L’Advaita Vedanta : simple philosophie ou véritable voie d’éveil ?
« La porte de la prison est ouverte, mais personne n’est allé le vérifier ». Cette affirmation non duelle que nous rappelle David Dubois en introduction de cette table ronde soulève deux questions essentielles : l’éveil, la compréhension de notre vraie nature, commencent-ils par une volonté personnelle, un acte volontaire ?
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L’Advaita Vedanta est-il une simple conception philosophique du monde, ou au contraire une expérience vivante à connaître, ici et maintenant, dans la totalité de son être et de son corps ? La rencontre entre David Dubois et Yann Le Boucher permet d’aborder les deux facettes d’une même médaille nommée « non-dualité ».


« Rien dans le relatif ne peut nous combler véritablement »
David Dubois, nourri par le shivaïsme du Cachemire, rend hommage à des figures qui ont marqué son parcours, comme Mark Dyczkowski et Lilian Silburn. Il insiste sur une non-dualité incarnée, où la vie quotidienne, le corps, les émotions deviennent le lieu même de l’éveil. Dans cette perspective, il ne s’agit pas d’atteindre un état nouveau, mais de reconnaître, parfois radicalement, une réalité déjà présente — comme retrouver ce que l’on n’a jamais perdu.


Advaita signifie « non-deux », pourquoi alors ne pas parler d’unité ?
De son côté, Yann Le Boucher s’inscrit dans la lignée de l’Advaita Vedanta de Swami Prajnanpad, transmise en Occident par Arnaud Desjardins. À travers ses souvenirs et son parcours, il met en lumière une voie plus progressive, où la compréhension intellectuelle s’approfondit dans l’expérience, et où le travail sur soi — psychologique, émotionnel, existentiel — permet de rendre cette vérité vivante.
Et si, derrière la porte de la prison, reposait la réponse à ce grand Mystère : le monde de la manifestation est-il une illusion ou, au contraire, porte-t-il une essence divine ?
Extrait de la vidéo
Les deux invités parlent toujours de la même chose quand on parle de non-dualité. C'est ce que nous allons découvrir en compagnie de nos deux invités, David Dubois et Yann Le Boucher. David Dubois, philosophe sanscritiste, vous explorez depuis 30 ans les chemins du tantrisme cachemérien, à travers de nombreux livres et traductions, mais aussi à travers votre blog, à travers votre chaîne YouTube, vous partagez une approche de la non-dualité qui mêle rigueur intellectuelle et expérience intérieure authentique.
Yann Le Boucher, docteur en études indiennes, vous avez très tôt abandonné l'enseignement de la philosophie pour vous consacrer à celui du yoga, et vous transmettez aujourd'hui dans votre centre breton de l'Aberthay une approche vivante et incarnée d'une pratique spirituelle qui s'inscrit dans la lignée de Swami Prajnanpad et d'Arnaud Desjardins. Nous allons commencer par une question pédagogique. La non-dualité, qu'est-ce que c'est ?
Si vous deviez parler de la non-dualité à une personne qui n'en a jamais entendu parler, ce qui est certainement le cas d'un certain nombre de nos spectateurs, que lui diriez-vous ? Je vous laisse la parole. On va commencer par dire que la non-dualité c'est un fait. C'est une manière de désigner la réalité.
C'est le fait de ne pas être deux. Mais vous voyez que ça ne nous dit pas qu'est-ce qui n'est pas deux. Ça peut être deux moments qui en fait sont le même moment, ou deux choses qui sont la même chose. Ou bien ça peut être deux choses, il y en a une qui n'existe pas, il n'y en a qu'une seule qui est réelle.
Donc ça peut avoir plein de sens très très très différent. Ici nous allons essayer de partager au moins deux grandes approches dites non-dualistes, qui affirment qu'il n'y a pas deux. Ce sont les approches du Vedanta et du Tantra, qu'on appelle aussi le chivalisme du Cachemire. Donc la question c'est d'avoir qu'est-ce qui n'est pas deux.
Il y a deux manières de comprendre ça. Soit on essaye d'unir ce qui est deux, on mélange le café avec du lait, ou bien on essaye de mélanger l'eau et l'huile. Soit ça n'est pas deux parce qu'un des deux termes n'est pas réel, ou n'a pas le même degré de réalité que l'autre, ou bien est simplement une émanation ou une manifestation de l'autre. Donc voilà les deux grands sens de la non-dualité, c'est unification ou bien identité.
C'est très abstrait mais vous allez voir que ça va se concrétiser, ça va se préciser. Et je laisse la parole. Alors justement avant de laisser la parole à Yann Le Boucher, pourquoi est-ce qu'on parle de non-dualité et pas d'unité ? Pourquoi rappeler l'existence de la dualité alors qu'on la conteste ?
C'est une bonne question. Du point de vue du tantra en tout cas, on affirme qu'il est impossible d'accéder à la non-dualité si d'abord on n'a pas affirmé, posé et intégré la dualité. Il y a quelque chose comme ce qu'on appelle une dialectique. Vous vous rappelez peut-être dans vos cours de terminale, vos cours de philo, qu'il y a la fameuse thèse-antithèse-synthèse.
Pour arriver à la synthèse, c'est-à-dire la non-dualité, il faut qu'il y ait la thèse et l'antithèse. S'il n'y a pas de thèse et d'antithèse, il ne peut pas y avoir de synthèse. Il ne peut pas y avoir une bonne fin de l'histoire si d'abord il n'y a pas eu une intrigue avec un conflit à résoudre. Il ne peut pas y avoir de résolution s'il n'y a pas un conflit d'abord.
La dualité c'est le conflit, c'est l'opposition, c'est la guerre si vous voulez. Et c'est pour ça qu'on dit non-dualité. C'est parce que véritablement il y a d'abord une dualité, c'est la manière dont nous vivons tous au départ. C'est notre conscience ordinaire, c'est notre expérience, c'est notre croyance plutôt.
De base, naïve. C'est-à-dire que nous croyons que nous existons, que le monde existe, que les choses existent, telles qu'elles nous paraissent, telles que nous les croyons d'ordinaire. Nous croyons que tout cela est réel. Et c'est tout cela qui va être remis en question par les approches non-dualistes.
Yann ? Oui, les choses sont déjà bien posées. Moi, si j'avais à présenter cette notion de non-dualité à quelqu'un qui n'en a jamais entendu parler, je partirais en effet de l'expérience que nous avons tous de la dualité. Et cette dualité, on la vit concrètement de deux façons.
Comme je suis différent du monde des objets, donc je suis différent de la table, du verre, etc. Et je suis différent des autres sujets. Je suis différent de vous, de vous, de ceux qui nous regardent. Voilà, ça c'est la dualité, c'est-à-dire le fait de se concevoir, de se percevoir comme une entité coupée de ce qui n'est pas elle.
Donc je suis une petite entité immergée dans un grand univers. Et la dualité, c'est le rapport que j'ai spontanément avec cet univers, encore une fois, qui est pour partie fait d'objets, pour partie fait de sujets. Alors tout le propos des approches non-duels, c'est en effet de mettre en cause le sens commun. Le sens commun, c'est que oui, le monde existe et je ne suis pas le monde.
Et oui, les autres existent autour de moi et je ne suis pas eux. C'est mettre en cause ce sens commun pour découvrir que cette façon de vivre le monde, de vivre notre rapport au monde, elle est fondée sur une méconnaissance de ce que nous sommes vraiment et de ce qu'est réellement le monde et l'univers. Pour dire les choses de la façon la plus simple, c'est découvrir que derrière ce qui nous sépare, il y a un principe commun et que ce principe commun, c'est en fait notre vraie nature.
Donc la différence que je fais spontanément entre moi et les objets, ou moi et les autres personnes, elle peut être dépassée. C'est-à-dire que je peux me rendre compte que, quelque part, nous sommes la même réalité et c'est ça l'essence de la non-dualité. Merci. Une question un peu plus personnelle maintenant.
Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à cette approche ? Est-ce une lecture, une rencontre, une expérience ? Qu'est-ce qui vous a donné envie de remettre en cause notre perception ordinaire de la vie et du monde ? Quand j'avais 12 ans, j'ai connu des grandes crises d'angoisse.
J'ai vraiment pris conscience de la fragilité de la vie, pas seulement la mort, mais que je pouvais mourir à n'importe quel moment. J'ai commencé à passer des nuits blanches. Et là, ma mère m'a donné le livre du zen dans l'art du tir à l'arc, un classique du zen.