La Règle et le Compas

Saviez-vous que la lettre G qui orne tous les décors maçonniques ne renvoie ni au Grand Architecte de l’Univers, ni à Dieu (God en anglais), mais bien au terme de « Géométrie » ?

La franc-maçonnerie spéculative (comprendre par ce terme « qui n’est pas bâtisseur ») est officiellement née au début du XVIIIe siècle. Mais pourquoi ces hommes ont-ils emprunté les symboles des bâtisseurs : le compas et l’équerre ? Ce qu’ils nomment leur « quête initiatique » est-elle comparable à la démarche des bâtisseurs opératifs ?

Ce qu’ils nomment leur "quête initiatique" est-elle comparable à la démarche des bâtisseurs-opératifs ?

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Nous suivons dans ce reportage Jean-Michel Mathonière, historien des compagnonnages. À travers les différentes salles de son exposition, il remet en ordre chronologique, pour notre plus grand plaisir, la symbolique des tailleurs de pierre opératifs et celle des francs-maçons spéculatifs. La question importante (qui donne lieu encore de nos jours à beaucoup de fantasmes et d’approximations) est de savoir : qui a emprunté quoi et à qui ?

La Règle et le Compas décors maçonnique

Depuis la taille de la pierre (stéréotomie), le travail des perspectives, les différents ordres d’architecture (dorique, ionique, corinthien, toscan et composite), la connaissance de l’astronomie et la construction de cadrans solaires, sans oublier les ponts, les édifices religieux, civils ou militaires : on découvre que le champ de connaissances de ces compagnons tailleurs de pierre est immense. Et passionnant.

Outre cette richesse de savoirs et cette pluralité d’applications, n’est-ce pas dans une sorte de « secret », là où les mots n’ont plus de valeur et où la parole devient inutile, qu’il faut chercher la justification des emprunts de la franc-maçonnerie au monde compagnonnique au XVIIIe siècle ?

Ainsi, au travers des nombreux exemples que nous montre Jean-Michel Mathonière, on perçoit au détour de quelques phrases énigmatiques que, si le savoir-faire technique est naturellement un élément important, ce qui prime véritablement pour les compagnons ou les francs-maçons « véritables » se situe sur un plan ascétique, voire spirituel.

décors maçonnique franc-maçonneriemath regle compas

Tailler une pierre brute, gommer ses aspérités et lui donner ainsi la possibilité de s’inscrire dans un édifice plus vaste qu’elle : n’est-ce pas, au-delà de l’image, ma mission d’Homme ? 

Est-ce "l’Esprit" qui nourrit, guide et oriente le travail de ma main, ou bien des préoccupations uniquement matérielles et profanes ?

Cette lumière céleste, changeante mais constante, qui met en valeur ma construction : au-delà du jeu de perspectives visibles, comment puis-je jouer avec ces ombres portées et maîtriser ces versants « sombres » pour obtenir, malgré eux, une construction dont la finalité reste lumineuse ?

C'est tout un langage symbolique et initiatique, en quelque sorte, qui n’est pas sans rappeler le travail qui survint deux siècles plus tard d’un certain Carl-Gustav Jung (individuation, ombre, inconscient collectif). Ce qui fait sans doute préciser à Jean-Michel Mathonière, en conclusion : « Compagnonnage et franc-maçonnerie empruntent à un même substrat culturel. Qu’il y ait eu, ou non, des filiations organiques… »

Souhaitez-vous dénouer l’histoire (véridique) de la légende (imaginée) en ce qui concerne les liens qui unissent Maître Jacques (compagnonnage) à Hiram (franc-maçonnerie) ?

Suivez notre guide, Jean-Michel Mathonière, dans ce reportage tourné au Musée de la Franc-Maçonnerie du Grand Orient de France (16 rue Cadet, 75009 Paris).

Extrait de la transcription

Bonjour, je me nomme Jean-Michel Mathonière,  je suis historien spécialisé dans l'étude des compagnonnages de métier et je vous  invite à découvrir l'exposition « La Règle et le Compas », qui est consacrée à quelques  sources de la tradition maçonnique opérative, à savoir tout ce qui a précédé la franc-maçonnerie  spéculative d'aujourd'hui. Tout ce qui est relatif à son enseignement dans les métiers, et notamment  dans le métier de tailleur de pierre. Cette exposition a lieu jusqu'au samedi 12 octobre au  musée de la Franc-Maçonnerie à Paris, rue Cadet.

Nous voici dans le musée de la Franc-Maçonnerie,  et précisément la première vitrine est consacrée aux racines opératives dont se  réclame la franc-maçonnerie. Pour moi, la question n'est pas de savoir s'il y a  une véritable continuité rituelle entre les loges de bâtisseurs du Moyen-Âge et  cette franc-maçonnerie spéculative dont la date de naissance officielle  est le 24 juin 1717 à Londres.

Le problème est plutôt de savoir pourquoi les  francs-maçons spéculatifs — des personnes qui n'étaient pas du métier de bâtisseur — ont jugé  bon d'emprunter, légitimement ou pas, les symboles que sont le compas et l'équerre, ainsi que les  outils du tailleur de pierre, pour échafauder à partir de là une quête initiatique. Je vous invite  maintenant à me suivre à l'intérieur du musée.

Celui-ci bénéficie d'une très belle  scénographie et présente des collections absolument extraordinaires. Notamment  de la porcelaine à décor maçonnique.

Ce sont des pièces d'un intérêt considérable  qui montrent quelle a été, au XVIIIe siècle, l'importance de cette naissance  de la franc-maçonnerie française.

Parmi les pièces les plus émouvantes de ce musée, nous avons ici l'épée maçonnique de La  Fayette, qui fut un célèbre franc-maçon.

Parmi les autres documents et objets tout à  fait émouvants, il y en a un qui me touche toujours beaucoup : c'est un tablier brodé  avec cette inscription : « toujours apprenti ».

J'en profite pour faire un petit clin d'œil à un  de mes amis compagnons qui se reconnaîtra dans mes propos. Maintenant, nous entrons dans l'exposition  temporaire, « La Règle et le Compas ».

Un des éléments les plus flagrants de cette  revendication que la franc-maçonnerie spéculative affiche vis-à-vis du monde opératif, c'est  tout simplement sa structuration en trois degrés primitifs. Ce qui constitue la « maçonnerie  bleue » va être prolongé par un certain nombre de hauts grades, mais la franc-maçonnerie  elle-même repose sur les grades d'apprenti, compagnon et maître. Ce sont des grades que l'on  retrouve dans le système corporatif médiéval, dans les communautés de métier aussi bien établies  en Allemagne qu'en Angleterre ou en France.

L'apprenti est celui qui apprend le métier ; le  compagnon est celui qui connaît le métier mais n'a pas les moyens de s'installer comme maître  ; et le maître est en fait un compagnon installé de manière bourgeoise, c'est-à-dire qu'il a une  boutique. Nous avons ici un très beau document, très rare, qui est un manuscrit des «  Conversations allégoriques organisées par la Sagesse ». Il est ouvert aux pages concernant  le grade de compagnon, où l'on retrouve un certain nombre d'éléments renvoyant à la symbolique de  l'équerre et du compas ou de la planche à tracer.

Tous ces éléments proviennent du métier,  à commencer par exemple par la lettre G que l'on retrouve comme élément symbolique  central et qui, dans un contexte opératif, renvoie sans aucun secret à la géométrie. Pour  appréhender cette question des sources opératives, l'un des meilleurs moyens consiste probablement à  étudier la symbolique et l'iconographie du tableau de loge des deux premiers grades. On trouve, dès  le milieu du XVIIIe siècle, de semblables tableaux qui occupent une position centrale dans le rituel  maçonnique et qui comportent un certain nombre d'éléments renvoyant presque tous au métier  de tailleur de pierre. Car par « maçon », au Moyen-Âge, il faut entendre « tailleur de pierre  ». On est très loin de l'idée que l'on se fait aujourd'hui du métier de maçon. Que voit-on sur  ce tableau de loge ? On y voit d'abord un espace architectural : un rectangle avec deux colonnes,  un pavé mosaïque, un escalier, des portes et des fenêtres. Autant d'éléments qui renvoient à un  espace. On y voit un certain nombre d'outils : le compas et l'équerre, les deux instruments phares  de la géométrie. On y voit la truelle, le maillet, les ciseaux très fréquemment — vraiment les  outils de base du tailleur de pierre —, le fil à plomb et le niveau qui permettent une pose  régulière des pierres. On y voit notamment deux symboles extrêmement intéressants à étudier  sous un angle opératif : une pierre brute (un bloc de pierre non taillé) et une pierre cubique,  avec ou sans pointe (un pyramidion posé dessus), selon les rites et les époques. Que signifient  cette pierre brute et cette pierre cubique ? On a affaire là à un élément fondamental du symbolisme  maçonnique. L'apprenti est celui qui va passer, par son travail, de la pierre brute à la  pierre cubique. C'est la pierre taillée, celle qui va être à même de s'intégrer dans  un édifice. On se rappelle évidemment que dans le contexte maçonnique spéculatif, ce travail  est symbolique : en travaillant cette pierre, l'apprenti travaille sur lui-même. Mais nous  sommes ici dans un contexte opératif où la perspective initiatique n'est évidemment pas  absente, mais où elle repose à chaque instant sur une pratique réelle du métier. Ce passage  de la pierre brute à la pierre cubique s'opère par le biais d'une discipline qui s'appelle  la stéréotomie, ou coupe des pierres. C'est l'application de la géométrie à la taille d'un  volume. Dans le langage des compagnons tailleurs de pierre comme des compagnons charpentiers,  cette géométrie particulière a un nom : le Trait.

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