L’âme du monde
"Dans les dérives prométhéennes actuelles, il est urgent d’écouter la voix de la Grande Mère ! " nous dit Marie-Laure Colonna. En effet, depuis le XVIIème siècle, le développement de la rationalité a eu pour conséquence d’exclure, voire de contester, l’existence de l’âme.
Le plus souvent lorsqu’on évoque la notion d’âme, on la situe sur un plan individuel, attachée à une personne en particulier.
Or il existe une âme collective que Platon dans le Timée a nommée "âme du monde", et qu’il définissait comme un espace intermédiaire créé par le Démiurge (le Dieu créateur) et précédant la création de la matière.
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Comment aborder de manière simple ce sujet complexe sans tomber dans la pensée magique ?
Où retrouvons-nous l’influence d’une âme du monde dans nos vies et comportements quotidiens ?


Pour répondre à ces questions, nous avons réuni autour de Michel Cazenave (qui est l’auteur du livre : la Science et l’âme du monde, Ed Albin Michel) un philosophe, David Lucas, et une psychanalyste jungienne, Marie-Laure Colonna.

Grâce à leurs approches respectives, on découvre que philosophie, psychologie, mathématiques et sciences physiques ont une connaturalité, une sympathie naturelle.
Pour constater cette harmonie, encore faut-il brider l’arrogance de son Logos masculin (Yang) qui tranche, sépare (et d’où naisse les oppositions) au profit du Logos féminin (Yin), qui n’oppose pas mais établit des complémentarités….
"Réunir ce qui est épars ", n’est-ce pas l’apanage de l’Alchimie spirituelle ou de toute forme de transmission traditionnelle ?
D’ailleurs le célèbre physicien Newton n’a-t-il pas découvert l’attraction universelle grâce à ses travaux en alchimie ?
A vous de vous faire une réponse à toutes ces questions fondamentales dans cette table ronde de 56 minutes filmée au Forum 104.
Extrait de la vidéo
Nous allons parler aujourd'hui d'un sujet qui peut paraître un peu difficile au premier abord puisqu'il s'agit de l'âme du monde, mais en même temps nous allons essayer de le rendre précisément abordable et de voir les retombées dans notre monde d'aujourd'hui et la manière dont il peut se manifester en chacun de nous d'une certaine manière. Avec nous, nous avons Marie-Laure Colonna qui est psychanalyste, didacticienne de la tradition jungienne et David Lucas qui est diplômé en philosophie et qui a écrit ce livre aux éditions de l'Armatan, Crise des valeurs éducatives et postmodernité, et qui a beaucoup réfléchi précisément à la transmission d'un certain nombre de données.
Et lorsqu'on parle de l'âme du monde, évidemment c'est la première question qu'on se pose, de se dire est-ce que nous ne sommes pas devant ce que notre modernité appellerait une pensée totalement magique, et généralement c'est le genre de réaction que l'on a, et on peut se demander si l'âme du monde existe. Marie-Laure Colonna. Moi je vais commencer par repartir très en arrière, c'est-à-dire à Plutarch et ensuite à Puley, qui ne sont pas précisément des tenants de la pensée magique, et donc je relisais hier un petit peu de Plutarch quand même pour me mettre dans le bain, en particulier son œuvre sur Isis et Osiris, dont je tiens à signaler d'ailleurs au départ qu'elle est dédiée à une femme qui s'appelait Cléa.
Cléa ça veut dire la puissance je crois en grec, et cette Cléa était à la fois la présidente des rites dionysiaques et bachiques de la partie de la Grèce où elle était, et d'autre part elle avait été consacrée par ses parents, et en particulier son père, aux rites et au mystère d'Osiris. Donc elle savait de quoi elle parlait, et par ailleurs cette femme était également, je ne sais pas si elle était éthaïre au sens propre, mais en tout cas c'était une femme extrêmement cultivée, à qui donc Plutarch s'adresse en des termes qui n'ont rien à voir avec la pensée magique, puisqu'il ne cesse de noter pour Cléa que quand on se réfère à la déesse Isis en tant que synthèse de toutes les déités féminines que tous les peuples à cette époque-là dans la Grande Grèce peuvent adorer, il s'agit en réalité toujours de la même grande mère, qui est aussi une grande amoureuse, qu'en particulier Isis a la capacité de faire qu'on aborde la divinité avec raison.
Et ça m'a beaucoup frappée en réalisant Plutarch, de voir à quel point, évidemment à la suite de Platon, puisque c'est un grand platonicien, Plutarch insiste et va insister sans arrêt sur la raison, ce qu'Apulé d'ailleurs également à la suite fera. Mais alors, lorsqu'on parle de l'âme du monde, David Leca, puisque Marie-Laure Colonna vient de nous citer le nom de Platon, je pense qu'il faut revenir quand même au texte fondateur qui, si je me rappelle bien, est le dialogue du Timée, dans lequel on voit le dieu créateur, si on peut dire le dieu Murge, créer le monde et créer une instance intermédiaire qui est l'âme du monde avant la création de la matière.
Alors là aussi on a l'impression que c'est justement un processus très rationnel qui est mis en branle. Si vous pouviez nous le rappeler un petit peu. Oui, je pense que vous avez raison de revenir au fondement et à la pensée grecque, puisque la pensée grecque pour nous, c'est vraiment celle qui permet de concevoir une âme du monde et permet de concevoir des rapports entre ce que l'on appelle encore aujourd'hui la physique et l'âme, des rapports qui nous permettent de ménager cette possibilité d'une âme et d'une âme du monde, puisque, comme on le voit dans le texte où vous évoquez le Timée, quelqu'un comme Jean-Pierre Vernon par exemple l'exprime très bien, entre le psychique et le physique, il y a une connaturalité, il y a une sympathie universelle, comme le dit par exemple Épictète, et ça nous permet de concevoir l'existence d'une âme du monde.
Alors le Timée, c'est vraiment finalement l'explication, le mode opératoire de l'âme du monde, on pourrait l'expliquer comme ça, et les rapports entre cette âme du monde et son existence que l'on vient de postuler et la rationalité ne vont pas de soi, je pense qu'il faut les éclaircir, puisque la rationalité telle qu'on l'entend actuellement en tout cas, ou depuis le XVIIe siècle, tend un petit peu à exclure et à contester l'existence d'une âme du monde, tend à jeter un doute sur elle ou à ne pas la prendre véritablement au sérieux.
Donc pour appuyer ce retour à la physique grecque, elle implique une ontologie particulière, une ontologie ouverte, qui est rationnelle certes au sens platonicien du terme, mais qui est suffisamment ouverte pour donner la possibilité à l'âme du monde d'exister. Ça c'est la première chose, les rapports entre la raison et l'âme du monde sont à clarifier, je pense qu'on en reparlera certainement, et qui dit âme du monde aussi dit dimension collective, l'âme du monde, puisque quand on évoque et qu'on convoque ce concept d'âme, on le pense plutôt dans une échelle individuelle comme vous le savez.
Donc ça implique aussi une réflexion sur l'être, je pense sur le cosmos, une réflexion qui serait dans la droite ligne du timet, comment on peut concevoir que l'âme soit collective ? Ça je pense que c'est une deuxième question très très importante. Alors c'est justement la question que l'on peut se poser, puisque vous parlez d'âme collective, est-ce qu'il ne voudrait pas mieux dire en même temps âme universelle ?
Alors collective ça se rapporte aux particuliers, et donc ça voudrait dire que tous ceux qui ont une âme, et nous sommes réputés être nombreux dans ce cas, puiseraient dans un fond commun. Et ce fond commun n'est pas forcément universel, pour être collectif il n'est pas forcément universel. L'universalité dépasse même le général, l'universalité ça voudrait dire qu'elle est en tout et qu'elle est tout.
Alors qu'il y a peut-être une partie en tout cas, ou une façon de concevoir l'âme du monde, qui la prive de cette universalité tout en la rendant collective. C'est-à-dire on pourrait puiser dans un fond commun, il y a peut-être dans nos façons d'être, nos modes d'être, des agents différenciateurs individuels, par exemple je suis susceptible et vous ne l'êtes pas, je suis en colère et vous êtes calme, ça c'est des façons d'être différenciées.
Et il y aurait peut-être des modes d'être proches de l'âme justement qui valent pour nous tous. Et cette réflexion nous porterait extrêmement loin je pense, parce qu'il y a un rapport entre l'individuel et le collectif qui encerne nos sociétés et au quotidien, et qui nous interroge sociologiquement. Et en fait qui peuvent être éclairées par cette notion d'âme du monde et d'âme collective, puisque nous aurions non pas une fraternité universelle, parce que ça serait un peu trop rebattu comme façon de l'exprimer, mais c'est quand même un petit peu ça.
Un terreau commun, une origine, un point de départ commun. Et ça, ça aurait une puissance à la fois sociologique et opératoire extrêmement grande me semble-t-il. Alors Marie-Laure Connaz, je me retourne vers vous, puisque le thème de l'âme du monde a l'air de vous parler. Par rapport à ce que disait David Lucas, je me pose la question de dire, vous qui êtes spécialiste du psychisme et du psychisme de chacun, en quoi ce thème d'âme du monde et d'âme collective, ainsi que le mot a été prononcé, en quoi est-ce que ça peut être opératoire, si l'on peut dire, dans votre propre pratique, pour ne pas dire dans votre propre clinique ?
Je vais plonger dans ma pratique justement pour vous répondre et je vais vous raconter un rêve, qui est le rêve d'une femme qui avait environ 45, 50 ans, quand elle l'a fait et qui n'était pas à ce moment-là, disons, agie par quoi que ce soit comme type de pathologie. Elle était, disons, normalement problématique et elle en était à un trajet d'individuation déjà quand même relativement avancé. C'est un rêve que je trouve magnifique et vous allez voir qu'il peut déboucher sur des réflexions qui vont jusqu'au problème de Fukushima actuellement.
Cette femme rêve d'abord de trois petites chattes. Trois petites chattes tricolores, puisque les chattes ont cette particularité d'être tricolores, et des petites chattes de gouttières ordinaires comme on en voit partout.