L’importance de la Théosophie dans la lutte d’Annie Besant pour l’auto-détermination de l’Inde
Annie Besant, féministe et socialiste née à Londres en 1847, adhère à la Société théosophique en 1889. Depuis près de trente ans, l’Inde est placée sous la domination directe de la Couronne britannique, et l’anticolonialisme farouche de Besant constitue l’une des motivations majeures de cet engagement, prolongeant un parcours tant philosophique que spirituel profondément ancré dans la libre-pensée britannique.
Cette inclination va trouver en Inde une résonance et une portée nouvelles.


Besant affirme la supériorité spirituelle de l'Inde. A ses yeux, ce pays représente le berceau des civilisations et son peuple est porteur d'une mission de régénération mondiale face au matérialisme occidental.
En 1895, elle s’installe en Inde à Adyar (un quartier de Madras), d’où elle dirige la Société Théosophique au niveau mondial, de 1907 jusqu’à sa mort, en 1933.


Besant mène dans le même temps une lutte active en faveur de l’auto-détermination de l’Inde, qui lui vaut une mise en résidence surveillée en 1917.
À sa libération, elle est élue présidente du Congrès National Indien en décembre de la même année.
Besant s’emploie alors à former une élite intellectuelle et politique, prête à gouverner ; dont le jeune Jawaharlal Nehru. Dans son autobiographie, Gandhi, considère que Besant compte alors « parmi les plus puissants leaders d’opinion » en Inde.
La communication de Muriel Pécastaing-Boissière se propose d’explorer l’importance qu’a joué la Théosophie dans la lutte d’Annie Besant pour l’auto-détermination de l’Inde, mais aussi, sur un point plus précis, pour l’émancipation des femmes. Ainsi, grâce à elle, les indiennes acquièrent à Madras le droit de vote dès 1921, cela sept années en avance sur la métropole britannique…
Exposé donné le 6 décembre 2025 à l'INHA (Paris) dans le cadre du colloque international de l'association Politica Hermetica "Ésotérisme, colonialisme et politique", que nous remercions.
Extrait de la transcription
Je vais passer donc la parole à Muriel Pécastaing-Boissière qui est l'auteure entre autres choses d'une grande biographie d'Annie Besant qui si je me souviens bien existe en anglais et en français. Euh donc qui connaît évidemment parfaitement bien un certain nombre de en allemand qui connaît donc parfaitement bien les tenants et les aboutissants de certains développements propres à la Société Théosophique et pas uniquement dans l'ordre ésotérique et qui va et qui va nous parler donc de l'importance des perspectives théosophiques dans la lutte d'Annie Besant pour l'autodétermination de l'Inde. C'est un sujet qui a été beaucoup abordé dans diverses publications mais pas toujours avec la rigueur que j'attends avec confiance de la communication de Muriel. Muriel, tu as la parole. D'accord. Ben écoute, merci Jean-Pierre pour ton invitation à participer à ce colloque et donc à vous tous pour votre accueil. Alors, je dois dire qu'il est quand même assez rare que je me trouve face à un auditoire qui connaisse aussi bien l'histoire de la Société Théosophique. Alors, je vous prie par avance de m'excuser pour certains points qui vous sembleront peut-être évidents et certains rappels inutiles. Euh bah comme celui-ci déjà, donc Annie Besant, féministe, socialiste, libre-penseuse britannique, née à Londres en 1847, adhère à la Société Théosophique en 1889. Elle s'installe en Inde en 1895 d'où elle dirige depuis Adyar la Société Théosophique au niveau mondial de 1907 à sa mort en 1933. Mais dans le même temps, Annie Besant mène une lutte active en faveur de l'autodétermination Home Rule de l'Inde qui lui vaut une mise en résidence surveillée en 1917. À sa libération, elle est élue présidente du Congrès national indien Indian National Congress en décembre de la même année.
Et dans son autobiographie, Gandhi considère que Besant à ce moment-là compte, je le cite, parmi les plus puissants leaders d'opinion en Inde. Dès lors, je me suis posé la question et je pense que cette question reste valable parce que c'est vraiment une recherche qui continue. Comment ces deux engagements s'articulent-ils ? Quelle est vraiment l'importance de la théosophie dans la lutte d'Annie Besant pour l'autodétermination de l'Inde ? Parce qu'en fait l'anticolonialisme d'Annie Besant ne date pas de sa conversion à la théosophie. Sa critique de l'idéologie impérialiste britannique telle que théorisée par le Premier ministre conservateur Benjamin Disraeli remonte en fait au milieu des années 70 alors qu'elle est vice-présidente de la National Secular Society, de la société de promotion de la laïcité. Fondée et présidée par Charles Bradlaugh.
À ce moment-là, en 1875, Besant lance une pétition contre la tournée en Inde du prince de Galles, le futur Édouard VII. Tournée en Inde voulue par Disraeli comme un moyen de propagande en faveur de l'empire, tournée financée par une subvention publique votée par le Parlement.
Donc Besant lance une grande pétition qui recueille environ 100000 signatures mais enfin euh la tournée n'est pas annulée. Et en 1876, le fastueux couronnement de Victoria, impératrice des Indes, suit en fait de peu le retour de son fils au grand dam d'Annie Besant qui déplore alors ce nouveau titre d'impératrice conféré de façon si ridicule à la reine par le Parlement.
En 79, Annie Besant, qui n'est toujours pas théosophe à ce moment-là, s'élève également contre la 2e guerre anglo-afghane avec des arguments anti-impérialistes à l'encontre du gouvernement britannique qui sont à la fois pragmatiques et humanistes. Je la cite, "Nul ne l'a mis au pouvoir pour qu'il jette notre argent par les fenêtres ou pour qu'il verse des flots de sang sur trois continents." Et elle parle déjà de l'Inde. Laissons tomber le masque de l'hypocrisie et reconnaissons que nous nous sommes emparés de l'Inde que par soif de conquête et appât du gain. Entre-temps, la Société Théosophique commence elle-même à jouer un rôle majeur dans le nationalisme indien. Pour simple rappel, je suis certaine bien inutile pour la plupart d'entre vous. La Société Théosophique est fondée à New York il y a tout juste 150 ans en 1875. Helena Blavatsky, sa cofondatrice et théoricienne, y publie son premier ouvrage majeur Isis dévoilée Isis Unveiled en 1877. Malgré ce titre, alors que les ésotéristes ont souvent jusque-là considéré l'Égypte ancienne comme la source de l'antique sagesse, Blavatsky déjà déplace cette origine vers l'Inde védique dont elle pense que les textes sacrés ont inspiré l'Égypte, puis la Grèce antique, le judaïsme et enfin le christianisme. Blavatsky fait toutefois une interprétation personnelle de ces textes sacrés qu'elle considère ésotériques, c'est-à-dire porteurs d'un sens caché à côté duquel les orientalistes victoriens seraient passés. La Société Théosophique se donne pas immédiatement mais assez rapidement trois objectifs dont la liste et la formulation évoluent au début mais que Blavatsky définit ainsi dans La Clé de la Théosophie The Key to Theosophy, ouvrage paru en 1889 et c'est important parce que c'est l'année justement de l'adhésion d'Annie Besant. Donc le premier est de former le noyau d'une fraternité universelle de l'humanité sans distinction de sexe, de race, de couleur ou de croyance. Le second, encourager l'étude des écritures aryennes et autres écritures des religions et des sciences du monde et prouver l'importance de l'ancienne littérature asiatique notamment celle des philosophies brahmaniques, bouddhiques et zoroastriennes. Et enfin, étudier sous tous les aspects possibles les mystères cachés de la nature et spécialement les pouvoirs psychiques et spirituels latents dans l'homme. Blavatsky précisant que le premier de ses objectifs, la fraternité universelle, est le seul qui soit exigé de ceux qui souhaitent adhérer. Alors la tolérance exprimée dans ce premier objectif qui est rare voire subversive quand même en cette fin du 19e siècle explique pourquoi la Société Théosophique attire rapidement nombre d'anti-impérialistes en particulier en Inde. Blavatsky et Olcott parviennent d'ailleurs à établir des liens avec l'Arya Samaj, un mouvement réformateur hindou dentiste fondé à Lahore en 1875 par le philosophe Dayananda Saraswati.
En 1879, Blavatsky et Olcott quittent New York pour l'Inde où ils sont accueillis par des membres de l'Arya, lancent le mensuel The Theosophist et en 1882, comme vous le savez, ils achètent à Adyar près de Madras une demeure coloniale entourée d'un grand domaine dont ils font le siège international de la Société Théosophique. Alors Blavatsky est toutefois critique des pratiques exotériques de l'hindouisme de la fin du 19e siècle qu'elle estime en partie dévoyées par rapport à l'idée qu'elle se fait du brahmanisme mystique et ésotérique des origines et elle considère la colonisation britannique largement responsable de cette dérive.