Lupasco et les pensées qui affrontent les contradictions

"Sans la philosophie de la réunion des contraires  : ce qu’il y a de plus profond nous demeure inconnu" nous dit Edgar Morin. Dans cet hommage à la pensée de Stéphane Lupasco, Edgar Morin nous rappelle que toutes les sagesses considèrent les contraires comme complémentaires et non comme opposés.

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Héraclite, Hegel, Pascal, Kant ont magnifié cette perception du monde qui trouve des applications non seulement dans les sciences actuelles mais aussi dans la théologie.

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Edgar Morin nous révèle par ailleurs que l’Occident a privilégié un rapport dual au monde, opposant trop souvent les idées à la matière, alors qu’au contraire, l’Orient a conservé une perception d’ union des antagonismes : à l’instar du Tao de Lao Tseu, où Yin et Yang sont subtilement imbriqués.Une exhortation à l’utopie: « si tu n’espères pas l’inespéré, tu ne le trouveras pas… », d’une durée de vingt minutes, filmée à l’Unesco lors du Colloque « A la confluence de deux cultures : Lupasco aujourd’hui» et organisé par Basarab Nicolescu.

Extrait de la vidéo

Merci et je suis très heureux d'être parmi vous pour rendre l'hommage à Loupesco, l'hommage que je ferai de façon indirecte en essayant de voir la ligne de pensée dans laquelle il s'inscrit. Et tout d'abord, je veux dire qu'Héraclite, entre le sixième et le cinquième siècle avant notre ère, est le fondateur d'une pensée ou d'un type de pensée où je trouve Loupesco et du reste où je me retrouve moi-même.

C'est une pensée qui a été rejetée par la philosophie classique grecque un siècle plus tard, un siècle et demi, Aristote, Platon, justement parce qu'elle a diminué la logique à laquelle a obéi cette pensée classique. Et si vous avez chez Socrate la dialectique, c'est-à-dire le jeu par lequel des idées antagonistes s'affrontent, mais chez Socrate la dialectique est une maieutique, c'est une façon de cheminer vers la vérité à travers des idées contradictoires que l'on dépasse pour arriver finalement à une vérité.

Pour Héraclite, c'est quelque chose, la contradiction ou l'antagonisme est fondateur et fondamental. Je cite quelques-unes de ses expressions. Vous savez qu'Héraclite, nous ne le connaissons que par des fragments divers et diversement traduits. Une formule qui est « éveillé, il dorme ».

Et c'est une formule, je crois, d'une densité, d'une vérité sur la condition humaine beaucoup plus profonde que « la vie est un songe » ou beaucoup plus profonde que « ah oui, nous avons un inconscient qui nous commande » parce qu'il unit ces deux notions absolument antagonistes et qu'on doit maintenir ensemble, éveillé et nous sommes éveillés et nous dormons. Nous sommes des machines somnambuliques tout en ayant une conscience et étant en état d'éveil.

Et c'est une contradiction, je dirais, indépassable. Autre formule d'Héraclite qui a très bien illustré la biologie contemporaine, c'est « vivre de mort, mourir de vie ». Il y avait, pour avoir une interprétation banale, juste, c'est-à-dire d'où vivons-nous en mangeant des animaux, en tuant des plantes ou des animaux. Mais ce qui est important, c'est que nous savons aujourd'hui que nos cellules se dégradent et sont remplacées par des cellules nouvelles et jeunes et que ce processus de réjuvenilisation ou de régénération fait que nous vivons de la mort de nos cellules et que par là-même on arrive à un autre paradoxe, l'être vivant lutte contre la mort mais en cédant, en utilisant la mort elle-même dans cette lutte contre la mort.

Et puis, il y a des formules qui déjà préfigurent, avec une théologie négative mais dans un sens beaucoup plus autre, « Dieu est jour-nuit, il est hiver-été, guerre-paix, richesse-famine ». Et il y a une autre formule de caractère cosmique, « le tout est divisé et indivisé, le tout est engendré et inengendré ». Donc, puis je peux encore citer, « joignez ceux qui discordent et ceux qui concordent », préfigurant ainsi peut-être la définition de la démocratie qui suppose une concorde préalable sur ses principes mais le jeu évidemment des opinions, d'idées.

Je termine par une dernière formule sublime, c'est « si tu n'espères pas l'inespéré, tu ne le trouveras pas ». Donc, voici une pensée de l'union des contraires, de la complémentarité des antagonistes et préfigurant radicalement l'UPASCO. Et il faut penser qu'à peu près à la même époque, en Chine, le Tao du supposé Lao Tzu fonde à sa façon cette complémentarité des antagonistes avec l'union du yin et du yang et cette complexité, c'est que dans le yang il y a un petit yin et dans le yin un petit yang.

Voici des pensées mais alors que dans le mode occidental la pensée des contradictions a été écartée, marginalisée, en Chine elle est demeurée historiquement très importante et nous avons par exemple à un moment donné dans la jonction du bouddhisme et du taoïsme, Feng Yizhi qui dit cette chose étonnante parce que vous savez que dans cette conception du monde il y a le samsara, le monde dans lequel nous vivons des phénomènes, des apparences et il y a le nirvana, le monde où le moi, où les choses, où les êtres se dissolent et alors Feng Yizhi dit samsara et nirvana ne sont pas deux mondes séparés, ce sont deux polarités de la même réalité.

Alors cette pensée a été refoulée de la rationalité classique pendant très longtemps et elle s'est réfugiée dans la mystique et dans la théologie. C'est très juste de rappeler que la trinité c'est une contradiction fondamentale, trois en un, que Jésus totalement homme et totalement divin aussi c'est une chose, mais ce qui est important aussi c'est qu'il y a eu l'aknose, la cabale qui s'est inspirée de l'aknose, origène que vous avez cité et ce qui est très intéressant c'est qu'elle joue une conception du monde, de la réalité du monde comme le résultat d'une chute, d'une désintégration, d'une perfection indécible originaire.

Dans la cabale au début il y a l'en-soft, c'est-à-dire cet infini divin et puis il arrive un accident et tout ceci se dégrade en monde de l'éducation, de la création puis on arrive au monde dans lequel nous sommes où les particules du bien et du mal se trouvent extraordinairement mêlées, d'où l'idée cabaliste qu'a assumé Zabetta et Zévi, un messie du XVIIe siècle d'empire ottoman qui annonçait une rédemption et avec l'idée de la sainteté du mal puisqu'il était dans les destins providentiels de créer le mal, le mal fait donc partie des desseins,

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