Tantra d’hier et d’aujourd’hui : le corps de nectar et la tradition des yoginīs

« Notre corps et l’univers entretiennent une relation magique », affirme Rodolphe Milliat en introduction de cette table ronde. Cette affirmation constitue l’un des piliers de la pensée tantrique. Car derrière une apparente unité, une grande diversité subsiste au sein de cette tradition : on évoque d’ailleurs souvent « les » tantras, au pluriel.

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À travers cette table ronde réunissant Rodolphe Milliat, David Dubois et Nicolas Noldus, nous explorons cette diversité, nourrie d’influences géographiques, religieuses et historiques, pour tenter d’en dégager les différences, mais surtout les constantes.

Rodolphe Milliat - Tantra - BAGLIS TVDavid Dubois, tantra, BAGLIS TV

Le corps comme lieu de transformation et miroir du cosmos

Le corps de nectar désigne le corps subtil transformé par l’éveil de l’énergie vitale, « le voile de la Kundalini ». Devenant un support de félicité et de libération. Il représente à la fois l’équilibre et l’union de deux principes complémentaires : les polarités solaire et lunaire.

La Déesse et les yoginīs : la puissance du féminin au cœur des tantras

Dans les traditions Śrīvidyā et Kaula notamment, la Déesse n’est pas seulement une divinité féminine : elle incarne la puissance même de la conscience, manifestée dans le corps et le désir. Elle prend notamment la forme de la yoginī, figure féminine à la fois initiatrice et porteuse de puissance.

Table ronde Baglis TV, Tantra d'Hier et d'aujourd'huiNicolas Noldus, à l'animation, BAGLIS TV

Éros, sexualité et libération spirituelle

L'échange distingue le simple symbolisme sexuel du liṅga et de la yoni du véritable « yoga de l’Éros ». Dans certaines traditions Kaula, l’union sexuelle du masculin et du féminin peut devenir un rite de transformation et de libération, plutôt qu’une pratique orientée vers le seul plaisir profane ou vers une finalité utilitaire telle que la procréation.

Du tantra traditionnel au néo-tantra contemporain

En conclusion, nos intervenants s’interrogent sur la rencontre entre le Tantra traditionnel et l’Occident moderne. Face à un néo-tantra souvent détaché de ses cadres rituels et métaphysiques, et privilégiant ostensiblement sa dimension charnelle et sensuelle, ils envisagent néanmoins la possibilité d’une fécondation mutuelle entre la profondeur de la tradition et les transformations contemporaines, notamment autour de l’émancipation spirituelle des femmes.

Car il existe ici un paradoxe maintes fois souligné ici : pendant des millénaires, le Yoga en général et le Tantra en particulier ont sublimé, sur les plans psychologique et alchimique, le féminin, alors même que les institutions et les pratiques religieuses demeuraient très largement dominées par les hommes…

Extrait de la vidéo

Donc on va parler de Tantra aujourd'hui, je vous propose de commencer tout simplement par parler de ce que ça signifie et puis les principes fondamentaux qui font que le Tantra, comment dire, qui donne son essence au Tantra. Alors le Tantra c'est un sujet suffisamment large, il faut déjà distinguer les Tantras qui sont des écrits qui ont été élaborés entre le 5e et le 10e siècle et puis le Tantra et là encore il va falloir diviser les différentes traditions tantriques, celles du nord, celles du sud, celles qui sont populaires, celles qui le sont moins, c'est-à-dire qui sont plus intellectuelles.

Par exemple, on connaît tous le chivaïsme du Cachemire qui est véritablement la tradition tantrique la plus célèbre en France particulièrement. On se demande d'ailleurs pourquoi cette tradition elle s'est complètement éteinte au 14e siècle. Bon il y a eu l'Islam qui est venu là, il y a eu un, je ne sais plus comment il s'appelle mais dans la vallée de Srinagar et puis dans tout le Cachemire, il y a un musulman qui est venu là par sa faconde, par sa spiritualité qui est venu convertir une grande partie des Cachemiriens mais aussi il semble qu'après trois siècles de superbes, il semble que la tradition tantrique du Cachemire se soit étiolée et qu'elle ait même fini par migrer vers Varanasi, notre destination dans le nord de l'Inde, ceci aussi en grande partie avec la conversion musulmane.

Bon, il se trouve que mon approche du tantrisme, elle est d'abord par le Hatha Yoga, il faut considérer que le Hatha Yoga traditionnel c'est véritablement une voie tantrique, c'est-à-dire qu'il y a des représentations tantriques, notamment dans la recherche de l'éveil de la Kundalini. Le mot Kundalini c'est quelque chose de très chronologiquement daté, ce mot n'apparaît pas avant le Moyen-Âge mais Kundalini c'est donc une expression, c'est une terminologie technique qui précise un éveil corporel qui a été magnifiquement traduit et recherché à travers le Hatha Yoga à partir du 10ème siècle de notre ère.

Donc moi j'appartiens à cette lignée-là, purement Hatha Yogi, mon maître s'appelait Shweishweishisatchidananda Yogi de Madras, Madras c'est actuellement Tchennai, qui était un homme du sud, donc il parlait des langues dravidiennes, quand je dis il parlait, pas vraiment parce qu'il ne parlait pas du tout, il était silencieux, les 45-50 dernières années de sa vie ça a été en silence intégral, mais tout de même il m'a transmis des enseignements pendant une vingtaine d'années et notamment dans les premières années un enseignement très rigoureux au niveau Hatha Yogique et cet homme-là, on aurait pu croire qu'il était tombé au milieu du Moyen-Âge, au milieu du 20ème siècle je veux dire, il est né en 1910, il était tombé d'une autre époque, les Indiens disaient qu'il était tombé de l'âge des Rishis, d'autres disaient que c'était une incarnation du Hatha Yoga pur.

Alors donc c'est cette mémoire-là, c'est cette tradition-là que je veux défendre dans l'univers tantrique, à savoir donc une recherche intériorisée, c'est-à-dire dans le corps de ces deux polarités, polarité masculine, polarité féminine, polarité solaire, polarité lunaire, qui lorsqu'elles sont égalisées, très important ce terme, lorsqu'elles sont égalisées laissent fusionner, laissent apparaître la voie centrale, la voile de la Kundalini.

Et puis j'ai une autre tradition tantrique aussi qui est celle du Sri Yantra, le même maître ni à initier, mais là aussi il y a plusieurs traditions en Inde, notamment en Inde du Sud, qui concernent l'adoration de Lalita Tripurasundari, notamment par son Yantra principal et puis aussi par son mantra. Je pense qu'on reviendra sur les Yantras plus tard dans tous les cas vu que c'est un sujet essentiel, mais je vous propose juste de revenir un petit peu plus précisément de parler de ces polarités finalement, masculin, féminin, de quoi est-ce qu'on est en train de parler ?

De quoi on parle quand on parle de leur rapport avec la lune et le soleil ? Peut-être donner un petit peu de contexte, Ida et Pingala, etc., le système énergétique on va dire, la Sushumna, etc., pour avoir une vision un petit peu plus précise de ce dont on parle et ce qui est vraiment tantrique là-dedans finalement. Alors Ida et Pingala, ce n'est pas une terminologie véritablement tantrique parce qu'elle existait déjà avant, notamment dans la Yurveda, mais aussi par exemple quand on parle des Svaras, le Svara de gauche, Ida, c'est le Svara lunaire, Chandra Svara, et le Svara de droite, Pingala, c'est le Svara solaire, Surya Svara, et puis le Svara central, c'est presque une terminologie bouddhique, le Svara du vide, Shunya Svara, et donc il est dit dans les textes un peu tardifs, notamment un texte tardif qui est le Shiva Svarodaya, que l'éveil de la Kundalini dans Shunya Svara ne peut se faire qu'au moment où il y a égalité entre le souffle de gauche et le souffle de droite, donc il y a des techniques pour pouvoir amener cette égalité et la fixer.

Est-ce qu'on peut expliquer un petit peu en quoi c'est lié à quelque chose qu'on appelle le masculin, quelque chose qu'on appelle le féminin, et pourquoi c'est lié à la lune et au soleil, ces principes qui sont fondamentaux, mais qui ne sont pas forcément non plus évidents quand on entend parler de ces principes pour la première fois ? Mais ce n'est même pas la peine de se référer véritablement à la lune et au soleil, tout simplement dans le monde actuel, les polarités masculin et féminin sont évidentes.

Et puis il se trouve que nous, en tant qu'être humain, nous naissons soit dans le sexe féminin, à quelques exceptions près, soit dans le sexe masculin ou féminin, on est d'accord, et donc c'est cette rupture-là, ce manque-là qui doit être égalisé, qui doit être compensé à l'intérieur d'un corps, qu'il soit masculin ou féminin. Ceci dit, le Hatha Yoga, dans les premiers siècles, il est exclusivement masculin.

Donc c'est une problématique, c'est une obsession masculine que de vouloir égaliser les deux pôles masculin et féminin. David Dubois, je vous propose, si vous le souhaitez, de parler un petit peu plus aussi de ce principe vraiment féminin, du rapport à la déesse, qu'on est un petit peu en train de venir toucher finalement, comme c'est un thème où vous avez beaucoup travaillé. On aurait tendance à identifier le féminin à la lune et le masculin au soleil.

En Inde, il n'en va pas exactement de même. Par exemple, dans le Hatha Yoga, c'est la lune qui est masculin et le soleil qui est féminin. Chandra, Chandra, c'est masculin. Dans ce jeu de rééquilibrage qui va permettre l'épanouissement de l'être, il s'agit

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