L’anthropologie spirituelle : pont entre Orient et Occident 2/2
L'anthropologie moderne tend à ne considérer l'homme que composé d’un corps (Soma) et d'une âme (Psyché). Cette conception de l’homme a occulté une troisième composante: l'esprit (Noûs), fondement de toute spiritualité et qui s’est trouvée au fil des siècles rabaissée au niveau du psychisme, du mental. En conséquence, il existe actuellement dans nos sociétés modernes une grande confusion entre ce qui appartient au domaine du psychisme et ce qui relève de l’esprit.
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Michel Fromaget met en évidence cette occultation inhérente à notre civilisation moderne et nous démontre que la conception ternaire de l'homme (corps-âme-esprit) a non seulement plus de deux mille ans mais encore qu’elle est commune à toutes les grandes traditions d'Occident et d'Orient. En cela elle représente un pont entre nos différentes civilisations.

Dans la première partie de son exposé, Michel Fromaget va d'abord éclaircir le concept fondamental de paradigme anthropologique. Qu’est-ce que la réalité pour un sujet contemplant un objet et essayant d’en déterminer les lois ? Quelle part de subjectivité ou d’ignorance entrave-t-elle son juste discernement ? En quoi les découvertes astronomiques ou scientifiques ont-elles modifiées nos paradigmes succésifs et lesquels furent-ils ?
Michel Fromaget va ensuite développer sa définition de l'anthropologie ternaire en analysant en détail chaque composante. Quel est le corps? Qu’est-ce que l'âme? Le corps peut-il vivre sans âme et vice-versa? Ces deux mondes appartiennent-ils au même niveau de réalité? Et l'esprit, dans le modèle ternaire, que désigne-t-il ? Le définir est-il aisé ? Quels rapports entretient l’esprit avec l’âme et avec le corps?
Dans la deuxième partie de son exposé, Michel Fromaget va retracer la conception ternaire de l'homme à travers les grandes civilisations : de la Grèce antique à l’extrême Orient, en passant par l'Inde, sans oublier l'Occident des premiers chrétiens : il nous montre ainsi avec talent et conviction l’universalité de l’anthropologie spirituelle.
Un exposé d’une durée totale de 80 min enregistré au Forum 104.
Extrait de la vidéo
Les leçons atteintes pour en arriver directement à Rome, où Henri Festugière nous apprend que la tripartition anthropologique était au premier siècle de notre ère si banale que le moindre écolier la savait. C'est donc s'il s'agissait d'une notion courante. Ça nous paraît étrange, mais alors il en était ainsi. Comment alors s'étonner qu'Épictète, le fameux philosophe stoïcien, né en 50 après Jésus-Christ, comment s'étonner qu'à côté du corps de l'homme, il compât deux âmes, l'une psychique et mortelle, l'autre divine et immortelle.
Nous retrouvons ici, bien sûr, les trois saisies de l'humain propres à l'anthropologie ternaire. Quant à Sénèque, qui vécut lui aussi au premier siècle, conformément à un usage aussi fréquent d'ailleurs chez les philosophes que dans la Bible, et bien Sénèque appelait sagesse la part spirituelle. Et il écrit ainsi dans ses fameuses lettres à Lucilius, « Demande la sagesse », voilà le conseil qu'il donne à un jeune homme pour organiser sa vie, « Demande la sagesse », c'est-à-dire le développement de l'esprit, « Demande la santé de l'âme ensuite, et enfin seulement la santé du corps.
» Il y a ici les trois composantes et la hiérarchie que nous connaissons. Il le dit encore à Lucilius, il l'enseigne, il lui apprend ce qu'est la vie, « La sagesse a son siège plus haut », sous-entendu plus haut que l'âme, « Elle est l'institutrice de l'âme », c'est-à-dire que la raison, la pensée, doit toujours s'en remettre à ce que dit l'esprit, mais la sagesse n'instruit pas les doigts, elle n'instruit pas le corps.
Ça, c'est le rôle de l'âme qui est intermédiaire entre l'esprit et le corps. Plotin, pour sa part, a étudié à Alexandrie au IIIe siècle, et vous savez que c'est le fondateur du néo-platonisme, mais il enseigna, ceci dit, ensuite à Rome, c'est pour ça que j'en parle maintenant. Or donc, toute son œuvre, telle que nous la connaissons dans ses Énéades, témoigne que son anthropologie était fondamentalement tripartite, et tous les connaisseurs de Plotin le savent bien.
Plotin distinguait toujours avec un très grand soin le Soma, la Psuquée et le Nouls. Quittons l'Antiquité occidentale, gréco-romaine, pour parler de cette même tripartition, un petit peu plus à l'Orient, et regardons comment elle s'exprime dans le judaïsme et dans l'islam. Eh bien, il ne faudrait pas croire que le paradigme ternaire est né seulement au Vème siècle avant Jésus-Christ, avec Platon, puisque j'ai commencé par Platon tout à l'heure.
En fait, l'empreinte de ce paradigme, de cette conception, était en effet déjà particulièrement nette en Égypte, dès le Moyen-Empire, dès l'époque des textes des sarcophages, c'est-à-dire dès la XIIe dynastie, donc sensiblement 2000 ans avant Jésus-Christ. Et c'est ce que montre là, entre autres, et sans nul doute possible, les travaux de l'égyptologue Henri Pirenne. En effet, l'anthropologie égyptienne de ce temps distinguait le corps, qui est nommé Djed, l'âme, le bas, il y a un oiseau extraordinaire que l'on trouve effectivement dans les images des sarcophages, qui représentent le bas, qui représente l'âme, et la part divine était appelée le Ka, avec un symbole graphique particulier.
Nous avons donc là déjà présente ces trois composantes. Les Hébreux, de Joseph à Moïse, vous le savez, vécurent pendant quatre siècles en Égypte. Voilà qui aide à comprendre que l'anthropologie judaïque présente en fait bien des similitudes avec l'égyptienne, et notamment sa distinction des trois composantes physique, psychique et spirituelle. En effet, cette distinction est patente dans les trois textes clés du judaïsme, j'ai nommé le Pentateuch, le Talmud et le Zohar.
Ce dernier livre forme, comme vous le savez, la matière même de la Kabbalah, qui est la plus grande branche, disons, de l'ésotérisme judaïque. Eh bien, pour le Pentateuch tout d'abord, en tout bien tout honneur, voici deux versets célèbres dont la portée tripartite n'est plus à démontrer. Le premier est extrait de la Genèse, le second du Deutéronome. Dans la Genèse, chapitre 2, verset 7, je lis « L'Éternel façonna l'homme, poussière tirée du sol, il souffla une haleine de vie, et l'homme devint âme vivante.
Soit donc Dieu façonne le corps, il insuffle l'esprit, et l'homme devient âme. Cela peut se discuter, nous pourrions en discuter de façon beaucoup plus fine et approfondie, mais vous voyez bien, là, cette empreinte tripartite. Deuxième verset de Deutéronome, chapitre 6, verset 5. « Tu aimeras l'Éternel ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force.
» Il est célèbre, ce verset. Or donc, dans la Bible, quoi ? Le cœur, et c'est connu de tous les théologiens, de tous les exégètes. Le cœur désigne le lieu de la connaissance de Dieu, le lieu du monde spirituel.
Il désigne l'esprit au sens où nous l'avons entendu tout à l'heure. Et d'autre part, les mêmes exégètes, exégèses, pardon, en font foi. La force, ici, désigne la force biologique, le corps. Donc ici, le sens du verset, c'est « Tu aimeras ton Dieu de ton être tout entier.
» Et on reverra cette notion après, de l'être tout entier, à trois phases, chez saint Paul. Quant au Talmud, qui est l'expression écrite de la Torah orale, concernant le Pentateuch et la loi de Moïse, eh bien, les interprétations qu'en propose le judaïsme évoquent de l'homme, non pas, vous allez le voir, trois, mais quatre composantes, mais dont vous allez reconnaître aisément les trois premières. Je dirai un mot, bien sûr, sur la quatrième.
Tout d'abord, l'âme vitale ou corporelle, qui est appelée nefesh. Ensuite, l'âme mentale ou personnelle. Je vous rappelle, l'âme est le lieu de la personne, roi. Puis, l'âme spirituelle ou essentielle, bien sûr, puisqu'elle seule est l'accomplissement de cette part, seule permet, effectivement, de nous ouvrir à notre totalité.
Cette âme spirituelle s'appelle neshama. Et ici, l'anthropologie judaïque parle de l'âme vivante pour l'éternité, aya. Alors, l'âme vivante pour l'éternité, ici, c'est l'homme envisagé dans son achèvement ultime, qui est, disons, quasi divin. Nous quittons ici le domaine de l'anthropologie pour aborder celui de la théologie.
Nous sommes sur la zone frontière. L'anthropologie tripartite dont je vous parlais tout à l'heure, disons, ne concerne que l'anthropologie, la dimension anthropologique, la substance anthropologique propre, jusqu'au moment où elle se métamorphose, effectivement, dans son, comment dire, dans l'imago qu'elle doit devenir. L'homme, maintenant, selon la Kabbale, est lui aussi composé, évidemment, suivant le même canevas.
Il y a chacune des modalités de l'être humain que nous venons de voir dans le judaïsme correspond à un monde particulier. Je vous ai initié à cela tout à l'heure. Ces mondes sont nommés, je vais assez vite, le monde de la réalisation, qui est le monde de la matière, le monde de la formation, qui est le monde des âmes, le monde de la création, à savoir le monde spirituel, et enfin, le monde de l'émanation, qui, comme je le suggérais, est celui non plus tant de l'homme que de l'essence divine.
Je suis obligé d'aller assez vite. Voilà donc pour le judaïsme. Et l'islam ? Eh bien, l'islam étant la religion du livre, du même livre, et les musulmans fils d'Abraham, il n'est pas étonnant de retrouver l'empreinte extrêmement forte de la conception ternaire dans l'anthropologie musulmane.
A noter cependant que cette empreinte ne se dessine pas de manière aussi forte, à ma connaissance du moins, dans l'exotérisme de l'islam. Je veux dire, dans le Coran, qu'elle se dessine, par exemple, dans l'anthropologie ou dans les livres du judaïsme. Par contre, cette anthropologie, l'empreinte de cette anthropologie ternaire est d'une rare netteté dans la spiritualité et dans l'ésotérisme de l'islam, notamment dans les textes du soufisme, que l'on considère d'habitude comme la doctrine spirituelle de l'islam, et aussi notamment dans la gnose chiite, dont Henri Corbin affirme qu'elle constitue l'ésotérisme de l'islam par excellence.