Hergé chez les initiés 1/3: la réalisation du Moi
Comment expliquer le succès phénoménal, et surtout pérenne, de ce petit reporter, Tintin, né en 1929 qui « gagne tout le temps sans jamais combattre » et qu’Hergé qualifiait lui-même de « chevalier » ?
Scénariste de génie, écologiste avant l’heure et humaniste, Hergé fut passionné par le paranormal et lecteur avisé des œuvres du psychanalyste Carl Gustav Jung.
Jacques Fontaine décrypte dans ce premier opus vidéo le sens profond qui se cache derrière les ouvrages « Le secret de la licorne » et « Le trésor de Rackham le rouge » en distinguant les trois niveaux de lecture : narratif, culturel et relevant de la structure.
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La structure même de l’œuvre d’Hergé, et ces deux albums en particulier, se révèlent être profondément initiatiques : selon l’auteur, Hergé s’est appuyé, sciemment, sur des symboles, des mythes et des archétypes que l’on retrouve dans toutes les traditions. C’est la raison de l’universalité de son œuvre.


Ces deux albums sont ainsi placés sous le signe de « l’eau » et du « Petit Œuvre » qui sont les premières étapes de tout processus initiatique, notamment en Franc-maçonnerie.
Cet exposé soulève de nombreuses questions, passionnantes :
- Quel message se cache-t-il derrière la partie « émergée » de l’iceberg que sont les multiples aventures de Tintin ?
- Hergé était-il initié ? Sommes-nous en présence d’un message ésotérique qui nous révèle l’aspect invisible de l’évolution de l’être ?
- L’inspiration d’un artiste vient-elle de sa propre conscience, de sa propre volonté. Ou bien au contraire provient-elle de la collision, d’un Euréka, entre un parcours de vie individuel et l’inconscient collectif, qui relève de la psychologie des profondeurs (CG Jung) et des archétypes ?
A vous de vous faire une idée, dans cet exposé de 60 minutes. A noter qu’un second opus abordera « Les sept boules de cristal » et « Le temple du soleil ».
Extrait de la vidéo
La scène se passe dans les Alpes-de-Lumière, c'est en 1985. Je suis avec les deux garçons, ils ont 5 ans et 7 ans, et je suis en train de terminer la lecture que nous faisons chaque jour de Tintin. Très exactement, je termine le Temple du Soleil. Et là, le petit Julien me dit « Dis-donc, Tintin, il ne se bagarre jamais et il gagne toujours. » Je dis « Oui, oui, c'est vrai, c'est vrai ça, mon petit gars. » Et Julien ajoute « Et puis dans le Temple du Soleil, c'est la même histoire que dans le trésor de Rackham, mais ce n'est pas pareil quand même et c'est bien. » Bon, apparemment, c'est banal ce que me dit ce petit gars-là. En fait, ça déclenche chez moi une réflexion. Une réflexion qui a démarré il y a 15 ans et une réflexion qui aboutit aujourd'hui à un livre et à la conférence présente. Et je me suis interrogé, à partir de ces petites réflexions, longuement, en me disant « Mais qu'est-ce qui peut bien faire véritablement ce succès mondial des aventures de Tintin ? » Je vous rappelle quand même que le tirage actuel est de 200 millions d'albums à travers le monde, que c'était traduit en 80 langues, qu'il y a des chiffres extraordinaires de vente de dessin de ce petit bonhomme né en 1929. Des chiffres extraordinaires. Tenez, une gouache récemment s'est vendue à New York ou quelque part aux USA, je ne sais plus très bien. La gouache d'une couverture d'un album s'est vendue 764 200 euros. C'est vous dire à quel point nous en sommes à propos de l'œuvre d'Hergé.
Et tout est dans ce genre. Et il ne se passe pas une année, je dirais même un semestre, sans qu'en France, il y ait le Figaro, le Point, l'Express, le Nouvel Observateur, et actuellement, le Monde, qui ne fassent des numéros spéciaux sur Hergé, sur Tintin, vu sous cet aspect, sous cet aspect, sous cet aspect. En 2011, Steven Spielberg va tourner Tintin. Hergé avait dit d'ailleurs que Steven Spielberg était sans doute le seul cinéaste à pouvoir tourner les aventures de son petit héros. Comme par hasard, d'ailleurs, et nous allons y revenir, Steven Spielberg va tourner un scénario sur la thème du secret de la licorne, du trésor de Rackham le Rouge, peut-être des 7 boules de cristal et du temple du soleil, qui sont les quatre albums sur lesquels je vais me concentrer aujourd'hui. Je vous rappelle aussi qu'un musée Hergé consacré aux dessinateurs vient d'ouvrir à Louvain-la-Neuve. Alors, qu'est-ce qui peut bien faire cette notoriété extraordinaire, cette célébrité de ce petit bonhomme et de ce dessinateur ?
Alors, on peut dire qu'on est avancé beaucoup d'arguments. Par exemple, c'est le côté aventurier.
Les aventures, c'est comme Jules Verne, on se balade à travers le monde, on voit des grands thèmes politiques, l'opium, la traite, des choses comme cela, et en tant que tel, c'est attirant.
Soit, on a dit, c'était peut-être l'aspect géopolitique, également, où le petit reporter va dans des endroits chauds, brûlants, du globe, comme l'invasion par exemple de la Chine par les Japonais. On a dit également, et c'est bien certain, que c'était un scénariste hors pair. Quand on sait que chaque page se termine quasiment sur un gag, il faut un sacré talent pour pouvoir bâtir une histoire avec sur 64 gags qui ponctuent la fin de chaque page. Et puis, c'est peut-être le dessinateur. Le dessinateur, la ligne claire, la fameuse ligne claire d'Hergé, a fait école et fait toujours école aujourd'hui. On a dit aussi qu'Hergé, c'était un visionnaire, c'était un écologiste avant l'heure. Bref, il était tout à la fois cet homme, mais selon moi, ceci n'explique pas la durée, la pérennité de l'œuvre et le succès de Tintin. Je crois que ce qui justifie cela, c'est un sens beaucoup plus profond qui se trouve derrière les aventures, et en particulier derrière ces 4 albums que je vous ai cités et que je recite, que sont « Le secret de la licorne », « Le trésor de Rackham le Rouge », « Les 7 boules de cristal » et « Le temple du soleil ». C'est de ces 4 albums essentiellement dont nous allons parler.
Et ma thèse, la voici. C'est que ces 4 albums recèlent à travers leurs scénarios, à travers leurs dessins, tout un champ initiatique qui s'enracine dans les symboles, dans les archétypes et dans les mythes de l'Occident, voire de l'univers, voire du monde entier. Et c'est ça qui fait la force, me semble-t-il, de Tintin.
Il faut bien considérer que quand on parle de mythe ou d'archétype ou de symbole, il y a plusieurs épaisseurs.
Tout à l'heure, je vous parlais des rôles que l'on affectait à Hergé en disant qu'il avait été le premier en tant que visionnaire, en tant que scénariste, en tant que dessinateur. Mais ça, c'est le rôle visible.
Le plus visible, c'est ce que l'on voit, c'est ce qu'il y a dans le livre et que l'on peut regarder.
Maintenant, ce qu'il y a sous le livre ou à l'intérieur du livre, c'est autre chose. En quelque sorte, on peut considérer que dans les aventures, il y a 3 épaisseurs. L'épaisseur de la narration, l'épaisseur de la culture qui est dessous et l'épaisseur de la structure, de la structure ésotérique initiatique. Alors, l'épaisseur de la narration, je vais vous prendre un exemple.
Vous vous rappelez peut-être que dans « Le secret de la licorne », à un moment, les Duponts se trouvent à une station de métro et se font voler leur portefeuille. Le secret de la narration, qu'est-ce que c'est ? Eh bien, c'est deux hommes qui sont dans la nuit tombée en attendant un transport et qui se font voler. Ça, c'est le secret de la narration. Le niveau plus profond, le niveau de la culture auquel on doit aller si on veut prendre toute la mesure du génie, parce que je mesure mes mots, je pense qu'Hergé a véritablement un aspect génial. L'aspect de la culture, on va plus profond. La culture, qu'est-ce que c'est ? Dans l'exemple précis, nous sommes dans la nuit noire, ce sont les ténèbres, et ça se passe à Bruxelles, et ce sont des hommes qui sont des détectives qui se font voler leur portefeuille.
Donc, on voit là, c'est circonstancié par rapport à la Belgique de l'époque. Et puis, encore plus profond, au niveau de la structure, la structure, on va retrouver des thèmes, des mi-thèmes, comme le disait Claude Lévi-Strauss, qui est mort il n'y a pas longtemps, des mi-thèmes fondamentaux. Quels seraient les mi-thèmes de cette petite scène ? Eh bien, c'est l'épreuve de la Terre.
Nous sommes au fond, ou l'épreuve des ténèbres. Et dans les ténèbres, que peut-il arriver quand nous descendons dans nos ténèbres, ou qu'est-il souhaitable qu'il arrive que nous nous débouillons du suppléant fluide et du trop ? Voilà trois niveaux de lecture.
Ces trois niveaux de lecture sont tous lisibles. Quand vous prenez, vous l'avez vu dans l'exemple, les aventures et particulièrement les quatre albums, vous pouvez, à votre gré, quand vous lisez la bande dessinée, être au niveau de la narration, et c'est en général le niveau auquel on s'arrête, être au niveau de la culture, et les exégètes de l'œuvre d'Hergé aiment bien ce niveau de la culture, ou, ce qui est plus rare, au niveau de la structure.
Alors, c'est de cette structure dont nous allons parler parce qu'il me semble qu'effectivement, on peut démontrer que dans l'œuvre d'Hergé et les quatre albums centraux de l'œuvre d'Hergé, il y a, répartis de ci, de là, un certain nombre de symboles initiatiques, d'archétypes qui balisent la descente en soi et la découverte du trésor, en langue des oiseaux, très or, l'or qui est très, au superlatif, et qu'on peut relier tous ces archétypes, tous ces symboles et tous ces mythes pour arriver à dessiner, peut-être, un véritable parcours chronologique initiatique.
Ce que je vous propose de découvrir, c'est la réponse à cette question, est-ce qu'à travers ces émergences de symboles, de mythes et d'archétypes, on a, ou on n'a pas, effectivement, en plus, la constitution d'un parcours initiatique, ou est-ce que c'est réparti de ci, de là ?