Le fond mythologique du paganisme
Nos ancêtres les Gaulois : refrain bien connu…ou culture méconnue ? A l’heure où le "(néo ?) paganisme" connaît un regain d’intérêt en Europe, on peut s’interroger sur ce que nous savons vraiment de cette culture païenne dont nous sommes en partie issus. Autour de la table ronde animée par Michel Cazenave, se réunissent trois chercheurs en quête d’un objet aussi profond, mystérieux, et élusif que le Graal : les racines des mythologies française, celte, et indo-européenne : Claudine Glot, créatrice du Centre de Recherche Arthurien à Comper-en-Brocéliande ; Bernard Sergent, chercheur au CNRS et président de la Société de Mythologie Française ; et Claude Gaudriault, président du groupe Île de France de Mythologie Française.
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Remonter ces sources en effet n’a rien d’évident : on sait que les origines de la France sont multiples et hétérogènes. Quant aux Celtes ils ont laissé fort peu d’écrits comparativement aux Grecs ou aux Romains, et une grande partie de ces derniers a d’ailleurs été remaniée par les moines chrétiens. C’est ainsi que s’est produit le syncrétisme : la christianisation des mythes païens, un fait assez connu mais dont on ne soupçonne pas forcément l’ampleur, ni notre incapacité au final à retrouver précisément le "matériau" originel. Ainsi des processions de dragons - auxquels l’Eglise ne parvint jamais à mettre fin malgré ses interdictions expresses dans ses conciles de 600 à 900 - avant de se résigner vers 1200, et se résoudre à faire défiler le clergé en tête de ces processions…. Vox populi, vox dei… !
Cette locution se trouve d’ailleurs bien illustrée par les exemples évoqués dans cet échange : les mythes se déforment, se reforment, se transforment, mais finalement passent les siècles, à tel point que vous serez étonnés de découvrir combien de gestes, de façons de penser issus de cette culture nous imprègnent encore aujourd’hui. Les fontaines miraculeuses par exemple. Et ce, alors qu’en France, sur ce sujet comme sur d’autres, l’attitude de déni et de mépris est hélas de mise, encore aujourd’hui. Faut-il y voir quelque peur archaïque d’un passé ambigu, en ce qu’il charme volontiers par sa dimension merveilleuse, mais effraie tout autant par son ombre ?
De fait, notre époque semble redécouvrir son "folklore", aussi longtemps qu’il est édulcoré, autrement dit qu’il n’a plus grand-chose à voir avec ce qu’il a pu être à l’origine, où cruauté et merveilleux s’imbriquaient...
Voulez-vous partir à la recherche de ces légendes oubliées (voire refoulées) de Gargantua, d’Arthur, ou du dieu à la main d’argent (et oui, Tim Burton n’a rien inventé…) ? Le vocabulaire en tout cas atteste que la table ronde existe toujours…et celle à laquelle nous convie Michel Cazenave ressuscite pour nous un peu de notre passé oublié.
Une "table ronde" de 53 minutes enregistrée au Forum 104
Extrait de la vidéo
... Tous les sociologues en sont d'accord, la France aujourd'hui est sortie, si on peut dire, du christianisme et beaucoup de pays d'Europe sont à peu près sur la même voie. Et on voit très bien comment, dans cet horizon, beaucoup de gens reviennent à ce qu'ils appellent le paganisme. Le paganisme, c'est-à-dire les vieilles mythologies indo-européennes ou les vieilles mythologies françaises qu'ils réinventent éventuellement, s'ils ont conscience qu'ils les réinventent.
Encore, il n'y a pas grand-chose à dire. Et s'ils le disent clairement, mais souvent, comme il y a un retour à la mythologie, alors que la connaissance de la mythologie est assez fluctuante, selon qu'on puisse dire. Donc nous allons essayer de faire le point sur ce qu'est le fondement mythologique des indo-européens et des français, d'une certaine manière. Et nous avons avec nous Claude Minglot, qui a créé le centre de l'imaginaire arthurien, qui est au château de Comper, dans la forêt de Brocéliande.
Nous avons avec nous Bernard Sergent, qui est chercheur au CNRS et président de la Société de Mythologie Française. Et Claude Baudrillot, qui est le président du groupe Île-de-France de Mythologie Française, pour faire le point précisément sur ce qu'est fondamentalement cette mythologie. Donc Bernard Sergent, je me tourne d'abord vers vous, pour dire, en fin de compte, qu'est-ce que nous trouvons à la racine, si l'on peut dire ?
A la racine ? Ouh là là ! La question est extrêmement complexe. Comme vous avez dit tout à l'heure, nous sommes un pays christianisé depuis 1500 ans, mais nous parlons une langue latine, nous avons un substrat celtique, et nous avons eu des apports germaniques avec les grandes invasions.
Donc tout ça, c'est mélangé, évidemment. Le christianisme, d'abord, s'est implanté beaucoup moins facilement qu'on peut le penser en voyant, en lisant les vices saints, par exemple, et un peu l'histoire officielle du christianisme. Un phénomène frappant, c'est que lorsqu'on lit les procès de sorcières, les procès de sorcières s'étendent du XIIIe au XVIIe siècle, même début XVIIIe, et bien ce qui était reproché à ces sorcières, c'est exactement ce dont des personnages du haut Moyen-Âge attribuaient le crédit.
Quand on dit que ces dames se métamorphosaient, Taliesin, barde du VIe siècle, disait « moi je me métamorphose ». Donc voilà, on voit bien que dans la sorcerie telle qu'on l'appelait à cette époque-là, qui était le domaine des femmes, on dit que le christianisme est entré à ce moment-là dans le domaine des femmes. Et donc ils ont découvert des choses qui se disaient dans des temps juste après la christianisation encore.
Donc vous voyez, beaucoup de choses ont donc demeuré. Un fait frappant, c'est de nos jours, le nombre de fontaines qui sont encore l'objet de dévotions. Là c'est tout à fait contemporain, on peut sortir dans la campagne de nos jours, on verra des fontaines où on a apporté des cadeaux, on a accroché des petits linges au-dessus des branches qui dominent la source. Or, de ces fontaines, certaines sont christianisées, donc on peut se dire on va consulter saint un tel ou saint une telle, puis d'autres ne sont pas christianisées, donc on ne va pas consulter un saint, mais on va quand même faire des dévotions à la fontaine parce qu'on lui attribue des vertus médicinales.
Donc vous voyez, on ne peut pas parler de paganisme au sens propre puisque nous sommes un pays chrétien, mais les faits qui témoignent de maintien de tradition ancienne sont extrêmement nombreux. Il faudrait parler aussi de l'histoire des dragons. Il n'y a plus de dragon qui défile actuellement en France. Le plus proche dragon que je connais, il est à Mons en Belgique, mais il défile toujours, tous les ans, à Mons.
Autrefois, il y avait des dragons qui défilaient à Paris, à Poitiers, à Rouen, à Reims, et dans d'autres villes encore. Alors, les dragons, c'est encore toute une histoire. Dans les conciles du haut Moyen-Âge, donc des textes chrétiens du haut Moyen-Âge, les dragons sont absolument... les processions où on suit un serpent, alors le mot serpent, serpens, dracons, ça peut être dragon, ça peut être serpent, ça peut être l'un ou l'autre, donc les processions où des gens suivaient des dragons sont absolument interdites par les conciles, les conciles d'égaux en particulier.
Et puis, ça nous met entre 600, 800, 900. Bon, et puis 300 ans après, à partir de 1200, on voit apparaître des dragons qui sont tout à fait reconnus, qui défilent dans les villes, des fois chirurgiés en tête, autrement dit, dans un premier temps, l'Église a combattu pour extraire les rites où on suivait des dragons ou des serpents, et puis, il faut croire que ça a résisté, puisque 300 ans après, on voit qu'elle les intègre, elle les prend, elle les...
à Mons, si on va à Mons, c'est totalement intégré, le dragon sort de la cathédrale, il est tué par un personnage qui incarne Saint-Georges. Comme ça, il n'est pas plus christianisé. Et pourtant, 1200, 1300 ans avant, c'était absolument interdit. Mais sur cette question de dragons, ce qui est intéressant, c'est de voir qu'au Moyen-Âge, les saints, qu'on appelle surrectones, c'est-à-dire les saints qui vont chasser le dragon, ils ne tuaient pas le dragon, souvent.
Ils le... on voulait avec le rite, voilà, c'est ça. Mais plus tard, à l'époque, à la fin du Moyen-Âge, avec Saint-Georges ou Saint-Michel, là, du coup, on tue le dragon. Parce qu'il est devenu...
on l'a diabolisé. Il y a une question de territoire. En Bretagne, aucun saint ne tue le dragon. Si on prend Paul, si on prend Eflam, si on prend Armelle, tous vont le lier et le persuader de disparaître.
C'est-à-dire qu'ils vont lui parler à l'oreille qu'il aille se jeter dans un trou, dans une rivière, dans la mer, le tout, la serpente du côté de la lieu de grève. Mais on ne le tue pas. Parce qu'il est à la fois maléfique et bénéfique. C'est l'esprit du lieu.
C'est ça. Absolument. Absolument. Souvent, on gardait le...
on garde encore un monstre, on garde... on prend des poils de... pas des poils, des petites épines qu'il y a dans la queue pour les garder. Un monstre, oui, c'est le cal et le lumson, oui.
Un monstre, et on le faisait encore récemment pour la Tarasque, à Tarascon. Alors là, ce que vous dites est tout à fait exact. Mais dans le cas de la Tarasque, justement, il y avait deux étapes. Une fois, Sainte Marguerite domestiquait et mettait son étole autour du dragon, elle le domestiquait et le menait au Rhône.
Et la deuxième étape, qui était deux mois après, là, elle le tuait. Enfin, je me fonde sur les analyses de Dumont. Il y avait donc deux étapes. Une étape de domestication du dragon, on peut dire, et une étape de meurtre de dragon.
Oui. Mais vous avez raison que, très souvent, les soroctones, on dit chtones, mais ils ne sont pas chtones du tout, ils se contentaient de les mener par le licou, quoi. Et on a aussi la version qu'on voit entre autres dans les textes arthuriens ou autres, c'est que, ce qui va être le cas pour les fées, on dit, on ne tue rien parce que Dieu a quand même tout créé. Le pratiqué de l'Église, c'est-à-dire, Dieu a tout créé, y compris les fées, y compris les dragons.
Donc, un homme d'Église ne va pas tuer une créature de Dieu, même si elle est un peu dévoyée ou si, même dès le départ, elle n'a pas pris la bonne voie. Mais ça explique, sans expliquer, qu'on respecte une part du dragon qu'on doit respecter. Ce qui est intéressant, c'est que les dragons, on les trouve beaucoup dans les zones inondables, et que, évidemment, ces inondations sont à la fois maléfiques parce qu'elles détruisent, mais aussi parce qu'elles apportent une terre fertile, et que, dans ce sens, elles sont bénéfiques.
Nécessaires. Non, mais ce qui est étonnant de ce point de vue-là, c'est que, si je me réfère aux textes celtiques que je connais un petit peu, par exemple, dans la légende de Tristan Iseult, telle qu'elle est consignée au Moyen-Âge, on voit Tristan arriver en Irlande, tuer le dragon, et si on prend les vieux textes celtiques, la poursuite de Diarmuid et Gawain, on voit très bien qu'il n'est absolument pas question de dragon, il n'est question de tuer personne.
Comme si, d'une certaine manière, le christianisme, bon, un petit peu, je dirais, inspiré par la légende de Saint-Georges qui nous venait d'Arménie,