Albrecht Dürer : création et mélancolie au Midi de la vie
On sait que nombre de créateurs ont vécu la crise du Midi de la vie crise comme un moment crucial de leur vie d'homme et d'artiste. Albrecht Dürer en est un exemple, gravant les trois pièces maîtresses qui ont tant contribué à sa gloire – Le Chevalier, la Mort et le Diable , La Mélancolie, Saint Jérôme dans sa cellule – à une époque-charnière (1513-1514) marquée par la mort de sa mère et par une introversion de type mélancolique. Le caractère très "saturnien" du repli survenu au point culminant de l'existence de Dürer tend aussi à montrer que l'abattement mélancolique, qui est l'un des aspects d'une crise mettant en péril la raison et parfois même la vie, peut être le terreau d'où surgit une réponse créatrice à ce défi.
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C'est pour avoir lui-même intensément vécu ce bouleversement que Jung a si bien défini la crise survenant au Midi de la vie comme une période de doute et de désorientation préparant "une profonde modification de l'âme humaine". Décrivant dans Le Livre rouge puis dans Ma Vie la "révolution psychique" résultant à l'époque de sa confrontation avec l'inconscient, Jung a d'une part insisté sur la responsabilité nouvelle incombant à l'être en voie d'individuation, d'autre part sur le caractère "artistique" d'une reconstruction de soi libérée des acquis du passé et de la tutelle exclusive du moi.

La vie de tout homme, de toute femme, est ponctuée par de nombreux cycles (0-7, 7-14, 14-21, 21-28, 28-35, 35-42, 42-49, 49-56, 56-65, 65-72) mais celui du Midi de la vie a quelque chose de singulier : ce basculement vers l’inconnu est irréversible…. Pensez-vous donc que le Dieu du temps (Chronos, relié à Saturne) nous prodigue une sorte d’initiation… ou nous permettrait d’approcher de ce Jung appelait le processus d’individuation ?
Réponse de Françoise Bonardel dans cet exposé de 78 minutes enregistré au Groupe d’études CG Jung auquel nous adressons nos remerciements. Il est important de noter que les éditions de la Transparence sortent ce mois-ci: Triptyque pour Albrecht Dürer, la conversion sacrée de Françoise Bonardel
Extrait de la vidéo
J'ai choisi la vie d'un grand artiste pour confirmer effectivement les thèses de Jung mais aussi à travers la vie et l'œuvre de Dürer pour aussi apporter un éclairage un peu différent, disons pour mettre en évidence une tonalité un peu différente de ce que dit Jung mais qui évidemment ne contredit pas du tout au contraire ce que dit Jung. Donc le thème effectivement de ce soir c'est à la fois une analyse des grands textes de Jung sur cette crise mais en écho avec l'œuvre de Dürer et assortie de quelques conclusions, un élargissement disons sur l'aspect plus contemporain, disons plus actuel de cette problématique de la crise du milieu de la vie.
Voilà et donc je remercie évidemment le groupe Jung de cette opportunité qui m'est offerte cette année encore de venir parler parmi vous. Je remercie vivement Vincent Chalmeton pour sa collaboration, pour la réalisation du diaporama que vous verrez, des quelques illustrations qui m'ont paru nécessaires pour une meilleure intelligence du propos. Je pense en plus que la période que nous traversons qui est une période quasi solstitiale, n'est-ce pas, puisque nous nous acheminons vers le solstice d'hiver et que la lumière vient à manquer et nous oblige à chercher la lumière à l'intérieur.
Donc c'est en plus une opportunité, je n'irai pas jusqu'à parler de synchronicité, il ne faut pas exagérer, mais en tout cas c'est une opportunité je crois de saisir intérieurement ce que veut dire Jung par cette révolution du regard, n'est-ce pas, qui à partir du fait de l'existence, de ce sommet de l'existence, enfin à un moment donné, nous permet justement de changer de regard sur le monde. Voilà, donc venons-en au vif du sujet, c'est-à-dire l'analyse par Jung de cette crise, de ses symptômes, disons, et de sa répercussion dans une œuvre aussi extraordinaire que celle de Durer.
Alors la manière dont Jung décrit et analyse la révolution psychique, c'est le mot qu'il emploie, qu'il eut à affronter lui-même au midi de sa vie, c'est-à-dire en gros entre 1912 et 1918 à peu près, et les conclusions qu'il en tire quant au fait qu'un tel bouleversement survient de manière plus ou moins violente dans l'existence de la plupart des êtres humains. Ces deux éléments, donc, n'impliquent pas qu'on fasse immédiatement le lien entre solstice de la vie et abattement mélancolique, ni qu'on prête à cette phase de désorientation et de doute une créativité qu'elle n'a pas forcément dans tous les cas.
En mettant l'accent, comme je vais le faire ce soir, sur la tonalité mélancolique et sur le potentiel créateur de cette crise, je ne prétends donc en aucun cas épuiser ce sujet et moins encore m'aventurer dans les aspects infiniment plus sombres que connaissent psychiatres et psychanalystes de la psychose mélancolique, à la suite, par exemple, de Karl Abraham ou de Ludwig Biswanger, tous deux auteurs d'une étude sur manie et mélancolie.
Je suis donc consciente que cette humeur, qu'on dit communément chagrine, n'exprime pas à soi seul le spectre entier des affects propres à cette phase critique de l'existence et qui peuvent se manifester selon bien d'autres tonalités. Le désordre mental, l'exaltation prophétique, souvent d'ailleurs chez de grands artistes, la volonté de rupture avec le passé, etc. Aspects sur lesquels Jung a d'ailleurs davantage mis l'accent que sur une prostration de type mélancolique, plus généreusement associée par lui à la rencontre avec l'ombre, qu'il compara fréquemment à l'état de Nigredo décrit par les alchimistes.
Donc, si vous voulez, on ne peut pas dire qu'on rencontre dans les textes de Jung relatifs au milieu de la vie, qu'on rencontre une relation précise, explicite avec l'abattement mélancolique, mais cela dit, ça ne l'exclut pas non plus et c'est ce que je vais vous montrer. Alors, d'autre part, que les êtres d'exception, les génies créateurs, aient souvent été des mélancoliques, mais en tant que tempérament cette fois-ci, et par ailleurs bien connus depuis le petit traité d'Aristote, extrait des Problemata, qui attribuaient cet état de fait aux fluctuations de la bile noire, sans rendre vraiment compte du lien entre cette humeur et l'exceptionnelle créativité de certains êtres humains, et moins encore avec la crise du milieu de la vie susceptible de mettre un coup d'arrêt à une créativité jusqu'alors florissante, de la faire naître du jour au lendemain, si elle ne s'était guère manifestée jusque-là, ou au moins de la réorienter et de la stimuler.
Donc ça c'est vraiment la spécificité de Jung, n'est-ce pas, c'est d'avoir fait ce lien par rapport à la créativité, mais il n'est pas le seul dans ce cas et je vais vous donner quelques autres exemples. C'est donc en m'intéressant de très près à l'œuvre d'Albrecht Dürer, je vous rappelle ses dates 1471-1528, et plus précisément à trois gravures réalisées durant cette période critique de son existence, que j'en suis venue à interroger la forme spécifique de mélancolie propre à ce moment précis de la vie.
Et cela d'autant plus qu'au dire d'un proche de Dürer, Philippe Mélenchton, qui était également un ami de Martin Luther, c'était un humaniste proche de Luther, la mélancolie inhérente au tempérament de Dürer était très généreuse, le mot latin « generosissima », elle était très généreuse. Ce qui, il faut bien le dire, contredit totalement la vision qu'on se fait en général de l'humeur mélancolique et de la dépréciation de soi qu'elle est censée impliquer, sur quoi insista principalement Freud dans son essai sur deuil et mélancolie, essai de 1917, Trauer und Melancholie.
Ne perdons pas non plus de vue qu'en parlant de crise, Jung met en exergue l'aspect le plus dramatique d'un bouleversement intérieur survenant à un moment de ce fait critique de la vie, le lien entre crise et critique est évident, dont il faut reconnaître qu'il n'a pas découvert l'existence, en ce sens que nombre d'écrivains en ont parlé avant lui.