Franc-maçonnerie, martinisme et théosophie dans les politiques d’expansion territoriale en Argentine (1878–1900)
Mariano Villalba analyse ici comment certains courants initiatiques, tels que la franc-maçonnerie, la théosophie ou encore le martinisme, ont participé, de manière plus ou moins officielle, à la construction territoriale de l’Argentine moderne, à la fin du XIXème siècle.
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Sa réflexion est la suivante : ces réseaux ont-ils pu devenir le lieu d’une critique de la violence coloniale espagnole et, par là même, celui d’une réévaluation de certains savoirs autochtones — sorcellaires, en l’occurrence ?


Henry Olcott en Argentine et la Société Théosophique face au conflit hispano-cubano-américain entre 1895 et 1891…
Partant de l’itinéraire singulier du médecin français Henri Girgois, franc-maçon, spirite et martiniste installé en Argentine, auteur de « L’Occulte chez les aborigènes de l’Amérique du Sud » en 1897 Mariano Villalba illustre cette interrogation.
Son intervention se situe à la fin du XIXe siècle, lors de la « Conquête du désert », campagne militaire par laquelle l’État argentin soumet la Pampa et la Patagonie, territoires abusivement décrits comme « vides » afin de légitimer la dépossession des peuples autochtones.
Premier axe : la franc-maçonnerie apparaît comme un réseau concret de l’expansion étatique. À la frontière, les loges ne sont pas seulement des lieux d’initiation ou de sociabilité : elles rassemblent militaires, médecins, fonctionnaires et futurs administrateurs. La fondation de la loge Lumière du Désert, autour du fort de Guaminí, accompagne ainsi l’installation durable de l’appareil d’État dans les zones conquises.


Deuxième axe : l’ésotérisme se déploie aussi dans des réseaux transnationaux.
Après sa rupture avec la maçonnerie argentine, Girgois tente d’implanter la théosophie, puis organise le martinisme depuis La Plata et Buenos Aires. Ces circulations relient l’Argentine à Paris, à l’Espagne, à Cuba et aux États-Unis, dans un contexte où rivalités impériales et conflits de juridiction redessinent l’espace hispano-américain.
Enfin, Villalba souligne le paradoxe central du personnage. Les observations que Girgois recueille dans le cadre même de la conquête militaire nourrissent progressivement une défense des traditions autochtones, notamment mapuches et quechuas. Certes, il les interprète à travers les catégories ésotériques et évolutionnistes de son temps — parfois en les hiérarchisant ou en les déformant. Mais il en vient aussi à dénoncer la destruction des sociétés indigènes, à valoriser leurs savoirs médicaux et à revendiquer leurs droits territoriaux.
L’intervention montre ainsi que l’ésotérisme n’est ni extérieur au politique ni réductible à une justification de la conquête : il est un espace ambigu, où s’entrecroisent administration coloniale, sociabilités initiatiques, production savante et premières formulations d’une critique indigéniste.
Exposé donné le 6 décembre 2025 à l'INHA (Paris) dans le cadre du colloque international de l'association Politica Hermetica "Ésotérisme, colonialisme et politique", que nous remercions.
Extrait de la vidéo
Je passe la parole immédiatement à Mariano Villalba qui a terminé il y a peu de temps, il y a deux ans, sa thèse à Lausanne, faite avec N-- D- et moi-même, sur l'ésotérisme, on va dire, non pas seulement mexicain, mais au Mexique. Mais aujourd'hui, il nous parle de tout à fait autre chose, la thèse est en cours de publication. C'est l'ésotérisme, le colonialisme et les politiques dont Franc-maçonnerie et martinisme les théosophies dans les politiques d'expansion territoriale en Argentine à la fin du XIXe siècle.
Je passe la parole immédiatement à Mariano Villalba, tu m'entends ? Oui, je vous entends. Vas-y. Vous m'entendez bien ?
Bonjour à tout le monde et merci beaucoup pour l'invitation, merci pour votre patience. Je regrette sincèrement de ne pas pouvoir être parmi vous aujourd'hui, mais c'est un vrai plaisir de revenir et de vous présenter ici. J'avais eu cette chance en 2018 pendant ma sosutenance et j'espère que mon français s'est un peu amélioré depuis cette première intervention. Dans l'esprit de ce colloque consacré à l'ésotérisme, au colonialisme et aux politiques, je propose d'examiner comment la franc-maçonnerie, le martinisme et la théosophie moderne s'inscrivent dans les politiques d'expansion territoriale menées par l'Etat argentin à la fin du XIXe siècle.
Pour développer cette perspective, je partirai du parcours d'un franc-maçon en français, Henri Gervois, un médecin informé dans les milieux républicains en France et exilé en Argentine. Il sert comme médecin militaire dans la conquête du désert, opération par laquelle l'Etat argentin étend son contrôle sur les armes de la Patagonie en soumettant les populations autochtones. Cette participation lui donne un accès direct aux pratiques locales et aux mécanismes de la colonisation.
Il s'intéresse à l'organisation du pouvoir colonial tout en l'intégrant au réseau franc-maçonnique qui structure l'occupation du territoire. Il tente aussi d'organiser à Buenos Aires la toute première loge de l'association théosophique en Amérique latine, ce qui les place au cœur des tensions contre l'AVIA, la section américaine, dans un contexte réconfiguré par la guerre hispano-cubano-américaine, et la redéfinition des rapports d'autorité dans l'espace hispanophone.
Son parcours offre alors un point d'observation privilégié pour analyser la manière dont ces courants s'inscrivent dans les logiques d'expansion territoriale et les milieux savants de la fin du XIXe siècle, tout en montrant comment Gervois utilise les matériaux recueillis dans la frontière pour formuler une critique explicite du colonialisme et développer des positions que l'on peut qualifier d'antagénistes avant l'année.
Entre 1878 et 1880, la conquête du désert constitue l'opération militaire par laquelle l'État argentin étend son contrôle sur les territoires de la Pampa et de la Patagonie, présentés alors comme « déserts » afin de justifier l'élimination ou la blessation offsètes des populations autochtones. Dans ce cadre, la franc-maçonnerie n'agit pas seulement comme un espace de sociabilité, mais accompagne la consolidation administrative des nouvelles zones annexées.
Dans plusieurs points de la frontière, la fondation de loges précède ou accompagne l'installation d'un fort permettant de structurer l'arrestation d'officiers, de médecins militaires et de fonctionnaires qui doivent provenir de ces territoires incorporés. Né en 1834 et formé comme chirurgien à Paris, Henri Gervois fréquente les milieux spiritiques et républicains sous le Second Empire. Il a été initié en 1867 dans la loge parisienne Larosse du Parc Fésilence et il appartient au même environnement maçonnique qu'Éliphas Lévy.
Après la répression du mouvement républicain en 1870, il s'exile et s'installe en 1872 à Chivilicoye, petite ville dans la Provence des Buenos Aires, au moment où la Provence cherche à renforcer sa présence sur la frontière sud. En 1878, il est nommé médecin militaire dans la conquête du désert et il accompagne le lieutenant-colonel Marcelino Esteliznao Freire lors de la fondation du fort de Ouamini, point d'avancée dans la ligne militaire.
Dans une lettre en avril 1818, il adressait à la grande loge qu'il a pu en disposer de très bons éléments pour établir une loge au conflit de la Pampa et demande l'autorisation exceptionnelle de conferver les trois premiers grades aux officiers précédents. L'autorisation est accordée en mai et il régularise Freire et d'autres futurs généraux et gouvernants des territoires nationaux, ainsi que d'eux-ci.
Le 2 juin 1878, la loge Lumière du désert est fondée. Gerouard, comme vénérable maître, dit Freire comme premier surveillant. La composition de la loge reflète directement les objectifs de l'opération et ressemble le personnel chargé d'administrer et d'organiser l'extrémité militaire en formation. Elle sert de centre de coordination pour les officiers, d'appui pour les initiatives scolaires et sanitaires et d'instrument de stabilisation institutionnelle dans un espace où l'État cherche à s'implanter durablement.
L'exemple de Ouamini montre aussi que la fondationnerie et l'expansion territoriale avance de concert, la loge devenant une structure clé dans l'encadrement des territoires nouvellement conquis. Dans le cas des Gerouards, ces expériences à la frontière s'accompagnent d'un intérêt grandissant pour les pratiques religieuses et thérapeutiques locales. Ses observations sur les guérisseuses mapuches dans les chambres militaires de la région d'Ouamini lui fournissent plus tard une partie du matériau de son futur ouvrage, le culte chez les origines de la Marie du Sud.
En avril 1879, peu avant l'avancée finale vers le Rio Negro, il est toutefois écarté de l'armée pour ce que les documents qualifient de dérangements mentaux et il retourne à Tchoulikoé. Dans les années 1880, la trajectoire des Gerouards se déplace vers la nouvelle capitale provinciale, La Plata, fondée en 1882. Il ouvre la première pharmacie de la ville et il obtient un poste bénévole au musée des sciences naturelles, institution étroitement liée aux enquêtes anthropologiques reléguées dans le contexte de l'expansion territoriale argentine.
Parallèlement, il fonde la première loge de la ville, appelée Lumière et Vérité, qui devient rapidement un foyer d'attention. La loge est attaquée et incendiée par les groupes catholiques et en 1888, Gerouard est finalement exclu de la franc-maçonnerie argentine. Après sa rupture avec la franc-maçonnerie argentine, Gerouard entreprend de donner une présence organisée à la société théosophique dans le Rio de la Plata.
En novembre 1887, il lance à La Plata le journal Le Théosophe. Dès son premier numéro, il cherche à distinguer la théosophie du spiritisme, alors très influent dans la région. La création du journal marque aussi la première tentative de définir un espace théosophique distinct dans un milieu religieux largement structuré par le spiritisme. Selon ses propres déclarations, il aurait reçu en 1889 l'autorisation de créer une première branche théosophique à Buenos Aires, mais rénonce au projet en raison des conflits internes.
Ces tensions concernent en particulier Albert de Sarac, personnage itinérant déjà expulsé