », témoin de la maladie spirituelle de son père, mais incapable de poser la question qui aurait pu ouvrir la voie à une guérison.

Jung voit dans cette blessure la métaphore concrète d’une chrétienté qui n’a pas su intégrer ni la présence toujours dérangeante de l’Ombre — à savoir les dangers de la raison, son idéal de perfection et de pureté (son Animus) — ni l’excentricité vivifiante de son âme (son Anima).

L’Ombre et l’Anima : les deux grands oublis du christianisme.

Dans cette perspective, la quête du Graal peut être vue comme un chemin d’individuation : une initiation intérieure au cours de laquelle l’homme occidental cherche à réconcilier le féminin et le masculin, l’ombre et la lumière, le christianisme et ses racines païennes, pour retrouver peu à peu son unité intérieure — le Soi.

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Voici la liste des exposés issu du séminaire intitulé "La quête du Graal : histoire, portée symbolique et actualité d’une vieille légende" donné à Vézelay par Françoise Bonardel dans le cadre de l’Association Convergences (6-8 décembre 2024)

1. Qu’est-ce que le Graal a à nous dire aujourd’hui ? (1/10)
2. La geste arthurienne, écrin de la matière de Bretagne (2/10)
3. L’esprit de la chevalerie, une rectitude intérieure (3/10)
4. Le nuage d’inconnaissance des Chevaliers de la Table Ronde (4/10)
5. Chrétien de Troyes et le Conte du Graal, un pont entre celtisme et christianisme (Les récits fondateurs, partie 1) (5/10)
6. Graal et Alchimie : la guérison du roi Amfortas (les récits fondateurs partie 2) (6/10)
7. Quête du Graal et ésotérisme chrétien (7/10)
8. Le Parsifal de Richard Wagner : un Graal initiatique (8/10)
9. Le Graal, grand archétype de l’inconscient collectif (9/10)
10. Le Graal, une plénitude plus qu’une perfection (10/10)

Merci à la Libraire L'or des Etoiles, Vézelay, pour son accueil et organisation. 

 

Extrait de la vidéo

Alors que la chevalerie spirituelle, et a fortiori celle du Graal, nous semble appartenir à un monde révolu, que nous qualifions volontiers de moyen âgeux, autant dire de lointains et d'obscurs. N'oubliez pas qu'aujourd'hui encore, la référence au Moyen-Âge fait figure un peu d'archaïsme, et que nous mettons, nous avons beaucoup de mal à nous débarrasser de cette image négative du Moyen-Âge. Lisez par exemple, à contre-courant, l'ouvrage de Rémy Brague, Au moyen du Moyen-Âge, où il vous montre effectivement que le Moyen-Âge n'a pas été qu'une époque d'obscurantisme.

Ce que nous savons d'autre part de la vie de Jung, solidement ancrée dans le réel, ne s'accorde qu'approximativement avec les images communément associées à l'idée de chevalerie spirituelle, à savoir l'idéalisme, l'héroïsme, le dévouement inconditionnel envers sa dame et son seigneur, et une foi tout aussi inébranlable en Dieu. Donc à première vue, nous sommes tentés de nous dire que le rapprochement est problématique.

Or, deux rêves rapportés par Jung dans son autobiographie Dans ma vie, que vous connaissez peut-être, nous montrent dans quelles circonstances Jung en est venu à associer sa vocation de médecin de l'âme, c'est ainsi qu'il se désignait, à une enquête scientifique qui prit au fil des ans la forme d'une quête. Je crois que c'est ainsi qu'on peut définir une enquête scientifique qui petit à petit devient une quête, une quête qu'il faut bien dire chevaleresque, et plus précisément encore la quête d'un chevalier du Graal.

Alors quelles sont ces deux rêves ? Peu de temps avant que débute l'aventure intérieure rapportée dans le livre rouge qui a débuté à la fin de l'année 1912, Jung dit en effet avoir rêvé qu'un chevalier en armure, et il précise qu'il s'agissait d'un croisé, venait à sa rencontre à l'heure de midi dans une ville italienne ensoleillée. Décontenancé par ce rêve dont il ne voyait pas la signification, Jung eut cependant le pressentiment qu'un choix crucial allait bientôt s'imposer à lui.

Car dans un autre rêve, Freud lui était apparu sous les traits d'un douanier, morose et quelque peu mélancolique, avec lequel il ne se sentait aucune affinité, alors que le chevalier en armure lui avait semblé, je cite, plein de vie et d'une réalité parfaite. Issu des profondeurs de l'inconscient à l'heure où il subissait de plein fouet ce qu'il nommera plus tard la crise du midi de la vie, l'apparition du chevalier en armure n'avait en fait rien de fortuit, et témoignait aussi de la culture acquise dès son plus jeune âge par Jung qui écrit ceci dans « Ma vie » « Depuis ma jeunesse, les histoires du Graal jouèrent chez moi un grand rôle.

À quinze ans, je lus pour la première fois ces histoires et ce fut un événement inoubliable, une impression qui ne disparut jamais plus. Je soupçonnais qu'un mystère y était caché. Aussi me semblait-il tout naturel que le rêve évoqua à nouveau le monde des chevaliers du Graal et leur quête. Car c'était là mon monde, au sens le plus intime et il n'avait guère de rapport avec celui de Freud.

Tout en moi cherchait cette part inconnue qui puisse donner un sens à la banalité de la vie. » C'est un témoignage je crois tout à fait remarquable. Alors un autre rêve fait lors d'un voyage en Inde en 1938 est venu confirmer la mission chevaleresque que Jung allait désormais et en toute conscience assumer. Alors même qu'il s'avoue séduit par, je cite, « les merveilles de l'Inde et sa misère indescriptible, sa beauté et son obscurité », Jung se vit en effet transporté en rêve sur une île anglaise déserte où s'élevait un château moyenâgeux dans lequel devait avoir lieu une célébration du Graal dont il était seul informé tandis que ses compagnons de voyage se perdaient à son sujet en bavardage savant.

Or le vase sacré n'était pas dans le château et Jung se lance alors à sa recherche, conscient de sa mission alors que ses compagnons se sont endormis et qu'il doit traverser seul à la nage le bras de mer qui le sépare encore du Graal. Réveillé avant d'avoir atteint son but, Jung vit dans ce rêve un salutaire rappel à l'ordre. « C'était, écrit-il, comme si le rêve me demandait, que fais-tu aux Indes ?

Cherche plutôt pour tes semblables le calice du salut, le Salvator Mundi dont vous avez un besoin si pressant. N'êtes-vous pas sur le point de démolir tout ce que les siècles ont construit ? » Autrement dit, vous ne savez plus préserver l'héritage. L'ordre de mission délivré par l'inconscient était cette fois-ci très clair.

« Rentre sans plus tarder en Europe et attelle-toi à la tâche de sauver ce qui peut encore l'être d'un héritage spirituel en voie de déperdition. Bien des signes témoignent de ce que l'Europe est devenue une terre

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