La Quête du Graal: initiation et chevalerie
Georges Bertin connaît parfaitement son sujet puisqu’il lui a déjà consacré trois ouvrages. Sa parole est claire, son verbe délié, la transmission tout ensemble simple, précise, et très documentée. Le conférencier possède une totale maîtrise de son propos qu’il ponctue de nombreuses et solides références mythiques et traditionnelles.
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Preuves à l’appui, il témoigne de la continuité initiatique depuis le Moyen Age jusqu’à nos jours, dans une transversalité qui dépasse les périodes historiques. Celtisme, christianisme, modernité… se fondent sur des mythes communs. Les sociétés anciennes (telle la chevalerie) comme les sociétés contemporaines (telle la franc-maçonnerie), utilisent des rites initiatiques récurrents, où le féminin joue un rôle fondamental, réel ou symbolique.
La chevalerie arthurienne va marquer les siècles, et la Rose Croix du 18ème siècle prolongera son mythe de façon très similaire.


Les interactions entre des mouvements apparemment conflictuels sont, en fait, fort multiples : il n’est que de constater l’influence de l’Islam au moment des Croisades et les contacts établis avec les Juifs kabbalistes.
Le Graal est omniprésent dans toutes les mouvances et religions européennes, qu’il s’agisse des mythes fondateurs du 6ème siècle, du christianisme qui a largement puisé dans le celtisme, de tous les ordres rosicruciens et chevaleresques, voire de la révolution française, des artistes symbolistes et préraphaélites, du scoutisme, des courants maçonniques, et même des sectes et… du nazisme !
Le maître mot de Georges Bertin est que la religion naturelle est au-delà de toutes les religions. La laïcisation d’aujourd’hui n’abolit pas ce concept (écologie, new age…) car la chevalerie de l’esprit transcende la matérialité, toujours.
Dans cet exposé de 38 min., Georges Bertin témoigne de l’universalité des traditions et met le Graal au cœur de notre histoire européenne : les mouvances diverses, à travers l’espace et le temps, se retrouvent unies au centre de la Table Ronde.
Extrait de la vidéo
Bonjour, je m'appelle Georges Bertin, je suis universitaire et j'ai consacré récemment un ouvrage à la question de la quête du Graal dans ses rapports avec l'initiation et la chevalerie. Cet ouvrage fait suite à deux autres que j'avais consacrés au même thème et là je me suis plus centré sur la question de la chevalerie que j'ai essayé de percevoir comme transversalité initiatique à travers les âges.
Alors le mythe chevaleresque est intéressant parce qu'a priori il n'y aurait rien de commun entre les contextes historiques du XIIe, XIIIe siècle, nous sommes en plein Moyen-Âge, dans des sociétés traditionnelles, l'œuvre de Dante quand les cadres de la pensée médiévale éclatent, la fondation de la franc-maçonnerie initiatique au XVIIe et XVIIIe siècle, en même temps que la fondation de la science moderne dans laquelle la Royal Society, sorte de chevalerie des temps modernes, a pris une grande place et en même temps lui a donné un grand essor.
Et puis aujourd'hui, d'une façon plus contemporaine, les cadres d'un mouvement qui s'appelle le Nouvel Âge, plus connu sous son terme anglais, le New Age, théorisé en 1969 par un bouquin de Marilyn Ferguson qui s'appelait La Conspiration du Verseau, qu'on a traduit en français par Les Enfants du Verseau, qui aussi d'une certaine façon reprend certains thèmes de l'initiation et de la chevalerie. J'ai essayé d'interroger ces thèmes en tant que transversalité, fondée bien entendu sur un imaginaire qui, pour moi, dépasse, transcende les siècles, tout en ayant des différences fondamentales qui sont liées au contexte historique qui les voit éclore.
Je me suis interrogé dans la lignée même des travaux de Gilbert Durand sur les structures anthropologiques de l'imaginaire. Il a lui-même d'ailleurs travaillé la question du Graal dans deux autres ouvrages, l'un qui s'appelle Beaux-Arts et Archétypes et puis un ouvrage plus récent sur le mythe et sur les mythes fondateurs de la franc-maçonnerie, où il montre bien qu'au fond, nos sociétés modernes, même si elles sont des sociétés très vouées à la prolifération des techniques, la technostructure ambiante, à la prolifération des images, qui dans certains cas pour lui semblent tuer l'imaginaire, il montre bien qu'il y a en même temps, de façon sous-jacente à certaines époques et puis de façon au contraire manifeste à certaines autres, une perdurance des thèmes de l'imaginaire.
Je pense que la question de la chevalerie en tant que structure initiatique est un de ces thèmes imaginaires. C'est une transversalité en quelque sorte qui perdure, c'est une structure pérenne, symbolique que cette institution chevaleresque. Ce qui est tout à fait frappant, c'est qu'à travers les âges, de nombreuses sociétés, officielles ou non, sociétés philosophiques, sociétés initiatiques, continuent de s'y référer parce que nous sommes là dans une structure mythique et que les structures mythiques continuent de nous habiter, que les mythes au fond sont des formations qui d'une certaine façon interrogent les couches profondes et de notre psyché, ce qu'a bien montré d'ailleurs Carl Gustav Jung avec ses travaux sur l'imagination symbolique et durant au fond avec Cassirère et quelques autres, étant des héritiers de Jung de ce point de vue-là, la question de l'archétype, de ces images-formes visibles qui continuent d'habiter notre conscience collective et surtout notre inconscient collectif.
Donc le mythe chevaleresque, de ce point de vue-là, est une de ces structures fondamentales qui interroge à la fois notre psyché mais aussi nos formations sociales. Alors la chevalerie évolue du celtisme au christianisme, elle est essentiellement liée dans un certain temps aux églises instituées, notamment l'église catholique romaine qui la récupère très bien à partir du XIIIe siècle dans certains romans de chevalerie, mais elle incarne aussi un système de valeurs qu'on va retrouver par exemple dans la philosophie des Lumières et jusqu'au cœur de la Révolution française, dans le fameux triptyque « Liberté, Égalité, Fraternité ».
Alors c'est peut-être un paradoxe de traiter ça de cette façon puisque la chevalerie semble quelque chose de complètement rattachée, elle l'est, au corps aristocratique et puis de montrer que, quelque part, elle est aussi fondatrice des idées de modernité. Jean-Charles Payen, qui était un grand professeur de littérature médiévale à l'université de Caen, qui nous a quittés en 1984, ça fait déjà quelques années, il disait « A chacun son Graal ».
Et cette quête du Graal, elle continue de nous interroger, elle continue de motiver beaucoup de gens, comme d'ailleurs les gens qui sont sans doute présents ici dans ce salon de la culture et du livre maçonnique aujourd'hui. Alors, peut-être dans un premier temps parler de l'initiation, très rapidement, pour rappeler les termes, mettre en perspective initiation et chevalerie, et puis essayer de voir comment ça perdure et comment ça se transforme.
Il y a à la fois de la perdurance et de la transformation, mais il y a quelque chose qui nous interroge là. Alors, l'initiation, on la connaît depuis les travaux sur les sociétés primitives, Roger Bastide, Claude Evistos, tous les anthropologues comme Frazer ont travaillé cette question, on sait bien maintenant comment ça fonctionne. On en distingue plusieurs domaines, initiation tribale, qui concerne les sociétés dites primitives, initiation religieuse, encore utilisée aujourd'hui par nombre de structures religieuses, y compris d'ailleurs dans l'église catholique, romaine, dans les monastères.
En 2009, j'ai fait à pied le chemin de Compostelle, comme beaucoup de gens, et j'ai rencontré à plusieurs reprises dans des abbayes des moines cisterciens qui m'ont dit « mais la question initiatique, elle est toujours présente, y compris dans nos ordres religieux. » Les gens ne le savent pas beaucoup, parce que l'Église, d'une certaine façon, s'est exotérisée, mais il reste quand même un ésotérisme chrétien très très fort et qui passe par l'initiation, y compris d'ailleurs dans l'initiation épiscopale, dans l'accès des évêques à leurs fonctions.
L'initiation magique aussi, elle permet à ses bénéficiaires de s'approprier des dons, qui leur permettent d'agir sur le monde, d'agir sur les événements, d'agir éventuellement sur les autres, qu'elles soient tribales, qu'elles soient religieuses ou qu'elles soient magiques, elle fait toujours référence aux sacrés. C'est sans doute pour ça qu'elle fascine aujourd'hui, en même temps qu'elle terrifie d'une certaine façon.
Les étapes d'initiation sont bien connues, on va la retrouver d'ailleurs dans l'initiation chevaleresque. Il y a une partie préliminaire, on sépare le futur initié du monde, pour le mettre en état de réception en quelque sorte. Il y a une partie liminaire, ce qu'on appelle les rites de marge, et là je reprends la terminologie de Vangeneppe, où que ce soit le jeune africain dans sa brousse ou que ce soit le franc-maçon qui vient pour la première fois dans une loge, on va le mettre à l'écart et puis on va lui communiquer comment des savoirs se créent.
Et puis il y a ensuite le retour à la vie normale, mais la personne en est transformée, et dans certaines initiations d'ailleurs, ça se manifeste par le fait que les gens