Nous devons à Howard Bloom un passionnant et étonnant Principe de Lucifer, publié en deux volumes en 2013 chez le même éditeur, dans lequel il démontre que nous sommes, en tant qu’espèce, un simple terrain pour l’activité des gènes et que le savoir serait le premier pas vers une très hypothétique et relative forme de liberté. Dans ce livre, devenu une référence, il mettait en évidence également l’activité essentielles des mèmes, idées flottantes et persistantes qui attendent des conditions favorables pour se manifester.
Après la parution du Principe de Lucifer, Grégoire Canlorbe, alors jeune étudiant français, a entretenu des échanges soutenus avec Howard Bloom avant d’entreprendre l’écriture d’un livre consacré à la « bloomologie », une synthèse brillante et profonde des propositions développées par Howard Bloom dans son ouvrage devenu célèbre.
L’ouvrage se présente sous la forme d’une conversation qui redéploie les idées d’Howard Bloom de façon originale, les interrogeant, les approfondissant parfois, les redynamisant sans aucun doute.
Dès le début de cette conversation, Grégoire Canlorbe rappelle à Howard Bloom ce qu’il avait écrit au sujet des gènes et des mèmes :
« Les gènes nageaient dans la soupe protoplasmique de la terre primitive, se nourrissant de boue organique.
Les mèmes flottent dans un autre type d’océan : un océan de cerveaux humains. Les mèmes sont des idées, des fragments de néant qui sautent d’esprit en esprit. »
Gènes et mèmes sont à la base des phénomènes d’évolution et d’autoréplication qui nous gouvernent. Ce sont dit Howard Bloom « les forces de l’Histoire ». Il défait tout d’abord l’hégémonie de la théorie dite « du gène égoïste » ou théorie de la sélection individuelle pour étudier les mécanismes des organismes que sont les groupes. L’apoptose, dit-il, permet l’intelligence collective. Grégoire Canlorbe fait le lien avec les pensées de Pythagore, Platon, Aristote entre autres. Il pense nécessaire « d’expérimenter via des introspections potentiellement douloureuses, via des actes d’empathie potentiellement éprouvants, via des relations potentiellement épuisantes, l’âme humaine en nous et dans les autres ». Pour lui, « La clé […] est d’expérimenter et ressentir, et d’intégrer via l’induction ainsi que via l’imagination, et le déploiement de conjectures plus ou moins corroborées par les données recueillies, le monde dans toute sa profondeur et sa complexité », une aventure tant extérieure qu’intérieure.
C’est dans cette perspective qu’Howard Bloom travaille à une « grande théorie unifiée de tout ce qui existe dans l’Univers, y compris le sexe , la violence, et l’âme humaine ». Il n’est pas le premier penseur a tenté l’édification d’une théorie de tout, à la fois impossible mais indispensable pour autoriser un approfondissement de la nature de l’expérience humaine. Plusieurs axes de la pensée bloomiste sont précisés dans ses échanges avec Grégoire Canlorbe, en théorie et en pratique. Il résume sa « grande théorie » en trois phrases qui font orientations :
« Le Cosmos est dans une quête pour découvrir son potentiel. »
« Des quarks aux civilisations, nous sommes tous des sondes et des antennes, des moteurs de recherche de la prochaine surprise surdimensionnée de la Nature. »
« Le Cosmos nous appelle à le réinventer radicalement. La Nature aime et favorise plus ceux qui s’opposent à elle. »
Le concept de « cerveau global » revient régulièrement dans les échanges. Howard Bloom en appelle autant à la raison scientifique qu’à l’intuition ou l’émotion. Il flirte parfois avec les grandes métaphysiques non-dualistes mais plonge résolument dans les mécaniques implacables du moteur évolutionnaire. Sa pensée renouvèle radicalement notre regard sur le monde et l’expérience que nous en avons, avec pourtant un sentiment étrange de familiarité. Une éthique vivifiante se dégage de cet ensemble touffu et orienté au service d’une créativité infinie, celle de la vie elle-même de la bactérie aux civilisations humaines.
La théorie bloomiste est une métaphore appelant de nouvelles métaphores créatrices et parfois même les générant. Lire ce livre est en soi une aventure qui ne s’arrêtera pas en refermant le livre. Il existe des hantises salutaires.
Source : La Lettre du Crocodile