Esprits de la Nature et Psyché
Que ce soit dans nos villes, dans nos foyers face à sa télévision, ou sur Internet, nos individualités sont assaillies de sollicitations de toutes sortes. "L’homme moderne" que nous sommes devenus malgré nous, semble s’être habitué à ce tohu-bohu informationnel, au point de le considérer comme une sorte de normalité.
Un "plus" même, pour certains. Dès lors, il nous devient très difficile d’entretenir un juste discernement. Un simple "bon sens", d’ordre intuitif et non intellectuel, qui nous permet de distinguer "ce qui est bon pour nous" de ce qui est mauvais. Plus précisément: essayer de favoriser ce qui nous aligne avec notre être profond, et discriminer ce qui nous dévie de cet axe. Or séduction, simplisme et sensationnalisme ont envahi nos sociétés: dans un tel brouillard, comment retrouver son Axe intérieur ? Dame Nature peut-elle nous y aider ?
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Un esprit n’est pas un concept mais une perception.
Depuis une cinquantaine d’année, notre civilisation a pris conscience du fait que notre environnement était un être vivant, et qu’il évoluait à travers des lois qui lui sont propres. Parmi celles-ci, depuis l’aube des temps, certains individus sont capables de communiquer avec les défunts ainsi qu’avec les différents règnes de la création (minéral, végétal, animal) : les chamanes.
Corine Sombrun est l’une d’entre elle. Elle a découvert sur le tard, et par hasard, au cours d’un reportage en Sibérie, ses propres capacités à entrer en transe et à parler avec ces esprits.


Antoine Fratini est psychanalyste et auteur de plusieurs ouvrages sur l'animisme. Ensemble, ils débattent ici de la place de l’animisme en général dans notre société (l’animisme étant le système culturel des esprits de la nature) et plus précisément sur son extension opérative, quasi-religieuse: le chamanisme.
"Les esprits sont les garants du maintien de l’harmonie du monde d’ici-bas" nous-dit Corine Sombrun
A leur suite, souhaitez-vous découvrir, notamment à la lumière des travaux de Jung ou des écrits de Carlos Castaneda, l’importance de "l’attention", du "voir" pour accéder à cette réalité "autre" ?
Eléments de réponses de Corine Sombrun et Antoine Fratini dans cet échange passionnant animé par Erik Pigani.
Extrait de la vidéo
Bonjour, aujourd'hui nous allons explorer l'animisme et le chamanisme, car Jung écrivait dans ma vie, plus je lisais et prenais connaissance du monde citadin, plus grandissait en moi l'impression que cette réalité que j'apprenais à connaître appartenait à un autre ordre des choses que cette image du monde qui avait grandi avec moi, à la campagne, au milieu des fleuves et des forêts, parmi les animaux et les hommes, un petit village sur lequel planait lumière et soleil, sur lequel passaient vents et nuages, qui était enveloppé d'une nuit obscure pleine de choses indéfinissables.
Ce village n'était pas simplement un lieu sur la carte, il était comme le vaste monde de Dieu, ordonné et rempli d'un sens mystérieux. Et plus loin, Jung écrit encore « J'aimais tous les animaux à sang-chaud, parce qu'ils nous sont proches et qu'ils participent à nos ignorances. Je les aimais parce qu'ils ont une âme, comme nous, et que, à ce que je croyais, nous les comprenons instinctivement ». Le problème c'est que Jung dans son œuvre ne va pas beaucoup plus loin dans son approche de l'animisme, ni du rapport avec la nature où il l'évoque à peine.
Et aujourd'hui, pour parler quand même, je pense plutôt qu'on la ressent à travers toute son œuvre plutôt qu'on la voit décrite comme sont décrits certains de ses concepts. Et pour en parler aujourd'hui, on va avoir une petite discussion avec Antoine Frattini, qui est d'origine italienne, qui est psychanalyste, vice-président de l'Association des psychanalystes européens, président de l'Association Nature et Psyché en Italie, qui est membre de l'Académie italienne interdisciplinaire des sciences et fondateur de l'approche psycho-animiste.
Il est aussi auteur de plusieurs livres, dont « La statue du psychanalyste » est dit livre en 2010, « La psychanalyse au bûcher » en 2009 au manuscrit, et le livre qui vient de paraître s'appelle « Jung animiste ? Psyché et nature » chez Entrelac. Et ensuite, deuxième invité, qui est Corinne Sombrin, bien connue pour ses livres sur le chamanisme et ses expériences qu'elle a partagées depuis son premier livre, qui était un succès, qu'on trouve en poche maintenant, qui s'intitule « Journal d'une apprentie chamane ».
Corinne Sombrin a passé son enfance au Burkina Faso avant de revenir en France pour faire des études, notamment de musicologie piano, et elle est compositrice. Donc ça, c'est un grand point. C'est en 1929, je crois me rappeler, dans un reportage, si je dis une bêtise Corinne ? 2001, d'accord.
Le reportage sur la BBC, c'est en 2001. Oui, c'est ça, en Mongolie. Sur les chamanes, elle est entrée en transe, sans le vouloir d'ailleurs, et à partir de ce moment-là, le chamane lui a dit qu'elle était elle-même chamane et qu'elle devait suivre l'initiation. C'est ce qu'elle raconte dans ce premier livre, et elle en a écrit ensuite près d'une dizaine, dont les deux derniers sont « Les esprits de la steppe » chez Albain Michel en 2012, et « Sauver la planète, message d'un chef indien d'Amazonie » l'année dernière chez Albain Michel.
Et Corinne Sombrain, je rappelle, participe aux premières recherches en neurosciences sur le chamanisme, ce qui est quand même un événement assez considérable dans le monde d'aujourd'hui. Sur la transe chamanique en Mongolie, particulièrement, parce que des recherches sur le chamanisme, on en a, sur les psychotropes essentiellement, mais là, c'est de la transe auto-induite et c'est ce qui intéresse les chercheurs.
Des recherches cliniques en laboratoire ? Voilà. En condition de laboratoire ? En neurosciences, oui, dans un laboratoire.
Pour commencer, on va essayer de préciser de quoi on va parler. Antoine Fratini, pourriez-vous d'abord définir tout simplement ce qu'est l'animisme ? L'animisme, selon moi, c'est un système culturel originaire qui est à la base de tous les autres systèmes culturels et religieux ultérieurs. Et fondamentalement, cette culture part de la perception.
Ce sont des perceptions de l'âme des choses, d'où l'animisme, donc on perçoit l'âme de toutes les entités naturelles et on a un certain rapport avec elles et à partir de là, se sont structurées des pratiques, des rituels et aussi des modes de pensée. Donc toute une culture s'est cristallisée et en retour, cette culture va justement influencer cette perception. Donc c'est un tout qu'on ne peut pas séparer.
Il y a la pensée, mais au départ, il y a aussi et surtout la perception et toutes les religions, toutes les cultures ultérieures, même la nôtre, même si elle s'est hélas, malheureusement, beaucoup éloignée et justement, on aurait besoin de retrouver ce contact avec les origines. Oui, c'est ce que Jung disait dans cet extrait, qu'il était en ville et qu'il apprenait à vivre dans un autre monde très éloigné de celui d'une autre.
Il faut préciser aussi que l'animisme n'est pas une religion, contrairement à ce que j'entends parfois dans des endroits assez étonnants. Oui, mais la religion animiste, non, ça n'existe pas, il me semble. Non, elle n'est pas considérée comme religion. C'est un système culturel, comme je disais auparavant, il y a de la religiosité parce qu'on se met en lien avec ces entités qui sont en partie spirituelles.
D'accord, mais c'est plutôt de la spiritualité que de l'argent. Voilà, ce n'est pas un système religieux avec des codes qui sont valables pour tous, etc. Et qu'est-ce que vous appelez exactement, si vous pouvez donner des exemples, les esprits de la nature ? Eh bien, en partant justement de cette conception d'animisme, un esprit, ce n'est pas seulement quelque chose qui est théorisé, ce n'est pas une idée, c'est une perception.
Quand, par exemple, ça, Jung le disait, c'était une des expériences qui l'avait le plus touchée quand il s'était improvisé anthropologue et quand il est allé connaître sur le tas les peuples tribaux, quand ces personnes pensent, par exemple, aux morts, à leurs défunts, eh bien, souvent, ils ont de véritables perceptions, ils les voient. Donc, ce ne sont pas des hallucinations, c'est encore autre chose, mais ils ont une perception très, très vivace des choses.
Et donc, pour eux, ce sont des esprits, vous voyez ? Et même dans les rêves, les rêves