La mythographie au secours de la mystériographie chez le ps. Apollodore et le ps. Plutarque
La mythographie est une science relativement jeune, elle remonte au XIXème, qui étudie les mythes et tente de les expliquer. Une entreprise assez périlleuse, où la prudence, qu’elle soit langagière ou méthodologique, s’impose tant les mythes forment un continuum désorganisé. Et à ce manque d’homogénéité s’ajoute plusieurs difficultés pour le chercheur : la nature non reproductible et intrinsèquement subjective des rites, les problèmes de datation, ainsi que le halo de secret qui entourait ces cérémonies. Bref « les sources sont silencieuses »…
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Mais, ici, Charles Delattre nous laisse entrevoir un espoir : « le silence des sources n’est pas vraiment un silence : des bruissements se font entendre… »


Qui était l’initiateur, l’initiatrice, de Dionysos ? Orphée ou Rhéa/Cybèle ?
A travers les écrits rapportés (d’où le préfixe « pseudo ») à deux auteurs phares du monde hellénique et romain, respectivement Apollodore (IIe siècle av. J.-C. et la fameuse « Bibliothèque » qui lui sera attribué postérieurement) et Plutarque (IIe siècle ap. J.-C. et notamment son oeuvre de fluviis*) Charles Delattre nous indique la grande complexité – et richesse – de cette époque où mystères, rites, mythes, cérémonies, apprentissages et initiations jalonnaient la vie de chacun.
« De même qu’il est difficile de dissocier le conte de la légende, il s’avère ici tout aussi délicat de distinguer le héros du demi-dieu… », nous dit-il. Charles Delattre nous invite aussi à aller au-delà du classique distingo « rite-mythe », qu’il considère comme « trop abrupte », et nous propose une grille critique visant à une meilleure contextualisation. Lieux, décors, éléments de mise en scène et notoriété des mythes ou hymnes seront ainsi mis en perspective.
Ainsi, par exemple, pour le pseudo-Apollodore, dont les textes évoquent souvent les figures d’Eleusis et de Dionysos : le rituel éleusinien se rapproche plus du mythe d’Héraklès, tandis que le sanctuaire, en tant que tel, rappelle plus Déméter…
Avez-vous envie de voyager dans ce monde et cette époque où les Dieux, Titans et Héros étaient choyés, vénérés, bref, sublimaient le quotidien de chacun ? Eléments de réponses, passionnants, de Charles Delattre.
* texte traduit en français par Charles Delattre, lui-même.
NB le titre original de cette communication était : « la mythographie au secours de la mystériographie. Les références aux mystères dans la Bibliothèque du pseudo-Apollodore et dans le De fluviis du pseudo-Plutarque »
Un exposé enregistré à l’INHA, Paris, le 20/09/2018. Colloque international organisé par Nicole Belayche (EPHE, PSL / AnHiMA), Philippe Hoffmann (EPHE, PSL / LEM) et Francesco Massa (Université de Genève), auxquels nous adressons nos remerciements.
Extrait de la vidéo
... Maintenant, nous allons écouter Charles Delattre, de l'université de Lille 3, qui va nous parler de la mythographie, au secours de la mystériographie, les références au mystère, dans la bibliothèque du pseudo-Apollodor, merci, et dans le déflouisse du pseudo-Plutarch. La parole est à toi. Je vais commencer ma présentation en faisant appel à Edward Evans Pritchard dans ses Theories of Primitive Religion, en prenant à mon compte une phrase dont je souligne un terme en particulier.
Statements about a people's religious beliefs must always be treated with the greatest caution, je vais essayer moi aussi d'avoir cette greatest caution dans ce que je vais vous proposer, for we are then dealing with what neither European nor native can directly observe. Cette idée que nous n'avons pas accès, bien sûr, à une observation directe des mystères est amplifiée ici par Evans Pritchard, par le fait que les participants eux-mêmes participaient, mais n'observaient pas forcément tout ce qui se déroulait, n'avaient pas forcément une interprétation complexe, complète et globale de ce qui se déroulait, et ne pouvaient donc pas forcément donner le sens qu'un anthropologue participant pourrait donner au rituel auquel ces participants avaient particulièrement accès.
Ceci donc nous incite à développer de façon beaucoup plus polysémique l'essence que nous pourrions donner aux mystères de l'Antiquité, non seulement à cause de la distance qui nous en sépare, mais à cause de la diversité d'essence qui pouvait être donnée in situ par les participants eux-mêmes. Plus généralement, il me semble que l'une des questions que pose ce colloque et le programme de recherche qui lui est associé, c'est la question de la référence.
Il y a, me semble-t-il, une double définition de la référence possible de notre point de vue. Nous nous interrogeons sur le référent, que sont les mystères, quelles sont les pratiques à l'intérieur des différents cultes mystériques auxquelles nous avons accès grâce à nos données, et une question complémentaire est celle des références au mystère à l'extérieur de la célébration dans les différents corpus, en particulier philosophiques et médicaux, qui ont été envisagées ici.
Jeudi a commencé une discussion sur la question des « arreta » ou des « aporreta » sur ce qui se dit, sur ce qui pouvait être dit, et donc sur cette question même de la référence à l'intérieur et à l'extérieur des cultes mystériques. Et Philippe Haussmann a rappelé, avec beaucoup de fermeté, il a tout à fait raison, la double traduction contemporaine de cette notion unifiée dans le vocabulaire grec de « arreta » ou « aporreta » avec la distinction entre ce qui ne doit pas être dit, ce qui suppose une règle, une régulation, une norme peut-être, en tout cas une instance qui interdirait, instance qu'il faudrait définir, et Jennifer Larson a contribué à apporter beaucoup de nuances sur la définition de cette régulation, et aussi ce qui ne peut pas être dit, la catégorie de l'indicible.
Je voudrais ajouter une nuance supplémentaire, histoire de compliquer un petit peu encore le débat, en disant que ce qui est dit, ce qui n'est pas dit, ce qui ne peut pas être dit, recouvre aussi une grande multiplicité de possibilités. Lorsque nous parlons de « dire », nous faisons référence assez rapidement au mythe, éventuellement à la mythographie, ce sont deux termes qui sont apparus jeudi dans la présentation de Francesco, d'ailleurs, puis dans la discussion, il a été question de « Ieros Logos » en particulier, c'est-à-dire que la catégorie du récit s'impose à nous comme une sorte d'évidence.
Mais je voudrais souligner le fait que « dire », ce n'est pas seulement raconter, il y a beaucoup de possibilités dans le fait de dire. Avant même le récit, il y a la simple désignation, voire la simple ostention sémantique, et il y a toute une grande diversité de pratiques de langage, qui peuvent inclure des listes et des catalogues, des manipulations généalogiques, des jeux de questions-réponses qui peuvent aboutir à des énigmes, où le récit n'apparaît absolument pas.
À côté du « Ieros Logos », des « Ieroi Logoi » qui pouvaient exister, je ferai l'hypothèse d'une multiplicité de « dire » possibles, et donc de « silence » possibles également. Je remets donc en cause, tout comme nous remettons en cause la notion unifiée de mystère, je remets en cause la notion unifiée de mythe. Je postulerai que le mythe, ça n'existe pas comme notion unique. Il y a une grande diversité de pratiques discursives, parmi lesquelles celles qui sont mises en œuvre par ce que l'on appelle communément, depuis le XIXe siècle, la mythographie.
Je soulignerai en particulier deux définitions possibles. D'une part, il y a, comme je l'ai rappelé, beaucoup d'autres façons de dire qu'en utilisant simplement le récit. Je vais m'exclure l'iconographie, qui est une forme de graphais tout à fait importante, et qui intervient aussi dans les opérations de langage, mais je ne pourrai pas aborder ce sujet, je n'ai que 25 à 30 minutes. Et par ailleurs, je soulignerai également le fait qu'un récit, même quand il existe, ce n'est pas forcément un récit aussi simple que nous l'entendons.
Un récit n'apporte pas forcément de données factuelles. Un récit est une articulation, qui est une sorte de commentaire à sa façon. Autrement dit, ce n'est pas parce que nous aurons un récit organisé, précis, racontant une histoire, qu'il faudra prendre ce récit au mot et le considérer comme ce qui était raconté de façon uniforme. Les récits peuvent être des propositions, peuvent être des articulations, réunissant différents éléments qui n'existent, cette articulation n'existant que temporairement dans le projet exégétique d'un auteur.
C'est cette définition-là du récit que je vais utiliser pour interroger le corpus mythographique du IIe siècle, qui va constituer l'objet de mon étude, avec en particulier l'exemplier qui vous a été distribué. Je prends le corpus mythographique du IIe siècle, et donc j'essaie de m'inscrire dans la perspective du colloque qui est d'interroger le Mysteric Turn à cette époque. Je précise tout de suite qu'il va y avoir un problème chronologique.
Les effets que je vais essayer de dévoiler, ou en tout cas de mettre en valeur dans ce corpus mythographique du IIe siècle, je ne pourrais pas dire s'il représente un tournant, une modification, quelque chose de nouveau, ou au contraire quelque chose d'un peu plus ancien. Le corpus mythographique composé de traités complets sur lesquels je vais m'appuyer date du IIe siècle justement. Avant nous n'avons que des fragments, à une exception près.
Les textes mythographiques qui sont attestés par des sources diverses depuis le VIe, Ve siècle avant notre ère, n'existent que sous la forme de fragments, posent de gros problèmes de reconstitution quant à leur contenu, quant à leur forme et quant à l'intention de leur auteur. Donc vous ne pourrez pas m'appuyer dessus. Je m'appuie sur des textes du IIe siècle. Il faudra donc voir s'il y a une cohérence entre ce que proposent ces textes et d'autres corpus, et non pas par rapport au corpus mythographique.
Par ailleurs, je voudrais souligner également la diversité des intentions d'auteurs à l'intérieur de ce corpus. Et je vais vous proposer les trois seuls exemples finalement d'auteurs qui évoquent la notion de mystère via l'utilisation des termes Telete et Nusteria, et nous verrons qu'ils sont très différenciés les uns les autres.