Les sociétés secrètes 2/2
Dans notre société qui est régie par l’uniformisation, le règne de la quantité, le commerce et son allié : la peur, il est des mots polysémiques que l’on doit manier avec une certaine prudence, voire un certain respect. Le terme de « sociétés secrètes » est de ceux-là. Deux adages populaires entrent en effet en contradiction : « pour vivre heureux, vivons cachés » et « ceux qui n’ont rien à se reprocher n’ont rien à cacher ». Tous les deux sont potentiellement vrais… et pourtant la vérité semble résider entre ces deux acceptions.
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Erik Sablé (Editeur chez Terre Blanche et auteur de nombreux ouvrages chez Dervy) et Renaud Thomazo (directeur de collection chez Larousse) répondent dans cet entretien à de nombreuses interrogations. Quels critères permettent de distinguer une société secrète d’une confrérie … ou tout simplement d’une société « discrète » ?
Comment circonscrire le champ d’action d’une société secrète dont les finalités sont politiques, criminelles ou spirituelles… et parfois les trois à la fois ?

En privilégiant la sphère occidentale - et les sociétés secrètes à vocations spirituelles - nos auteurs vont aborder successivement les tariqas soufies, le compagnonnage, la franc-maçonnerie, l’Hermetic Brotherhood of Louxor, les Rose-Croix, la Golden Dawn, la société Théosophique, la société anthroposophique, la Thulé Gesellschaft et Skull and Bones.
Bien au-delà d’une instrumentalisation sensationnelle qu’exploitent de nombreux auteurs « à succès » actuels, nos auteurs ont tenté d’aller à l’intérieur de ce sujet complexe, puisque comme nous le rappelle Erik Sablé : « le vrai secret, c’est l’indicible ».
A vous de vous faire une idée précise grâce à cette table ronde d’une durée de 2 x 60 minutes, filmée au Forum 104, et animée par Yonnel Ghernaouti.
Extrait de la vidéo
... Chers amis, nous avons parlé donc des sociétés secrètes, des sociétés discrètes, de rosicrucialisme, de franc-maçonnerie. Je vous propose peut-être maintenant d'aborder le XIXe siècle et de voir quelles ont été les principales sociétés secrètes de ce siècle-là. Pourriez-vous, cher Éric, nous citer l'une des plus connues qui a vu l'émergence de la théosophie à la fin du XIXe siècle ?
C'est l'Hermétique Brotherhood of Luxor. Oui, c'est une société secrète effectivement, qui reste ailleurs assez mystérieuse, qui aurait été fondée par Baxthéon. C'était le pseudonyme d'un juif polonais qui s'appelait Bibstein, et qui a été lié à un moment donné à Miral Passart, qui est devenue après la compagne de Robindo. Mais l'Hermétique Brotherhood of Luxor a eu beaucoup d'importance en Occident.
Il y avait un enseignement... Il n'y a pas eu beaucoup de monde qui en fait partie, mais ils ont eu un enseignement qui a été très marquant. Ils se fondaient sur quoi alors finalement cet enseignement ? C'était un enseignement magique.
C'était un enseignement aussi vraisemblablement de magie sexuelle. Et ils avaient une particularité, c'est qu'ils ne croyaient pas à la réincarnation. Et contrairement à beaucoup d'autres sociétés secrètes de cette époque, qui avaient le dogme de la maçonnerie, le dogme de la réincarnation. La gloire du grand architecte de l'univers, c'est ce que vous vouliez dire en parlant du dogme de...
L'enseignement de la réincarnation était essentiel dans beaucoup de sociétés secrètes du 19e siècle. Or, précisément, l'Hermétique Brotherhood of Luxor ne croyait pas à la réincarnation. C'était une des particularités de cette société secrète. Elle était secrète jusqu'à quel point ?
Combien a-t-elle connu d'adeptes finalement, ou d'initiés ? Et comment s'était-elle perdurée dans le temps ? Puisqu'après, il y a eu d'autres sociétés, la société théosophique... Oui, elle n'a pas duré très très longtemps.
Mais elle a marqué, il semblerait que René Guénon en ait fait partie dans sa jeunesse. Et notamment, elle a influencé beaucoup Mme Blavatsky à l'origine. Et c'est pour ça, notamment, que Mme Blavatsky, qui est la fondatrice de la société théosophique... Et il semblerait qu'il y ait eu un lien très étroit entre la société théosophique à son origine et cette société qui est l'Hermétique Brotherhood of Luxor.
Parce que, dans l'Isis dévoilée, qui est la première grande œuvre de Mme Blavatsky, elle nie la réincarnation dans des termes qui sont exactement les mêmes de ceux de l'Hermétique Brotherhood. Donc, elle aurait pu suivre les cours, ou être membre de cette Hermétique Brotherhood ? Elle aurait pu, ou alors, elle a subi l'influence de membres éminents de l'Hermétique Brotherhood of Luxor, notamment de Felt, qui était un égyptologue et un mathématicien, qui a participé à la fondation de la société théosophique.
Alors, cette société théosophique, pouvez-vous nous en dire un peu plus ? Parce qu'elle est connue, Mme Blavatsky... Alors, la société théosophique n'était pas une société secrète. C'était une société qui a été fondée en 1875 par Mme Blavatsky, le colonel Olcott et un certain nombre d'autres personnes qui ont participé à l'action des membres fondateurs.
Mme Blavatsky était une personne qui est vraiment la personne qui est liée à la société théosophique. C'est elle qui l'a fondée. Elle était une personne assez étonnante, assez étrange, qui appartenait à la haute aristocratie russe, qui a reçu une éducation extrêmement, disons, une très très bonne éducation. Et une éducation religieuse aussi ?
Elle n'a jamais été très religieuse. Elle a toujours été un petit peu hostile à la religion instituée. Par contre, elle avait des dons de médium ou de voyante que beaucoup de personnes ont remarqué, notamment dans son enfance. Elle a été mariée au général Blavatsky et trois semaines plus tard, elle fuyait à cheval vers Constantinople, poursuivie par les Cossacks, parce que le général Blavatsky était un général de Cossacks, poursuivie donc par les Cossacks de son mari, de son général de mari.
Elle a réussi à s'échapper et à partir de ce moment-là, elle a mené une vie d'aventure en quête de la connaissance ésotérique. Elle a vécu des expériences extraordinaires. Elle a vécu à Londres où elle a enseigné le piano. Elle a vécu en Égypte.
Elle a vécu aux États-Unis où elle a participé à la conquête de l'Ouest. Elle a ensuite vécu en Inde, en Allemagne, en France. Elle a eu une vie d'aventure extraordinaire vis-à-vis d'elle. On peut dire que Mme Alexandra David-Nel était une portouflarde.
C'est incroyable. Elle se trouvait par exemple sur un bateau en partance pour la mer Rouge. Le bateau qui était chargé de poudre, elle ne le savait pas, explose. Elle est une des très rares survivantes.
Une vie rocambolesque. Une vie rocambolesque, voilà. Et les buts alors de la association théosophique ? C'était justement cette recherche des sciences occultes.
C'était ce qui la passionnait. C'était les phénomènes merveilleux qu'elle recherchait partout dans le monde. Les sciences occultes, c'est quand même un terme générique relativement large. Est-ce que vous pouvez, pour nos téléspectateurs, recentrer le fondement même de ces recherches, de cette transmission qui sera donnée par la société théosophique ?
Alors, la société théosophique avait pour but l'étude, déjà, l'étude de ces phénomènes merveilleux, extraordinaires, maintenant qui font partie du domaine de la parapsychologie, mais qui à l'époque... Et elle était liée au spiritisme, mais elle était en même temps, rapidement, elle s'est séparée du spiritisme. Elle était assez hostile au spiritisme. Et elle enseignait, la société théosophique enseignait que les phénomènes provoqués dans les séances spirites n'étaient pas du tout dus à des esprits des morts, mais étaient dus ou à des entités du monde invisible, ou alors aux participants.
C'était des phénomènes plutôt d'ordre parapsychologique. Voilà, donc elle a eu une attitude, assez rapidement, elle s'est dissociée, en quelque sorte, du mouvement spirite. Mais elle est née du mouvement spirite. En ce moment, le spirite est extrêmement important.
Il apparaît aux Etats-Unis au milieu du XIXe siècle, repris en France par Allan Kardec, que tout le monde connaît de nom. Est-ce que vous pourriez nous dire comment le mouvement spirite s'imbriguait dans ce siècle où l'occultisme est mis en avant et recherché ? Est-ce que, d'après vous, ce mouvement spirite a pu, même s'il existe encore aujourd'hui, être considéré comme une société secrète ou un mystère, ne serait-ce que par la transmission qui est donnée ?
Personnellement, je connais très mal ces mouvements, ces groupes. Mais en qualité d'historien, ce que j'observe, c'est que le XIXe siècle est très clairement un grand siècle, à la fois pour le... Le progrès social. D'abord, en considération de nos sociétés secrètes, grand siècle pour le spiritisme, l'occultisme.
Il n'y a rien d'intérêt pour l'occultisme. Dès le XVIIIe, on sentait bien. Mais c'est le XIXe siècle qui est vraiment théosophie, avec toutes sortes de branches, rameaux ensuite. Il me semble me souvenir qu'il y a eu aussi l'anthroposophie, alors des rameaux de qualité très inégales.
Ce qui est très frappant, c'est qu'en Europe, c'est le XIXe siècle qui est le grand siècle de toutes ces sciences, de ces révélations.