Le Minotaure en soi

Le Minotaure est un être hybride, moitié homme et moitié taureau. Si une première lecture de ce mythe n’y verra qu’un monstre anthropophage tout juste bon à écarter du regard de la société (refoulé ?) et finir ses jours enfermé dans un labyrinthe, Carole Labédan, spécialiste et mère de l’analyse transgénérationnelle, commente ce mythe d’une manière beaucoup plus fine. Et puissante. En commençant par resituer le contexte et l’origine de sa naissance, sa généalogie, puis poser la question : que dit ce mythe de nous, aujourd'hui ?

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Une lecture qui fera apparaitre comme clef de voute de ce « système » de prévarication, la mégalomanie du roi Minos, son inclinaison au mensonge et par voie de conséquence la colère de Poséidon. On ne plaisante pas avec les Dieux. Sa femme Pasiphaé devenue nymphomane et essentialisée comme ventre puis l'enfant monstrueux en devenir. Deux des premières victimes de la folie Minos. Victimes et non bourreaux.

Carole Labédan évoquant le mythe du Minotaure - BAGLIS TVMarie Poux-Berthe - BAGLIS TV

« Les manquements de nos parents, de nos aïeux, agissent sur nous comme des ondes ». L’un des défis de notre incarnation est de les identifier, de nous en éloigner et de s’en libérer. Cette quête, à la fois salvatrice et initiatique, prend le plus souvent les traits d'un labyrinthe.

Cinquième et dernier volet de cette série d’entretiens réunissant Carole Labédan et Marie Poux-Berthe, il sera ici question d’action, de libération et non de résignation : comment opérer cette bascule quasi alchimique entre ces trois étapes : la première qui est celle du « témoin »,  la seconde « d’objet », et enfin celle « d’interprète » , saisir, ce qui s’est passé en amont de nous.

« Acteur » ou « interprète » : un fil ténu, parfois difficile à discerner, mais dont l'expression « prendre le taureau par les cornes » semblerait tout à fait appropriée.

Poséidon, Dieux des Océans, est capable de déclencher des tsunamis, pas uniquement émotionnels : tout le monde connait le lien indéfectible qui unit l’Eau aux émotions (systèmes lymphatiques, astrologie, kabbale, etc...), Carole Labédan le gratifie d'ailleurs du qualificatif de « Dieu des Profondeurs et de l’Inconscient ».

A travers cette symbolique du Minotaure, elle nous invite ainsi à nous familiariser avec cet archétype, tout en soulignant son danger : la psychanalyse et le transgénérationnel peuvent, eux aussi, devenir des voies d'enfermement.  
Dédale ou Labyrinthe ?
La voie de sortie est-elle rectiligne, tordue, plus ou moins atteignable, mais surtout, existe-t-elle vraiment ?

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Titre des cinq entretiens :
1. Hérédité et destin, des racines à la fleur
2. Le corps et l’âme de la femme : un creuset ou un bouclier ?
3. Naître à son humanité 
4. C’est par les images que se transmet le sens d’un récit
5. Le Minotaure en soi

Extrait de la vidéo

Bonjour Carole, bonjour Marie, merci de poursuivre les échanges avec moi et merci aux auditeurs et aux auditrices de continuer à nous suivre aussi. Lors des précédents volets, on a parlé de ce qui t'importe dans ton travail, la façon du travail et notamment le rôle des images, dont les mythes, et ce que je te propose aujourd'hui c'est de plonger dans le mythe du Minotaure parce que c'est une bonne façon à mon avis de résumer et de revisiter en spirale, parce que c'est ta façon de travailler et de penser, ce qu'on a évoqué avant, donc pour révéler la richesse de ce mythe-là mais aussi de comprendre pourquoi est-ce qu'au-delà de l'histoire en elle-même, c'est vraiment un outil pour chacun d'interroger son propre Minotaure.

Peut-être que pour commencer, est-ce que tu peux nous rappeler ou nous résumer ce qui donne lieu à la naissance du Minotaure ? Oui, alors je ne vais pas peut-être détailler le mythe dans son ensemble parce qu'il est vaste et qu'il comprend après Thésée, Ariane, Dédale, Icare, etc. Il y a plusieurs mythes dans ce mythe mais effectivement c'est intéressant de s'attacher au début et de voir en quoi ce début est emblématique de la plupart des mythes et de beaucoup de situations humaines, cliniques tout simplement.

L'histoire commence avec le roi Minos dont on dit, comme souvent dans les mythes, qu'il y a plusieurs interprétations qui se chevauchent. En tout cas, on peut entendre que Minos au départ a plusieurs frères avec lesquels il est en compétition. La compétition s'exerce toujours autour du pouvoir ou de la jouissance. Donc il y a une interprétation qui dit que Minos se dispute avec ses frères l'amour d'un jeune homme mais qu'éventuellement ils se disputent pour la succession au trône et Minos fait une demande au roi Phoséidon.

Il lui demande de lui envoyer un signe qui montre qu'il est le préféré des dieux, que ça justifie son accès au pouvoir. Donc déjà on entend qu'il demande ce signe comme une manière de prouver qu'il est un élu. Ce qui est une chose intéressante dans l'artifice humain, ce besoin d'être distingué par un signe qui vient d'une puissance invisible. Il y a beaucoup d'addiction au signe chez beaucoup de gens, comme de se sentir gagnant, toujours du bon côté des choses.

Donc c'est ce que demande Minos et effectivement Phoséidon lui envoie un taureau blanc, donc un animal très puissant et très rare. La rareté du signe fait aussi sa valeur avec la promesse pour Minos qu'il va sacrifier le taureau une fois qu'il sera élu, qu'il aura été désigné par ses impôts d'élection. Or Minos reçoit le taureau et il le trouve si beau qu'il décide de le garder pour lui et donc il décide de sacrifier un simulacre, un taureau moins beau à Phoséidon.

Là on voit sous suite l'imposture, le simulacre qui succède à cette tentation de vouloir le pouvoir à tout prix et non pas parce qu'on a une position légitime, si on est du point de vue d'éthique par rapport à ce pouvoir, c'est que je veux cette chose, il faut qu'elle m'appartienne, je suis comme un taureau furieux d'ailleurs, et quitte à vouloir cette chose je suis même prêt à tromper les dieux, ces puissances dont j'ai demandé l'aide, c'est-à-dire quand il les croit un peu idiotes, pour préserver son intérêt avant tout.

Donc Phoséidon, furieux d'avoir été trompé par Minos, rend le taureau blanc furieux, le taureau dévaste les terres de crête de Minos, et il le punit également en rendant la femme de Minos, Pasiphaë, amoureuse, enfin on pourrait même dire accro à certains égards à ce taureau, elle veut absolument se faire ensmencer par lui. Et là intervient Dédale, le fameux architecte, le fameux grand technicien qui s'est fabriqué toutes sortes de sortilèges techniques, et elle demanda à Dédale de lui fabriquer un corps factice, de génis, dans lequel elle va pouvoir se placer pour être fécondée par le taureau.

Et là on voit aussi que cette question de la jouissance et du pouvoir reste inscrite dans l'histoire, à travers Pasiphaë, dans cette sorte de délire qui dit la jouissance, la jouissance, je veux la jouissance quoi qu'il en coûte, quitte à tomber dans l'animalité. Donc le Minotaur c'est l'enfant qui va naître de cette union monstrueuse, de l'union monstrueuse qui est celle de la démesure de l'avidité de son père et de l'avidité de sa mère, qui prennent deux formes différentes, mais qui disent toujours jouir, jouir à tout prix, jouir au détriment de ce qui est juste, de ce qui est sain, de ce qui est humain.

Est-ce que le fait que la femme de Minos se retrouve impactée par ses propres manquements éthiques, ça montre déjà le début du coup qui s'inscrit dans la filiation dont on a parlé lors des premiers volets de nos entretiens ? C'est-à-dire que le traumatisme initial se propage comme une onde qui passe par les liens qu'on a établis avec la femme, avec le mari, et ensuite via l'enfant, et via les enfants de l'enfant.

Vraiment ça passe par les liens charnels, par les liens du sang, par les liens de l'union. Et le Minotaur une fois né, bien sûr, la question va se poser de qu'est-ce qu'on fait du fruit de la faute ? Qu'est-ce qu'on fait de ce témoignage rendu visible ? C'est un enfant symptôme, c'est un enfant qui rend visible que ses parents ont fauté.

Donc il faut le cacher, il est dangereux pour les autres et pour ses parents. Donc on va demander là encore à Dédale qui est vraiment l'homme à tout faire, bien des égards, même si on célèbre son génie, sa technocrate. On lui demande de concevoir le labyrinthe et il conçoit effectivement le Dédale qui porte son nom. D'ailleurs il y a une différence entre le Dédale et le labyrinthe.

Le Dédale est un endroit qui n'a pas d'issue en principe, qui est fait pour se perdre. Le labyrinthe a un sens, pas toujours facile à trouver, mais il a un sens. Donc le Minotaur est enfermé dans le labyrinthe et le roi Minos ayant vaincu, je crois que c'est Athènes, obtient que tous les gens d'Athènes, sept jeunes gens et sept jeunes filles, soient sacrifiés au Minotaur. Donc ça redit là encore que c'est la jeunesse, que c'est la fleur du pays, la fleur de l'espèce si on peut dire, qui est sacrifiée à cause des péchés des ascendants.

Et encore une fois ça montre aussi que, comme tu disais parfois, peut-être que les parents qui vont fauter ne vont pas payer le coût de leur manquement éthique, mais que c'est leurs enfants qui vont les payer. Mais là aussi, le fait que les sept jeunes hommes et les sept jeunes femmes soient sacrifiés, ça montre que la propagation se poursuit et s'étend peut-être même au-delà de l'affiliation. Absolument, c'est tout à fait juste, ça se propage, ça se propage comme une onde qui qui parasite et qui infecte sur son passage.

Et c'est vrai que si on regarde objectivement dans la généalogie de quelqu'un, si son arrière-grand-père ou mon arrière-grand-mère ont fait une faute grave, ça va impacter peut-être leurs enfants, ils en auront plusieurs sûrement, les enfants de leurs enfants. En trois ou quatre générations, on touche des dizaines de personnes et que chacun va devoir se retrouver confronté à la responsabilité de faire quelque chose de ce qui lui est devenu de manière spécifique.

Et c'est d'ailleurs l'intérêt du travail généalogique que tu fais, dans le sens où lorsqu'on regarde plusieurs générations, le motif émerge peut-être d'une façon plus claire que lorsqu'on est uniquement dans une lecture de la relation parent-enfant ou grand-parent-petit-enfant. Oui, on voit qu'il y a des thématiques qui émergent comme effectivement des motifs de broderie, je dirais, sur une toile. Et ce qui est assez incroyable

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