La franc-maçonnerie est-elle chrétienne 2/2 ?
Second volet du premier échange réunissant Pierre Barrucand, Jean-François Var et Jean-Marc Vivenza !abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
Extrait de la vidéo
Revenons à cette figure tutélaire, d'horreur d'ailleurs, de répulsion absolue, qui est la judéo-maçonnerie fin XIXe, et qui va remplir cette fois-ci les colonnes de la presse contre-révolutionnaire, de la presse d'Église, et en particulier ce qu'on appelle la Bonne Presse, le journal La Croix, et le pèlerin dirigé par les Assomptionnistes. Bon, c'est une autre histoire très intéressante, mais le journal le plus anti-juif de France, qu'on a à la main, 1890.
Enfin bon, alors, au-delà de cet aspect, Rome, le clergé français et l'ensemble de l'Église, est violemment et puissamment anti-maçonnique. D'un autre côté, on voit monter de plus en plus un sentiment d'anticléricalisme très fort du côté des maçons, français en tout cas, pour bien respecter l'ère géographique, du cas que nous étudions. – Le petit père Combes. – Le petit père Combes, c'est l'affaire des fiches, c'est les grands scandales de l'époque, où d'abord, il est clair que la plupart de ceux qui sont sur les bancs de l'Assemblée nationale se retrouvent dans les loges le soir, et où il y a une synonymie parfaite entre République et franc-maçonnerie.
– Radical-socialisme, disons plutôt. – Oui, radical-socialiste, oui, c'est vrai. – Les socialistes considèrent que la maçonnerie est trop bourgeoise. – C'est vrai, Jules Guest, etc., il y a toute une frange du premier mouvement du Parti socialiste français qui considère que la franc-maçonnerie, non seulement est trop bourgeoise, mais qu'en plus, elle favorise le mélange des classes.
Donc pour ça, elle présente ses blanquis, ses tous les russionnaires ultra, qui considèrent qu'il y a là un vrai danger pour la Révolution. Enfin, c'est Marx aussi, la position des marxistes, etc. Enfin bon, quoi qu'il en soit, on est dans une configuration vraiment d'opposition frontale, de côté l'Église et de l'autre côté la franc-maçonnerie et l'État et la République pour faire court. Il faut reconnaître que cette fois-ci, la contradiction qui dans un premier temps était vraiment de nature politique, on en a convenu les uns et les autres, cette fois-ci devient d'un autre ordre, il y a une transformation de la situation.
C'est qu'on a une franc-maçonnerie qui devient anticléricale, mais aussi très anti-religieuse et qui, dans ses textes, dans ses travaux, dans ses idées, si l'on peut dire, dans sa doctrine presque, va promouvoir une pensée d'ordre anti-chrétienne, ce serait peut-être trop fort, mais en tout cas anti-religieuse, évidemment. Et de l'autre côté, un catholicisme, une Église de Rome qui va absolument nier tous les liens préalables qui auraient pu exister entre les corporations, les structures opératives telles qu'on les a nommées, les pénitents, la franc-maçonnerie dans son état chrétien originel et l'Église.
C'est-à-dire qu'on va avoir deux attitudes schizophréniques de chaque côté qui ne vont avoir de cesse de monter en amplification. Jusqu'à quoi ? Jusqu'à la fameuse loi de 1905 qui va amener une séparation drastique entre l'Église et l'État où, évidemment... – Qui avait été préparée par l'expulsion des congrégations.
– Qui a été préparée par l'expulsion des congrégations. – L'interdiction d'enseignement. – Exactement, et où on verra d'ailleurs des situations qui vont un peu traumatiser les populations. L'éclusion des Chartreux, par exemple, à la grande Chartreuse qui faisait de la liqueur.
– Ils ont porté la recette avec eux. – Ils ont porté la recette avec eux en Espagne. Voilà, bon, ça a eu des événements un peu traumatisants. Il y a eu l'affaire Dreyfus entre-temps aussi.
– Les inventaires d'Égypte. – Les inventaires, bon, beaucoup d'éléments qui vont s'accumuler dans le dossier déjà très lourd. Mais cette fois-ci, j'y insiste, un dossier qui porte sur une nature très différente de celle de 1738 et du XVIIIe siècle. Cette fois-ci, il y a des condamnations d'Église à l'égard de la franc-maçonnerie pour son anticléricalisme, pour son anticatholicisme.
Cette fois-ci, il y a... – Et il y a une haine anti-religieuse, ce qu'il faut bien comprendre. – Et il y a une haine anti-religieuse du côté de la franc-maçonnerie. – Que Clémenceau lui-même a reconnu à la fin de ses jours.
Clémenceau, à la fin de ses jours, revenant sur ces événements, a dit « nous nous sommes conduits comme des muffles ». – Vous vouliez dire quelque chose ? – Je ne le connaissais pas depuis. – Il y a autre chose également qui inquiétait beaucoup l'Église qui est l'existence de l'occultisme.
Et de tous les occultistes ou ésotéristes, appelez-les comme vous voulez, ça n'a pas d'importance, qui étaient très souvent des francs-maçons. Souvent membres d'obédiences un peu particulières, mais quelquefois pas du tout. Alors, ça a joué un rôle énorme, d'où l'idée d'un culte du démon, qui va être utilisé avec un talent incontestable par les Hauts-Axils, mais l'idée était déjà, on s'inquiétait, ça commence même assez tôt au XIXe siècle, où on s'inquiète du spiritisme, etc.
– Sous la Révolution, le spiritisme. – Il y a des éléments de cet occultisme XIXe qui viennent de la Révolution, Cazotte, Cagliostro, et qu'on va retrouver, vous avez raison de le souligner, dans certaines loges. Alors, c'est marginal, mais c'est réel, et une figure comme Oswald Wirf, par exemple, apparaît véritablement comme le mage diabolique qui synthétise sur lui la nature, ce qui, à mon avis, est un peu fallacieux, parce que la plupart des loges, en réalité, ne sont pas occultistes et s'occupent de problèmes sociaux, de problèmes très concrets, de vie sanitaire, d'amélioration de condition de vie des populations.
– On y prépare les lois. – On y prépare les lois, oui, tout à fait. – Ça a continué sous la Vème République encore, d'ailleurs. – Et on continue.
– La loi veille. – Mais le fait est, vous avez raison, c'est qu'on va mettre le doigt, on va éclairer plus violemment une certaine tendance occultiste qui est réelle, mais l'Église aurait pu éclairer aussi des tendances occultistes chez elle. Je pense à l'abbé Boulan, je pense à Vaintras, qui ont y compris des passerelles avec la franc-maçonnerie mystique et occultiste, mais cela dit, on éclaire volontiers que ce que l'on cherche à dénoncer, donc, effectivement… – En tout cas, c'est une attitude quasiment de guerre religieuse.
– Comme un peu, moi, ça me fait penser un peu à l'époque qui a précédé Henri IV, où les éléments politiques et les éléments religieux, ou anti-religieux, parce qu'il y en a eu aussi, s'affrontent sous des déguisements, sous des masques. Alors, il y a le masque républicain qui, à ce moment-là, déguise