La Chevalerie : une intensification de l’existence
« La Chevalerie ne s’est pas arrêtée avec le Moyen Âge ! » affirme Pierre-Yves Albrecht en introduction de cet entretien. En effet, de tout temps, certains hommes – et femmes - ont tenté d’unifier le corps et l’esprit, distinguer le relatif de l’absolu, ou mieux encore, et cela en droite lignée des héros issus de la mythologie : circonscrire les forces du chaos afin de préverser l’harmonie cosmique. Des « lieux-tenants » et garants du lien entre Ciel et Terre.
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Vous l’aurez compris : il sera plus ici question de Chevalerie spirituelle que de « fonction guerrière », cela en référence à la répartition tripartite que l’anthropologue Georges Dumézil avait établie. Ces deux chevaleries ne s’opposent pas d’ailleurs : le corps nourrit l’esprit et les formes illustrent l’idée (eidos).


Quand l’intelligence au combat rejoint l’Esprit chevaleresque.
A travers de nombreux exemples issus des traditions d’Orient ou d’Occident : les Samouraïs, le Karaté, l'eau-forte Le Chevalier, le Diable et la Mort d’Albrecht Dürer, Pierre-Yves Albrecht nous démontre le caractère universel et atemporel de cette Chevalerie, qui, malgré l’avachissement actuel constaté tant dans les corps que dans les esprits, continue à inspirer certaines âmes en quête de verticalité.

Dans le temple, l’homme contemple : Imago Templi
Souhaitez-vous comprendre à quoi correspond cette « autre réalité » décrite ici par Pierre-Yves Albrecht en lien avec son « éloge de l’unification » ? Un entretien fleuve où la philosophie pratique irrigue chaque pensée et qui appelle de ses voeux l’avènement d’une nouvelle ère : celle du Temps de l’Esprit….
Extrait de la vidéo
Bonjour, nous sommes en Suisse, dans le Valais, précisément à Petit-Eau-Long, chez Pierre-Yves Albrecht. Merci Pierre-Yves de nous accueillir chez toi. Aujourd'hui, nous allons aborder le thème de la chevalerie qui est très cher à ton cœur, si je ne me trompe, et notamment tu l'abordes dans ce livre « Le Maître et le Disciple » sur la question de le chevalier, c'est la fidélité d'abord, la fidélité à son roi, et ici aussi c'est une question de relation, de fidélité entre le maître et le disciple.
Est-ce que tu peux nous dire quelques mots sur cette chevalerie qui pourrait paraître un petit peu désuète au XXe siècle, XXIe siècle, qu'est-ce que ça peut encore symboliser, qu'est-ce que ça peut représenter cette chevalerie aujourd'hui ? Bon, cher Etienne, merci de ta présence, qui coïncide avec l'éclosion des roses, que je vois en face de moi là, des belles roses jaunes qui sortent, c'est merveilleux.
Bon, tu me demandes en quelque sorte une définition de la chevalerie, je fais référence de nouveau à un maître que j'aime beaucoup, à maître Funakoshi, qui est un samouraï, donc un chevalier japonais, quand on lui demandait, mais qu'est-ce que le karaté, qu'est-ce que cette art martiale ? Il répondait, le karaté c'est la juste compréhension et l'adéquate pratique du karaté, ça c'est le karaté. Donc, je te dis ça parce que je ne veux pas rentrer a priori dans une définition très intellectuelle.
Je sais que de célèbres intellectuels ont parlé de la chevalerie avec brillons, mais j'aimerais commencer par te dire comment cette idée de chevalerie finalement est devenue, comment elle a germé et s'est développée dans le cadre de notre enseignement aurore. Donc, c'est devenu très organiquement, c'est arrivé finalement lorsque j'étais responsable des institutions pour les jeunes, des anciens toxicomanes et que je cherchais des solutions pour les aider et que je me suis dit, à un moment donné, c'est très difficile de travailler intra-mourros dans les murs de l'institution, il faudrait trouver un contexte beaucoup plus élargi.
Et à cette époque, on a découvert le désert, déjà du Maroc en 1984 et on est allé au Maroc. Je me rappelle la première année, je crois que c'était en 1984, oui 84 ou 85 dans Djebel Faro, très belle région du Maroc, il y avait encore à l'époque, peut-être qu'il y a toujours des petites rivières, donc c'était sympa, c'est un désert rafraîchissant. Et donc on a bourlingué dans ce désert relatif pendant une quinzaine de jours.
C'était une belle promenade, mais je n'étais pas satisfait parce que c'est un peu touristique. Je me suis rendu compte que ce n'était pas forcément bon pour les enfants que j'ai aidés, donc c'était des vacances en quelque sorte. Et en revenant, je me suis dit, si on retourne dans des contrées sauvages, dans des déserts, il faut qu'il y ait une histoire, il faut qu'il y ait une histoire. Donc moi-même, je voyageais déjà beaucoup, je me rendais bien compte que voyager pour voyager, c'est simplement un déplacement corporel, mais le voyage, c'est surtout un voyage en esprit.
Donc il fallait que les jeunes comprennent pourquoi on voyage, qu'est-ce qui voyage, c'est ça. Donc on est reparti avec cette fois cette idée d'aller chercher un trésor. Voilà, d'aller chercher un trésor en partant depuis Sion, à pied, d'abord jusqu'à Compostelle, qui était une étape très importante que les jeunes avaient pris petit à petit l'habitude de faire, d'effectuer seul parfois. Puis après on s'est dit, on va continuer, on va donc traverser le Maroc.
Puis après on s'est dit, mais tiens, on va encore continuer, on va traverser la Mauritanie. Donc si bien qu'on a traversé tous les déserts et on est arrivé jusqu'en Égypte, et on est remonté par la Syrie, donc jusqu'à Sion, donc on a fait effectivement le tour de la Méditerranée. Donc c'est au cours de ce périple qu'a germé finalement cette idée de chevalerie, mais de manière très expérientielle, pas très intellectuelle.
Tout d'un coup des jeunes ont dit, je veux changer de nom. Je ne veux plus m'appeler Étienne, je veux m'appeler Galade. Et les noms qui arrivaient, c'était les noms de la table ronde. On a eu Galade, on a eu Perceval, on a eu Arthur, moi on m'appelle Merlin.
Enfin tu vois, ça s'est installé. Donc je me suis dit, mais qu'est-ce qui se passe ? Et le trésor qu'on cherchait est devenu le Graal. On cherchait le Graal.
Et petit à petit, on est rentré dans un, comme disaient les jeunes, dans un trip. Tu vois, un trip, mais sans LSD, sans rien de tout ça. Donc au fil des années, au fil du chemin, on était persuadé, on est devenu persuadé d'être une équipe de quêteurs, de l'infini, de l'absolu, de chevaliers avec des noms différents. Et ce qui est d'autant plus étonnant, c'est que ces noms demeuraient lorsqu'on rentrait.
Donc voilà les noms, toi je crois qu'on t'appelle Galade plus souvent qu'Étienne. Oui, en tout cas l'académie, oui. Et moi on m'appelle plus souvent Merlin que Pierre-Yves, tu vois. Donc ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que les mythèmes, les mythèmes de la chevalerie, qu'on peut considérer comme des archétypes, donc la table ronde, parce que dans le désert, si tu vois les films qu'on a faits sur le désert, tu vois qu'il y a une table ronde, que tous les soirs on s'installe en rond, on formait naturellement une table ronde.
Tu vois qu'il y a un rituel, le rituel de l'archer blanc, qui était devenu finalement notre point de référence au niveau de la temporalité, parce que ce qui est fantastique dans le désert, c'est qu'il n'y a pas de montre, et il n'y a pas d'horloge, comme sur les quais de gare. Donc on se trouve dans un monde cent ans, sinon rythmé par le soleil qui se couche et qui se lève, et dans un espace qui est extraordinairement grand.
Donc ces repères, ces très petits repères spatio-temporels, chronologiques qu'on a ici, ça tombe beaucoup, ça tombe beaucoup. En plus de ça, ce que j'appellerais le monde de l'objectivité, de l'objectivation,