Christine l’Admirable, sainte et chamane 2/2 ?
Deuxième partie de l’exposé de Sylvain Piron sur Christine l’Admirable, aussi appelée « la merveille » (Christina Mirabilis) ou encore « l’étonnante » (Christina the Astonishing, les amateurs de musique pourront écouter le titre de Nick Cave, du même nom, paru en 1992). Poursuivant son index thématique, l’auteur analyse ici plus en détail les capacités « surhumaines » dont Christine fut le sujet, et les place en perspective avec les connaissances scientifiques dont nous disposons aujourd’hui, au XXIème siècle.
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La médecine contemporaine, les sciences humaines et la connaissance de certaines capacités extraordinaires du corps humain (vision à distance, transe, bilocation, EMI, chant de gorge, parapsychologie), totalement inconnus à l'époque de Christine sont ainsi passées en revue.


« Surnaturel » ne signifie pas « diabolique », cela, même au XIIIème siècle !
Christine eu la chance de vivre au XIIIème siècle, avant les procès en sorcellerie qui commencèrent au XVème. Etrange héritage de la Renaissance que celui-ci, et dont, rappelons-le, la plupart des sévices et atrocités furent commis par des tribunaux civils et non religieux.


Une enfant de douze ans « qui boit son propre lait », fustige les riches et se comporte dans la forêt comme un animal sauvage….
Pour Sylvain Piron, Christine avait développé des capacités hors du commun, et qu’aujourd’hui nous qualifierions de chamaniques : vision à distance, torsion du corps, production d’huiles corporelles, sauts, lévitation, bilocation. Avec le bémol suivant : elle n'a eu aucun accompagnant, aucun guide....
Un exposé passionnant, où la mystique sauvage trouve sa plus belle expression sous les traits de cette femme indomptable….
Extrait de la vidéo
La métagnomie, ça va aller plus vite, c'est beaucoup plus classique, vous allez voir, effectivement, on voit des choses très communes. La vision à distance, elle voit un événement, il y a deux cas de bataille. Il y a une bataille qui a lieu à quelques kilomètres de Saint-Tronc où elle se trouve, et quand il y a eu cette calme et tueuse bataille entre le duc de Brabant et ses adversaires, c'est amusant parce que c'est écrit du point de vue de Thoates-Cantin-Pré, qui est du côté du duc de Brabant, mais c'est une grande victoire de l'évêque de Liège et de ses alliés.
C'est une défaite pitoyable pour les Brabantsons. Elle hurla comme si elle accouchait, « Oh, oh, je vois l'air rempli de glaive et de sang ». Puis elle fait un récit de la bataille, elle dit « Mes sœurs, courez, courez », etc. et elle dit à une fille « Prie le Seigneur très vite parce que je vois que ton père est dans un très grand danger ».
Donc elle voit la bataille, elle voit à distance, la distance c'est une vingtaine de kilomètres, donc on ne peut pas voir à 20 kilomètres de distance distinctement les combats, une bataille, et en particulier que tel chevalier est en danger. Donc il y a cette vision à distance. On a dans d'autres textes, toujours ce groupe de récits de vie de femme, on a pas mal d'autres cas. Marie-Douany voit à Paris ce qui se passe, Marguerite d'Ypres voit depuis Ypres jusqu'à Lille, donc il y a des choses comme ça qui sont assez frappantes.
Je pense que vous connaissez ce genre de phénomène. Bon, c'est assez banal disons. De même, elle voit plus loin, elle voit Jérusalem. Elle voit que Saladin a pris Jérusalem et elle lui dit « Sachez qu'aujourd'hui la Terre Sainte est passée aux mains des impies ».
Elle voit la prise de Jérusalem par Saladin, et les gens ont noté la date de sa prédiction, et quand les voyageurs sont revenus et ont donné la date précise, on a confirmé que c'était la bonne date. Elle a vraiment vu la prise de Jérusalem et elle s'en réjouit, parce que c'est une occasion de croisade. Et elle est un peu fanatique de la croisade, Christine. L'appel à la croisade, c'est vraiment l'un des côtés les plus acceptables pour l'époque.
– Du point de vue de l'Église. – Du point de vue de l'Église, bien sûr. Alors la précognition, ça c'est assez classique, on appelle ça « esprit de prophétie », mais dans toutes les hagiographies, quasiment, ça revient. Un saint est quelqu'un qui voit des événements, soit futurs, soit simplement contemporains.
Alors qu'une moniale du monastère songeait à en partir, Christine dit à son sujet « On va se vider sur le point de causer un très grand scandale pour le monastère ». Alors on ne sait pas encore que la moniale va partir, et Christine devine qu'elle veut partir. Parce que c'est précognition ou percevoir les sentiments. Elle avait prédit longtemps à l'avance que la terre sainte de Jérusalem serait conquise par les Sarrasins.
Donc elle sait à l'avance que ça l'apprendra à Jérusalem, et donc quand ça se produit, elle sent que sa prédiction s'est vérifiée. Une autre histoire, je n'ai pas voulu en détail, c'est le comte de Loss est dans son château, dans le jardin du château, c'est un tout petit château, en face de l'Église où elle est recluse, et il bavarde avec deux autres comtes, et elle surgit pour dire « Celui-là va te trahir ».
Et la chose se vérifie. C'est tout à fait banal, passons. Plus intéressant, mais assez commun au Moyen-Âge, et peut-être pas qu'au Moyen-Âge, la connaissance des langues. Elle comprenait parfaitement le latin et le sens de l'écriture divine, bien qu'elle n'ait jamais rien su des lettres depuis sa naissance.
Elle résolvait très clairement les questions les plus obscures à ce sujet que lui posaient ses amis spirituels. Alors deux choses, la connaissance des langues... ... Elle parlait ?
Non, elle comprend, c'est la compréhension du latin. Elle ne parle pas le latin, elle dit qu'elle comprend le sens de l'écriture. Alors il y a d'autres cas de jeunes filles, là dans ce cas c'est clair, c'est une fille d'un village qui a été éduquée par sa soeur aînée, c'est assez clair qu'elle n'a jamais appris le latin. On a d'autres cas, des cas très intéressants de jeunes filles qui apprennent, qui comprennent le latin sans jamais avoir un pas révélation de l'Esprit-Saint.
Le plus amusant, c'est le cas de Ludgard Dévier, qui est une très grande mystique, qui fait des choses assez extraordinaires, proche de Christine, mais qui vit dans un monastère cistercien, et qui, elle, ne comprend pas le latin. C'est presque sa particularité, et elle vient d'une région néerlandophone, et justement pour éviter de devenir moniale, responsable d'un monastère, elle accepte de partir dans une région francophone, et elle n'apprend pas le français pour ne pas devenir abaisse, et se consacrer à la prière, et dans son cas, c'est très frappant que Ludgard n'apprend pas les langues, et presque on s'étonne qu'elle ne comprenne pas, et elle a des révélations, et elle demande à une femme plus instruite qu'elle de lui expliquer le sens de ce qu'elle a entendu en latin dans ses visions.
Donc elle capte les mots, et elle demande à Sybille, « Qu'est-ce que ça veut dire ce que j'ai entendu ? » Et Sybille lui dit, « Ce que tu as eu, c'était la glosse de tel passage. » Donc, c'est des révélations, il y a d'autres cas de compréhension de langues de façon inattendue, d'autres personnes ont fait des choses étranges avec des langues, on pourra en discuter si ça vous intéresse, mais c'est assez commun au Moyen-Âge.
L'autre élément, c'est la compréhension de la Bible, et là, c'est un point tout à fait frappant, parce que c'est commun. Ildegard de Bingen, qui vit une génération avant Christine, c'est très différent, même deux générations, c'est une abaisse allemande, c'est une grande abaisse, c'est une famille aristocratique, une grande abaisse, mais qui a des visions délirantes, et qui se fait reconnaître officiellement comme prophétesse, et qui voit, et qui fait peindre les visions qu'elle a, donc elle dicte le contenu de ses visions pour qu'on en fasse des dessins, et les moines lui demandent, les moines cisterciens lui adressent des lettres pour lui poser des questions théologiques.
Pour dire, là, la théologie, de l'au-delà, la vie dans l'au-delà, on voudrait avoir vos explications, parce que la raison n'atteint pas ce niveau-là. Et donc, c'est un partage des savoirs très intéressant, et on voit que Christine, c'est la même chose, des clercs ont dû lui demander d'expliquer des passages difficiles de la Bible, et elle a pu le faire, voilà. Bon, je note juste un passage. Un point intéressant, c'est une perte de conscience dans l'extase, c'est aussi intéressant, elle a une très grande extase, elle danse et elle chante, ça je ne l'ai pas mis le passage, mais c'est très beau comme passage, où alors elle chante par la gorge, donc c'est un chant guttural typique d'Asie centrale, alors la question c'est d'où ça lui vient, parce que ce n'est pas vraiment attesté dans les textes en Occident, sauf qu'il y a des traditions en Sardaigne, qui sont conservées dans différents endroits, donc est-ce qu'il y a une tradition ancienne qui lui revient, qu'est-ce qui fait qu'elle chante par la gorge, un chant divin pendant son extase, elle tourne sur elle-même comme une toupie, très très vite, et puis elle perd connaissance, puis elle dit venez chanter avec moi, et lorsqu'elle revient pleinement à elle, les autres lui apprennent ce qui s'est passé.
Ignorance, perte de conscience de ce qui se passe pendant l'extase. J'en viens maintenant aux éléments les plus frappants, les plus spécifiques de Christine, c'est son état corporel quand elle revient à la vie, est modifié. Dès le début, Christine fuyait avec une répulsion étonnante la présence des humains dans des lieux solitaires, dans les arbres, au sommet des tours ou des églises, ou au fait de n'importe quelle élévation.
Et également, elle fuit les humains. Il y a une explication qui est donnée, c'est qu'elle ne supporte pas l'odeur des humains. Des corps humains émanent une odeur néfaste, une odeur mauvaise. Ce qui est passionnant, parce que c'est totalement unique, on n'a pas d'autres cas de quelqu'un qui est dégoûté par l'odeur du péché humain, mais à l'inverse, on sait que les seins produisent des bonnes odeurs.
C'est une sorte d'inversion de ce modèle, donc tout le travail d'Hubert Larcher sur la production des huiles était aussi pour expliquer la production d'huiles par les ossements et de bonnes odeurs, parce que c'est vraiment la chose la plus classique, c'est quand on enterre un sein, le sein sent bon.