Pièges et merveilles dans le chamanisme contemporain

Il y a trente ans, en France, on comptait une dizaine de chamanes, guère plus. Aujourd’hui, ils sont dix mille. Quelles sont les raisons d’une telle expansion, d’un tel engouement ? Probablement l’envie de mettre en pratique ce réenchantement du monde et retourner à la Terre Mère, nourricière, aussi appelée Gaïa ou Pachamama.  Mais attention, nous prévient Eric Marchal : « ceux qui viennent au chamanisme avec en tête les clichés de Merlin l’enchanteur, du bon sauvage, ou de Gandalf sont les premiers à déchanter... ». Et ils sont nombreux.

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Eric Marchal exerce depuis trente ans le travail de chamane. Il fut l’un des pionniers de ce renouveau. Son expérience, sa probité, en font un témoin privilégié pour nous éclairer sur « les pièges et merveilles » du grand boom que connait le chamanisme actuellement.

Jessica Maurin chamanisme contemporain BAGLIS TVEric Sunfox Marchal Chamanisme BAGLIS TV

« Le chamanisme nous confronte à des choses qui nous dépassent, et c’est en cela qu’il m’intéresse… »

Porosité du Moi, piège de l’Archétype Lumière (refus de l’Ombre), sentiment océanique du Nagual, auto-envoutement, décompensation psychique, ancrage, folie, supervision : Eric Marchal, tel un poisson dans l’eau (c’est son signe solaire de naissance), répond avec aisance et pédagogie aux nombreuses questions de Jessica Maurin.
Il nous démontre, si besoin était, que le chamanisme est bel et bien une tradition vivante qui peut cohabiter avec la psychologie contemporaine et les sciences actuelles. De même, il peut aussi s’exercer en milieu urbain.

Le plus grand risque pour le chamanisme contemporain ? Au-delà d’une surexposition médiatique où séduction et marketing deviennent inévitablement légion, et donc le mensonge omniprésent - à ce titre, un minimum de bon sens et de discernement suffisent, ici comme ailleurs (...) - ce serait celui de sombrer dans une pensée magique infantile et surtout de s’identifier aux pouvoirs qu’On a bien voulu vous confier.

L'égo et le « trop humain » toujours au rendez-vous et en embuscade...

Extrait de la vidéo

Eric, Sunfox Marshall, bonjour. Bonjour Jessica. Pour commencer, Sunfox. Sunfox, vous voyez, ce n'est pas mon vrai nom si on peut dire, c'est un nom d'initié.

Il semble que dans beaucoup de traditions, il y a des gens quand ils vivent quelque chose d'assez fort, qui leur permettent de se transformer, on leur donne un autre nom. Même les papes changent de nom quand ils deviennent papes, donc je ne suis pas le pape. Mais en tout cas, quelques expériences assez fortes en chamanisme ont permis à ce qu'on appelle ma tribu de me nommer comme ça. C'est bien que ce ne soit pas un nom choisi.

J'aurais choisi quelque chose de beaucoup plus... Non, déjà solaire, c'est déjà bien comme ça. Oui, c'est très solaire. Vous êtes chaman, vous pratiquez le chamanisme depuis maintenant 30 ans, et vous vous présentez comme un traduit praticien, je crois qu'on peut dire ça aussi, qui est particulièrement pragmatique.

Oui, ça me paraît important, moi, que le chamanisme soit relié à du réel, soit relié à ce monde, soit relié aux demandes que les gens viennent. Donc moi, je me définis dans mes pratiques comme chaman contemporain, principalement. Après, pour ne pas dire chaman traditionnel, j'ai rencontré des chamanistes en pleine tradition, et pas néo-chaman, parce que c'est aussi un courant qui a existé dans lequel je ne me reconnais pas complètement.

Chaque fois, c'est des gens qui sont venus un petit peu avant moi, donc je les remercie pour tout ce qu'ils ont pu apporter. Maintenant, peut-être qu'il y a une couleur un petit peu différente. Donc chaman contemporain, ça veut juste dire que je vis à cette époque avec les gens d'aujourd'hui, avec les problèmes d'aujourd'hui, dans ce monde d'aujourd'hui, pas toujours dans la nature. Là, il y a un chamanisme qui est possible aussi, pas toujours avec la nature, avec les outils, et les rencontres, et les visions, et le cadre chamanique.

Mais peut-être aussi, on aura souvent l'occasion de parler, un cadre psychologique, un cadre scientifique, avec ce qui m'entoure, le milieu qui est le mien. Donc peut-être plus un chamanisme contemporain. Ok. Vous parlez aussi du terme ensauvagement.

Alors là, justement, est-ce qu'il est possible de s'ensauvager dans un chamanisme contemporain ? Oui, c'est important pour moi. Ensauvagement, ça va être un état qui, parmi les différents états, et les trans, et les accès possibles par les pratiques chamaniques, ça va être quelque chose qui va me relier à quelque chose de très ancien. Je me rappelle d'une chamane russe, je vais la nommer juste par merci, Vera, que certains connaissent.

Une chamane russe incroyable. Et quand elle m'avait vue dans ce genre de pratique, elle disait, avec son accent, « Very old chamanisme, very old ». Donc moi j'aime bien dire que cet ensauvagement est quelque chose en lien avec un chamanisme avant sa structuration. C'est-à-dire que dans certains états, on peut accéder et être en relation avec des choses très archaïques, que vous connaissez bien aussi, sûrement avec le monde des esprits, on dirait un chamanisme, et ailleurs on dirait sûrement un certain nombre d'archétypes.

Ok. Est-ce qu'il y a une notion de transmission, comme pouvaient l'être par exemple les prêtres antiques, les hiérophantes ? J'aime beaucoup ce terme de hiérophante. Il y a plein de formes de chamanisme.

Rien que chez les Lakotas, ils ont sept noms différents pour dire le mot chaman. Et ces noms peuvent aller, chez nous la traduction ça serait guérisseur, pharmacien avec les herbes, et Yokas c'est clown sacré, suivant les particularités. Et il y en a un, c'est le chaman Wakan, sacré. Donc j'aime bien qu'il soit hiérophante, et c'est effectivement un chamanisme qui me parle, que ce soit un chemin vers le sacré, vers le divin, vers plein de formes de rencontre et d'abandon, plus grand que moi, et d'expérience extatique.

Donc dans ce sens-là, j'aime beaucoup que ce chamanisme, parmi toutes les formes de chamanes possibles, soit en lien avec ces univers-là. Vous parlez de chemin, peut-être qu'on est ici aujourd'hui pour parler justement de ce chemin, de la voie, des voies possibles à emprunter, du bonheur que ça peut être peut-être d'emprunter cette voie, ce chemin, et puis aussi peut-être des risques. Des dérives qui peuvent exister sur cette voie, par exemple le risque possible de se croire arriver tout en haut de la montagne, peut-être avant l'heure.

Est-ce qu'on arrive un jour en haut d'une montagne ? On a un titre d'un stage comme ça, avec une amie à stage Tantra, avec Bénédicte Pinard, on a un stage de Tantra comme ça, stage avancé pour nous, qui s'appelle « à mi-chemin sur la voie infinie du Tantra ». J'aime beaucoup ce paradoxe d'être à mi-chemin sur quelque chose d'infini. Donc oui, les merveilles d'être sur une voie, je ne peux même pas imaginer ce que c'est que de ne pas être sur une voie.

C'est autant une merveille qu'une nécessité, il y a un appel, il y a un besoin. Si la vie se limite à un corps, des tripes, un corps physique et quelques plaisirs, quelques douleurs et quelques souffrances, malheureusement il y a d'autres chemins possibles. Donc si jamais c'est une voie, la merveille d'être sur ces voies et également les difficultés et les pièges, donc de se croire éveillé trop tôt ou de se croire arrivé au bout du chemin trop tôt, je crois que c'est quelque chose qui existe, auxquels ont été attentifs toutes les traditions, mais qu'on peut peut-être regarder nous autres un petit peu différemment, à nouveau en lien avec notre société.

Les pièges sont sûrement différents et il y a cette mode en tout cas en ce moment qui fait qu'il y a 30 ans, il y en avait 15 en France qui faisaient du chamanisme, maintenant je crois qu'il y a des milliers, des dizaines de milliers. Est-ce que le niveau a montré pour autant ? Je ne suis pas sûr, j'espère qu'un certain nombre ont évolué. La base s'élargit et peut-être, moi j'aime bien faire un lien avec les psychologies actuelles et j'ai été très attentif à ce qui s'appelle l'effet Dunning-Kruger.

L'idée est que la compétence ne grandit pas de la même façon parallèlement à la certitude ou à la croyance que nous sommes compétents. On pourrait croire que c'est quelque chose de non-linéaire, plus j'apprends, plus j'ai confiance en mes compétences, il semblerait que ça ne soit pas le cas, il semblerait que quand je ne sais rien, le plus souvent on sait qu'on ne sait rien, donc quand on démarre on ne sait rien, et puis que très rapidement, puisque j'en sais un peu, donc c'est vrai en chamanisme, c'est vrai dans tous les domaines, puisque j'en sais tellement plus qu'il y a trois jours où je ne savais rien, très rapidement j'ai une immense confiance en moi, même si je ne sais pas grand-chose, et avec cette vague de chamanisme très à la mode, je crois que certains appellent ce moment nécessaire dans une voix, la montagne de la stupidité.

Il y a un moment, parce que ça fait trois jours, trois mois, et je pense à quelqu'un qui était venu dans des cérémonies, qui me disait, mais quand même, moi ça faisait 20 ans, 25 ans que je pratiquais, elle avait passé 15 jours dans une réserve amérindienne, puis elle me disait, oui mais dans ma tradition on ne fait pas comme ça. Je lui ai laissé dire une fois, deux fois, puis la troisième fois je lui ai dit, dans ta tradition, c'est-à-dire dans le Poitou-Charentes, elle n'a pas trop apprécié, mais c'est vrai, ce qu'on lui avait appris en 15 jours, ce n'était pas tout à fait comme ça.

Mais en tout cas il y a un moment où la confiance en ce que je suis, en mes connaissances, va être un peu exagérée par rapport à la réalité de mes compétences. Je crois que le fait qu'il y ait de plus en plus de monde qui pratique le chamanisme nous amène à être entourés et submergés de personnes qui sont dans cette assurance d'être sur la bonne voie et d'avoir compris beaucoup de choses. Heureusement cette chose-là, en général, vient se confronter au réel, contre quoi l'on se cogne, si je reprends la phrase de Lacan.

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