Théon de Smyrne et la métaphorisation philosophique des mystères

Les Mathématiques constitueraient-elles une science initiatique, préparatoire, pour accéder à l’Ultime Révélation, « l’Epopteía », des initiations éleusiniennes ? Telle fut la démarche entreprise par le philosophe platonicien Théon de Smyrne « que rien, pourtant, ne prédisposait à s’intéresser aux mystères de son époque » nous-dit le chercheur roumain Andrei Timotin

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Nous sommes au IIème siècle de notre ère et un violent séisme va frapper la ville de Smyrne (actuelle Izmir turque). Une cité où, justement, quelques professeurs de philosophie s’interrogent sur l’existence « d’un ordre mathématique dans la structure ontologique du Cosmos ». Une recherche que l’on peut qualifier de passionnante et très actuelle, encore, dix-neuf siècles plus tard, car elle associe une science dite dure, les mathématiques, à la métaphysique, par nature, plus évanescente.

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Musique, arithmétique, astronomie et géométrie entretiennent cette tension vers l’intelligible.

Andrei Timonin nous dévoile ainsi les cinq étapes de l’initiation éleusinienne évoquées dans les traités laissés par Théon de Smyrne. Un processus d’ouverture aux Mystères qui démarre par une purification personnelle, passe ensuite par la contemplation pour aboutir à la révélation.

« Cette démarche, que l’on retrouve chez Plutarque, mais que l’on doit à Théon de Smyrne, unit, à travers les Mathématiques, la dialectique platonicienne à la métaphysique d’Aristote » nous-dit Andrei Timotin.

Souhaitez-vous vous immerger dans les arcanes mystérieux de ces initiations, où « la Géométrie mène à la Contemplation/Théoria de la Nature intelligible et éternelle ? »

Un exposé enregistré à l’INHA, Paris. Colloque international organisé par Nicole Belayche (EPHE, PSL / AnHiMA), Philippe Hoffmann (EPHE, PSL / LEM) et Francesco Massa (Université de Genève), auxquels nous adressons nos remerciements.

Extrait de la vidéo

Je pense que nous pouvons continuer notre session sur cette interrogation, une mystérisation dans la littérature du deuxième siècle et nous allons poursuivre aussi la discussion sur les textes philosophiques avec l'intervention d'André Timotin que j'ai le plaisir d'introduire qui va nous parler de la place de Théon de Smyrne dans la métaphorisation philosophique des mystères. Et je lui cède la parole à l'écoute du diable.

A priori, rien ne prédispose Théon de Smyrne à faire une place au mystère dans ses travaux à contenu philosophique et mathématique. Théon est un philosophe platonicien dont l'activité se situe au début du deuxième siècle de notre ère à Smyrne, un important centre culturel et siège de l'école philosophique où enseignait Albinus, auteur médioplatonicien connu notamment pour son introduction à la lecture des dialogues de Platon.

L'activité de Théon à Smyrne doit être placée avant 178 lorsqu'un violent tremblement de terre frappa la ville. Il est l'auteur d'un écrit intitulé « Sur ce qui est utile en mathématiques pour une lecture de Platon » abréviant en latin « Expositio rerum mathematicarum » la seule de ses oeuvres qui a été conservée quitterait des sciences mathématiques comme une étape préliminaire pour la compréhension de la philosophie de Platon.

Dans la tradition byzantine et ensuite à la renaissance, il a été essentiellement considéré comme un mathématicien. Le fait que Théon a été un platonicien est pourtant confirmé par des traits doctrinaux et par le type d'ouvrage qu'il a composé. Théon fait constamment référence à Platon en tant qu'autorité philosophique et chacune des sections de l'ouvrage peut être rattachée aux oeuvres de Platon et en particulier au Timé et à l'Epinomis, ce qui renvoie au médioplatonisme.

L'Expositio peut en effet être regardé comme une oeuvre d'exégèse médioplatonicienne qui développe des éléments techniques et philosophiques pour démontrer l'existence d'un ordre mathématique dans la structure ontologique du cosmos. En ce qui concerne l'adaptation du texte, on peut dégager un terminus posquem. Les plus récentes auteurs citées par Théon sont Tracy et Hadras, ce dernier étant en activité dans la première moitié du deuxième siècle.

L'Expositio ne peut donc pas être daté avant le premier quart du deuxième siècle. Le texte a été édité par Édouard Hiller à la fin du 19e siècle et bénéficie d'une traduction française par Joël Delattre-Biancourt et d'une traduction italienne accompagnée de commentaires par Federico Petrucci, qui s'est beaucoup intéressé ces dernières années au traité de Théon et qui a bien mis en évidence dans plusieurs études le caractère platonicien de l'ouvrage.

Dans la partie introductive de son traité, Théon développe la conception platonicienne exposée dans le livre II de la République et dans l'Epinomis, selon lequel l'apprentissage des sciences mathématiques est nécessaire pour la pratique de la philosophie et de la vertu, afin d'élaborer sur cette base un programme d'enseignement de la philosophie platonicienne, ayant comme fondément l'étude des sciences mathématiques dans l'ordre exposé par Platon dans la République.

C'est dans ce contexte que Théon introduit une comparaison entre l'initiation à la philosophie de Platon et l'initiation au mystère. Le passage, depuis longtemps connu, n'a pourtant pas fait l'objet d'une étude approfondie. Je vous propose de le lire d'abord dans la traduction modifiée dans quelques points d'Ilzétra Ottado. C'est le texte numéro 1 dans l'exemplier.

On pourrait encore dire que la philosophie et l'initiation, muessus, a une télété qui est vraie et a la révélation des mystères véritables, misteria, où il y a cinq parties de l'initiation, de la muessus. La première est la purification, catharmos, car il n'est pas possible de communiquer les mystères à tous ceux qui le désirent, mais il est des aspirants à qui il est ordonné de s'écarter, comme ceux qui n'ont pas les mains pures et dont la parole est incompréhensible.

Et ceux-mêmes qui ne sont pas écartés, il faut qu'ils soient soumis à une certaine purification. Après la purification vient la tradition, la paradoxie de la télété. En troisième lieu vient ce qu'on appelle l'épopthéa. En quatrième lieu vient ce qui, à vrai dire, est l'achèvement de l'épopthéa.

Le fait de cendre la tête, c'est comme cela que je traduis à un adhésif, est l'imposition des couronnes, afin que celui qui a reçu les doctrines puisse les transmettre à son tour à d'autres, en accédant soit à la dignité de Dadouk, soit à celle d'Hierophante, soit à quelque autre sacerdoce. En cinquième lieu vient ce qui résout de tout cela, le bonheur et au daimonia, d'être amis des dieux, théophiles, et de vivre dans leur compagnie.

Conformément à ces modèles, la tradition des doctrines platoniciennes commence par une certaine purification, par exemple l'exercice depuis l'enfance dans les sciences mathématiques qu'ils y étudiaient. Karempédocle dit qu'il faut se laver en puisant en cinq surces avec de l'air indestructible. Quant à Platon, il dit qu'il faut faire cette purification à l'aide des cinq sciences mathématiques, ce sont l'arithmétique, la géométrie, la stéréométrie, la musique, l'astronomie.

À la TLT, rassemble la tradition des théorémata de la philosophie, logique, politique et physique. Il s'appelle, épopée, l'étude qui se rapporte aux intelligibles, aux êtres véritables et aux idées. Quant au faire descendre la tête et au couronnement, il faut penser que c'est le fait pour l'adepte de devenir capable, à partir de ce qu'il a appris, d'établir fermement les autres dans la même contemplation théorique.

Mais le cinquième degré et le plus parfait serait le bonheur qui résulte de tout cela et selon Platon lui-même, la ressemblance à Dieu, au moyeu systéo, autant que cela est possible. Ce texte établit un rapport d'analogie entre les parties de la philosophie platonicienne telle qu'elle était conçue par un médioclatonicien et les dégrés de l'initiation au mystère, en l'occurrence les mystères de l'eusis, comme on peut le déduire à la fois de la mention des trois dégrés, catharmos, paradosis, épopéa, généralement associés au culte élusinien, et de la mention des sacerdotes élusiniens, l'hierophant et l'odéadoque.

Ce rapport peut être représenté comme dans le schéma suivant que j'ai mis dans l'exemplier, pour la partie concernant les mystères, l'eusis, on a le catharmos, puis la paradosis, l'épopéa, la couronnement, et le bonheur, l'eudaïmonia. Pour la partie philosophique, toujours le catharmos, par l'étude des sciences mathématiques, puis la paradosis, la dialectique platonicienne, peritanoïta pragmata, la transmission de la théoria, et enfin, toujours l'eudaïmonia associée à l'homo iosisteo.

Ce texte est digne d'intérêt à plusieurs titres. Tout d'abord, il présente une structure de l'initiation élusinienne en cinq étapes qui n'est pas attestée par d'autres sources. Théon emprunte en effet les trois premières étapes au rituel élusinien qui comportait comme on sait une purification et une initiation et qui s'achevait par une cérémonie épopéa qui avait lieu une année après l'initiation pendant lesquelles des objets sacrés, les hieras, étaient montrés aux initiés.

A ces trois étapes, le philosophe platonicien ajoute de manière artificielle deux autres étapes pour des raisons qui relèvent de la nécessité de créer une analogie entre

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