Daumal, philosophe de l'irrévérence
Exposé de 35 minutes d'Olivier Pascault, enregistré lors du Colloque René Daumal organisé par le CIRET (Centre International d'Etudes et de Recherches Transdisciplinaires), sur la part irrévérencieuse du célèbre poète français.
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Extrait de la vidéo
Qu'est-ce que Dommal, philosophe de l'irrévérence ? Alors Dommal, philosophe de l'irrévérence, moi je vais l'aborder d'une façon quelque peu restreinte, simplement au travers de l'étude de certains de ses textes. On dit parfois que Dommal est un peu trop éparpillé, moi je ne le pense pas, je pense qu'il y a une unité dans Dommal et une unité que l'on peut retrouver principalement au travers de sa lecture particulièrement soignée de ce grand philosophe allemand qui est Hegel.
C'est pour cela que je m'appuierai essentiellement sur certains textes, je vais vous les mentionner tout de suite, comme cela ensuite on n'aura plus à se tracasser de cet aspect-là pour vous fatiguer avec les références. Alors en particulier, ce sont les textes que l'on trouve dans une publication posthume de 1970, mais ce sont les manuscrits de 1926-1928 que l'on trouve dans Tout est toujours trompé.
Nous avons aussi l'essai sur l'introspection de 1928, de l'attitude critique devant la poésie de 1929, mais bon, je le laisserai de côté aujourd'hui, et des études fameuses qui, à mon avis, devraient inspirer les philosophes qui aujourd'hui sont dans ce que l'on appelle la philosophie de sérieux, la philosophie académique telle qu'elle était d'ailleurs réprimandée par Sartre dans l'un de ses textes, et en particulier lorsqu'il évoquait le serveur du café des deux magots qui avait sans doute plus de sérieux par absence de sérieux, parce qu'il est confronté aux autres dans un échange en interactivité de sujet à sujet, contrairement au philosophe académique qui, lui, joue le sérieux, mais n'est absolument pas dans le grand jeu de l'éveil, de la réflexion, de l'examen critique, de l'analyse des situations concrètes et de l'analyse de soi et du monde dans une perspective d'émancipation.
Alors, autre texte, il y a le non-dualisme de Spinoza, c'est ce texte de 1932. Les limites du langage philosophique, bien évidemment, et sur le scientisme et la révolution de 1936. Mon objectif donc est de retrouver ce prétendu dispersement de l'unité de René Domal. Certes, il a été le précurseur du grand jeu, mais il a été aussi l'expérimentateur des expériences limites, métaphysicien expérimental, poète sans doute le plus accompli.
Domal demeure avant tout, pour moi, philosophe. L'un des plus importants de son temps et de notre temps. D'ailleurs, dans un séminaire de l'école des hautes études, j'ai eu, il y a quelques années, la grande joie de rencontrer quelqu'un qui est un excellent traducteur, un grand traducteur de Hegel. Il a traduit, en particulier, la philosophie de la religion chévrin de Hegel.
Ce n'est pas facile, c'est difficile de traduire ces textes-là. C'est Pierre Garniron, et Pierre Garniron nous évoquait en séminaire le fait que, heureusement qu'il avait découvert par hasard objectif certains des textes de Domal, cela lui a permis de comprendre certaines assertions de Hegel. J'en parlerai sans doute, enfin, j'en parlerai tout à l'heure, mais Hegel, le fameux philosophe très important pour notre pensée dite occidentale, est l'un des tout premiers à avoir de manière systématique travaillé aussi bien sur l'esthétique d'Amérique latine, l'esthétique extrême orientale, mais était aussi l'un des tout premiers à travailler sur l'hindouisme et les religions dites primitives jusqu'aux religions et pensées dites théologiques de toutes les ères culturelles de la planète.
Alors Domal, c'est aussi une assaise intérieure, bien évidemment. C'est un cri du corps avec la langue. C'est un usage de connaissances par les gouffres, et l'évidence absurde ne saurait être posture ou déposture sans la connaissance de ces essais que sont l'évidence absurde et les pouvoirs de la parole ou encore les poésies. Poésie noire, poésie blanche, le 24 à 1944.
Mais à tant vouloir dévorer sa vie, à la comprendre, Domal affirme que la joie est douleur, de cette joie qui embrasse la véritable connaissance de soi. D'où cette géographie qui a intimement à voir avec la philosophie. La philosophie a la valeur d'une carte de géographie. Préparation ou résumé du voyage réel, nous confie Domal.
Et c'est à mon sens, parce qu'il soutient cette thèse, que la philosophie, pour lui, va être le premier réceptacle, le vase analogique, pour reprendre l'une de ses métaphores au tout début de son texte, les limites du langage philosophique. Cependant, ce chemin pur, autre nom de la philosophie, qui est une philosophie toute domalienne, ne connaît d'un thème que si le philosophe est initié par une connaissance active de soi.
A savoir se connaître, par le connaître de l'univers. C'est à la fois le cognérer, bien sûr, mais c'est aussi la naissance avec. La naissance avec l'autre, la naissance de soi, pour soi et en soi. C'est cette fameuse expérience métaphysique que parvient à nous montrer Domal, et en particulier dans un texte comme La Guerre Sainte.
Union de la philosophie et de la poésie en son acte en poyenne, ou recréation du créé, tout le travail de Domal est le parcours du chemin du dedans, celui qui part du plus profond de soi. C'est-à-dire qu'il demeure plus qu'un autre, sans aucun doute, l'homme et philosophe délivré à la fois de la poésie elle-même, et délivré de la philosophie. C'est aussi l'homme, Domal, qui est complètement incarné dans l'entièreté du don de soi-même, au sens où il l'entend lui-même, et pour toute démarche philosophique d'ailleurs, telle une rigueur méthodologique ultime, que nous devrions d'ailleurs réutiliser aujourd'hui.
Se donner soi-même tout entier dans chaque action, au lieu de faire semblant de consentir à être homme. Dans son célèbre texte de 1935, « Les limites du langage philosophique et les savoirs traditionnels »