Confucius ou qu'est-ce qu'une tradition vivante?
Comment lire Confucius? Qu'est-ce qu'une tradition vivante? Telles sont les questions que se posent Alexis Lavis dans cet exposé. Né en Chine pendant les dernières heures de l'ultime dynastie royale, Confucius (551-479 avant J.-C.) s'interroge dans son oeuvre sur la tradition, ou comment la maintenir vivante, et le rite. Le rite respecté à la lettre est, en effet, un lieu réel de régénération et par là une voie d'accomplissement pour l'homme qui fait corps avec lui.
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Fondé sur la vertu, qui n'est pas la morale, il a le pouvoir de révéler celui-ci à ses dispositions natives. En l'ancrant dans le temps, il soutient également le monde de la tradition dans le but de faire perdurer la voie des rois.


A travers lui, l'homme, présent à lui-même, devient le créateur de l'espace et du temps sacrés. Il est le garant de l'ordre du monde et non son gestionnaire, il l'accueille plutôt qu'il le domine.
Quelles sont les dispositions originelles de l'homme? Qu'est-ce qu'être sage, bon, aimant, poli, pour Confucius? Le rite est-il un espace de recréation ou de fixation conventionnelle? Réponse de l'auteur dans cette conférence vidéo de 30 minutes.
Extrait de la vidéo
Pour commencer, il faudrait peut-être dire, ce qui moi m'a amené à étudier Confucius, c'est d'emblée un rapport à ce que c'est que le monde chinois, ou la Chine comme monde. Et j'ai été surpris, j'ai un ami qui est philosophe et à qui je parlais souvent de Confucius, et qui m'a appelé il n'y a pas très longtemps, un peu perdu, pour me dire, écoute, je ne comprends pas trop ce que tu m'as dit, quand je lis le texte confucéen, j'ai l'impression de lire un texte assez plat, au fond, on pourrait dire quasiment stoïcien, un petit peu gentil, avec des conseils de bonne conduite, comment se comporter avec ses amis, et je ne vois pas, un, la place qu'il a en Chine, qui est vraiment fondamentale, la Chine est profondément confucienne, et ensuite, l'intérêt même qu'il a pour un exégète, parce que Confucius a été commenté, re-commenté, re-commenté, il y a une histoire de la réception de Confucius qui est au fond parallèle à l'histoire de la Chine.
Et sa question très sérieuse m'a arrêté, et peut-être m'a invité à essayer de comprendre comment il fallait lire Confucius, et le véritable enjeu, c'est d'arriver à lire Confucius sous un certain angle, parce que chez Confucius, bien des choses ne sont pas dites, il parle à partir d'un monde très particulier, et ce monde-là, c'est un monde traditionnel. La question confucienne n'est pas, comme malheureusement beaucoup de commentaires tendent à le faire, une question de type morale, c'est-à-dire qu'est-ce que c'est qu'être humain, qu'est-ce que c'est qu'être juste, non, non.
La question confucienne n'est pas non plus philosophique, elle s'inscrit dans une inquiétude profonde, vraiment vécue par Confucius, qui est la fin d'un temps. Confucius, donc, naît au 6e siècle, 5e, 6e siècle, au cœur de la Chine, dans l'état de Lu, qui est un état berceau de la civilisation chinoise, et il vit aux dernières heures de la dernière grande dynastie royale qui s'appelle les Zhou, et il est d'emblée pris par ce souci de voir un monde qui se perd.
Et la question de Confucius, c'est comment fait-on pour garder cette tradition-là, cette tradition des rois de l'Antiquité, des trois grandes dynasties qui sont les Xia, les Yin et les Zhou, comment fait-on pour garder cela vivant ? La question de Confucius est d'emblée, on pourrait dire rituelle, elle est d'emblée traditionnelle. Son texte, des entretiens, et puis ensuite ce qui va venir après de ses disciples, c'est une réponse à cette question-là.
Comment fait-on pour garder la tradition vivante ? La réponse est assez simple, il dit d'emblée il faut respecter le rite à la lettre, le rite n'est absolument pas un lieu d'expression de soi, n'est absolument pas un lieu de création, il faut faire corps avec le rite, être le rite, mais en même temps il est absolument conscient du risque de sclérose et de formalisme. Et donc pour cela, il fait du rite d'une certaine façon une voie, une voie d'accomplissement pour l'homme.
Et c'est là qu'interviennent ce qu'on appelle entre guillemets les vertus confuciennes, même si le mot vertu est malheureux et ça serait bien de dire quelques mots, parce que le mot vertu vient de la racine vir, en latin, qui a la même racine que virilité, c'est vraiment les vertus mâles du guerrier romain. Donc quand on emploie le mot vertu en Chine, il faut quand même être un peu prudent. Mais Confucius se pose la question du maintien vivant de la tradition, et pour cela il fait appel à des dispositions, donc au mieux que vertu, des dispositions, on pourrait dire natives ou originelles de l'homme, qui sont ce qu'il appelle le gène, ce qu'on a traduit par sens de l'humain ou même par humanité, c'est-à-dire tout simplement lorsqu'on qualifie un homme d'humain ou pas très humain, y, qu'on a traduit par justice, mais qu'il faudrait véritablement entendre comme justesse au sens musical du terme, c'est-à-dire l'art de voir quand une situation est juste ou non.
Et ça, effectivement, c'est une vertu rituelle par excellence, le geste rituel est totalement tendu par le souci de la justesse. Ensuite, shou, qu'on a traduit par mensuétude, mais qui est une vraie ampleur des choses, et pour donner au rite son sens plein, il faut cette ampleur-là. Et donc la culture des dispositions ou des vertus n'est absolument pas une fin en soi chez Confucius, et contrairement à ce qu'on peut penser et ce que le texte laisse penser, si on lit un petit peu sans penser au contexte, Confucius n'est pas du tout un auteur moral.
C'est un auteur rituel qui se pose la question du rite. Et on pourrait dire déjà, qu'est-ce que le rite en Chine ? Ça se dit li en chinois, et l'idéogramme représente un vase sacrificiel, et aussi l'idée d'intercession avec les puissances surnaturelles ou les esprits. Ce qui est intéressant, c'est que Confucius ne va pas du tout dans le sens que véhicule le signe chinois.
Il s'intéresse véritablement et quasiment uniquement au geste rituel lui-même. Il dit souvent à ses disciples de ne absolument pas faire le geste rituel avec comme idée un retour sur investissement ou quelque chose comme ça. Le rite, c'est un rapport très curieux, très intense à la forme. Et la forme, c'est le temps ou l'espace qu'il faut entre deux gestes pour que quelque chose puisse apparaître.
Le rite, c'est aussi la façon de disposer un monde et d'ordonner principalement le monde. Les chinois sont très sensibles à cette idée topographique des choses. Il faut véritablement construire un ordre. Il faut un haut, il faut un bas, il faut un avant, il faut un après, il faut des descendants.
Le rôle déterminant du culte des ancêtres en Chine qu'on souvent sous-estime, c'est véritablement s'inscrire dans une lignée, s'ancrer quelque part. On sous-estime souvent ce qu'on appelle monde. D'ailleurs, le mot mondialisation est malvenu au fond. C'est une absence de monde.
La mondialisation, c'est une globalisation. Le monde, ce n'est pas un espace géographique. C'est quelque chose que l'homme doit tenir et soutenir. C'est un ordre au sein duquel il prend place mais qu'il a la charge de maintenir.
Et au temps confucéen, cette vérité-là est entièrement comprise, on pourrait dire. Elle n'est même pas expliquée. Il parle de là. Il parle d'un monde et ce monde-là, c'est le monde de l'Antiquité, ce qu'il appelle le monde des rois ou la voie des rois, Wangdao.