L'essence de l’Evangile de Thomas 3/3
Troisième et dernier opus consacré à l’étude de l’ouvrage de Frank Lalou "L'évangile de Thomas - Une lecture juive d'un apocryphe" paru chez DDB en 2012. Frank Lalou est un interprète audacieux mais sérieux (que nous apprécions beaucoup) de l’histoire des idées et des différentes révélations.
Le pourquoi de ce livre est fort simple si l’on se place dans son axe vertical. Pour Frank Lalou, l’essence de la pensée hébraïque est confondue avec l’essence des Evangiles.
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
Une affirmation qui peut choquer certains et butte sur les deux milles ans qui nous précèdent….Pâle et sinistre histoire des hommes de pouvoirs (que Lalou qualifie de "néo-pharisiens") où expulsions, pogrom, autodafés et génocides se sont succédés si l’on se cantonne sur l’axe horizontal de la petite histoire, celle avec un petit h.


En revanche, dans une perspective métahistorique, ou mystique, il en est tout autre et la lecture que nous propose Frank Lalou paraît claire, lumineuse. Tout revêt un sens. Ainsi l’ultime interrogation de Jésus "Père pourquoi m’as-tu abandonné ?" caractériserait en fait le lien entre la pensée hébraïque et les Evangiles. Dans les deux traditions en effet, tout n’est que perte, abandon, et errance : "Tu haïras ton père et ta mère", "Qui veut gagner sa vie la perdra" etc….. Solitude ? Incitation à la haine ?
Que nenni ! C’est à une lecture inattendue que nous invite Frank Lalou : le retrait de Dieu (que les kabbalistes nomment "Tsimtsoum") où encore l’abandon du Père puis le supplice du Fils représenterait une métaphore du peuple juif et de l’Homme dans son êtreté universelle. Ce retrait représenterait un espace libre que le Créateur laisse disponible pour que sa création s’y déploie et évolue. Solitude devient ainsi synonyme de plénitude, abandon celui de potentialité et d’éveil de la conscience.
Ainsi, en référence à l’arbre Séphirotique "où chaque boule s’oppose à l’autre" tel un flipper métaphysique, "l’opposition devient présence" nous dit Frank Lalou "qui rétablit ce dialogue permanent entre cette présence mystérieuse et le pourquoi de l’abandon".
Souhaitez-vous aller à la rencontre de cette grille de lecture novatrice (et non syncrétique) entre pensée hébraïque et Evangile (et non entre "judaïsme et christianisme", précision subtile mais d’importance… ) ?
Réponses de Frank Lalou dans cet interview de 46 minutes, menée par Virginie Durand, et enregistrée au Forum 104.
Extrait de la vidéo
Franck Lallouf, après avoir vu avec vous cette lecture improbable de ce texte, après avoir vu avec vous cette lecture juive d'un texte juif, nous voilà au cœur du sujet et finalement, question, quel est le pitch de cet évangile ? Alors certains ont voulu y voir, beaucoup, ils sont nombreux, ont voulu y voir vraiment un texte gnostique, l'essence même de la gnose, quelle est votre position par rapport à ce qui a déjà été dit à ce sujet-là ?
Je ne suis pas sûre que le mot gnostique soit prononcé et qu'il ne le sera. Non, je n'ai pas prononcé le mot gnostique, parce qu'on rentre dans un vaste débat. D'abord, mon ami Émile Gélabert avait traité la gnose et l'évangile de Thomas bien en profondeur, il avait consacré une partie de sa vie à cela. Ensuite, il y a une gnose historique, on s'est la daté.
Ensuite, les fondements d'une gnose à partir de l'évangile de Thomas, c'est difficile à déterminer par rapport à son dualisme ou sa non-dualité. Là, on rentre dans des détails qui, pour moi, n'éclairent pas beaucoup. J'ai préféré m'attaquer par un autre biais à l'interprétation des quantiques que par la gnose. C'est pour ça que j'ai choisi cette vision hébraïque.
On a vu par ailleurs le côté transgression de la pensée hébraïque. Je l'ai vu par un autre biais, je préfère confier cela à d'autres spécialistes de la gnose. Le sel de ses 114 logas, quel est-il ? C'est quoi l'essence ?
De quoi nous parle cet évangile ? On pourrait dire ça comme ça. Dit une seule parole et je serai guéri, laquelle serait-elle ? C'est vrai que je suis en train d'écrire un livre sur Jésus actuellement, que je veux faire d'une centaine de pages.
Étant né d'une famille juive et ayant ce passé avec le christianisme, j'ai quand même voulu savoir comment les chrétiens voyaient l'essentiel de l'enseignement de Jésus. Alors je leur ai écrit. J'ai pas mal d'amis chrétiens, des convaincus, des moines, des choses comme ça. Et je leur ai demandé.
Ils ont tous trouvé l'exercice très difficile. J'ai employé le mot « pitch » pour m'amuser. Le mot « essence » de l'enseignement serait plus approprié. Mais quel est l'essentiel ?
Qu'est-ce qui fait que ce livre-là, que je lis depuis l'âge de 14 ans, l'évangile en général, et un peu plus tard l'évangile de Thomas, fait que je continue de le lire ? Pourquoi je lis ce livre ? En quoi ce livre me concerne ? J'ai posé la question à mes amis chrétiens.
La plupart n'ont pas répondu. Ils m'ont dit que c'était trop compliqué. Puis il y en a qui m'ont fait des longs discours pour m'expliquer. Un « pitch », ça ne va pas à deux, trois pages, c'est trop long.
C'est vrai que dans cette phrase qui est plus difficile à trouver dans l'évangile de Thomas, je me suis posé la question « mais qu'est-ce que c'est que le fondement de la pensée hébraïque ? Pourquoi je me pose la question de cette essence de l'évangile ? » Parce que je me pose la question de l'essence de la pensée hébraïque. Je veux savoir, qu'est-ce qui fait que cette pensée qui est née avec Abraham et qui se perpétue encore maintenant, je veux savoir pourquoi et qu'est-ce qu'elle en est l'essence ?
Qu'est-ce que c'est l'essence ? C'est faire des prières ? Est-ce que c'est dire que Dieu est un ? Est-ce que c'est l'éthique ?
Est-ce que c'est le culte ? Est-ce que ce sont les mitzvot ? Voilà, je me pose cette question parce que je suis intimement convaincu que l'essence de la pensée hébraïque et l'essence de l'évangile sont confondues. C'est ça, ma question.
Je pense que si je vais profondément dans ces deux traditions, je ne suis pas un confusionniste parce que je dis évangile et pensée hébraïque. Je ne dis pas judaïsme et christianisme. Le christianisme est une chose avec son histoire. Le judaïsme en est une autre.
Moi, ce qui m'intéresse, c'est le fondement de cette pensée hébraïque et le fondement de la pensée évangélique. Et c'est pour ça qu'il faut... On ne peut pas dire les judes et les chrétiens, c'est pareil. Tout ça, c'est du confusionnisme, un synchronisme un peu simplé.
Mais il faut aller au plus profond de ce texte. C'est pour ça que l'évangile nous aide. Et j'ai l'impression, mais c'est du temporaire, ce qui est hébraïque, c'est du temporaire. L'évangélique, c'est du temporaire.
C'est pour ça que... Votre impression du moment, de cette période de votre vie... À l'âge que j'ai, au moins avec les croissants que j'ai mangés, j'ai l'impression que c'est... L'évangile comme la pensée hébraïque sont là pour nous parler de la perte et de l'abandon.
J'ai l'impression que... Là, je vais faire appel au canonique, une fois n'est pas coutume. Quand Jésus, sur la croix, dit « Elie, Elie, lama saraftani », ce qui est traduit par « Sabachthani », ça veut dire « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as abandonné ? » Je pense que là, on est à l'acné de cette pensée-là.
C'est-à-dire qu'il nous apprend, et la pensée hébraïque nous apprenne, à abandonner, à s'abandonner, à quitter, à sortir, à partir. À oser. À oser, mais c'est un autre registre. Les deux grandes injonctions qui sont faites régulièrement dans la Bible, c'est « Ler » « Leri » au féminin, ou « Tse » « Sor » « Erlecha » « Va vers toi-même » « Se » « Va » et « Sor » « Tse » « Sor ».
Ça veut dire que pour savoir qui je suis, je suis obligé de sortir, de partir, de laisser, de me laisser moi-même. Et c'est ça l'exemple de Saul. De me laisser moi-même, de m'abandonner. Et là, pour comprendre cette notion d'abandon, il faut revenir à la notion de Tzimtzoum, de la Kabbale.
Sans la Kabbale, sans cette notion extraordinaire, je crois qu'unique, dans son approche, dans sa description, dans toutes les théologies, c'est cette notion de Tzimtzoum, le retrait, la contraction de Dieu quand il crée le monde pour laisser de la place à l'autre. Je résume des centaines de pages, mais pour moi, l'hébreu, c'est celui à qui on dit « Tu quitteras ta maison, la maison de ton père, la maison de tes enfantements ».
C'est ce même Jésus qui dit « Tu haïras ton père et ta mère ». Il emploie des mots outranciers, il est passé par Marseille, mais on comprend ce qu'il veut dire. C'est celui qui dit « Qui veut gagner sa vie, la perdra ». C'est celui qui dit « Laisse les morts enterrer les morts, donne tout ce que tu as ».
C'est chaque fois ramener à ce qu'on peut perdre.