Les Récits de Belzébuth à son petit-fils : un chef d’œuvre méconnu

« Les Récits de Belzébuth à son petit-fils » est sorti en France (Ed du Rocher) en 1956, sept ans après la mort de Gurdjieff. Ecrit originellement en russe, sa traduction fut assurée par Jeanne de Salzmann et Henri Tracol, que Roger Lipsey a bien connu et fréquemment évoqué dans nos entretiens précédents.  Œuvre posthume donc, mais doit-on pour autant la considérer comme un testament ? 

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Si le titre de cet ouvrage oscille entre l’énigme et la provocation, son sous-titre répond pour partie à cette question : « critique objective et impartiale de la vie des hommes » … L’ambition de cet ouvrage serait donc de nous éclairer sur le sens et la signification de la vie humaine.

Belzébuth : « diable dans sa jeunesse et sage dans sa maturité » 

Nous retrouvons Roger Lipsey et Frédéric Blanc dans ce troisième* entretien. Ensemble, ils analysent l'histoire que narre Belzébuth, devenu vieil homme, à son petit-fils, dans sa dimension allégorique. Ecrit « à la façon des mille-et-une nuits », comportant de nombreuses sous-intrigues, Belzébuth y apparaît comme « un esprit aidant et compatissant, lucide aussi, ayant caché sa queue de diable sous son costume ». Un autoportrait de Gurdjieff en quelque sorte.

Un ouvrage précurseur en Occident, puisqu’il réhabilite l’importance du corps, envisagé comme lieu de transformation pour l’Homme.

Derrière la dimension cynique et satirique de cet ouvrage, Roger Lipsey y souligne l’importance pour l’Homme d’identifier les deux forces qui cohabitent au plus profond de lui. D'une part les forces instinctuelles qui sont d’une puissance inouïe - le Diable - et d'autre part celles plus spécifiquement harmonieuses et raffinées : l’Ange.
Identifier ces deux forces, les faire cohabiter voire même dialoguer (dialectique ?) telle est la clef et message de cet ouvrage – méconnu – dont le choix du titre était destiné à faire fuir les curieux.
Gurdjieff est  arrivé en France il y a un siècle, en 1924, fuyant la Russie. Gageons que cet hommage - et explications de texte - parleront aux générations d’aujourd’hui et de demain !

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*  Liste des quatre entretiens :
1. De Coomaraswamy à Gurdjieff : étapes d’une éducation esthétique et spirituelle
2 : Gurdjieff visible et invisible
3 : Les Récits de Belzébuth à son petit-fils : un chef d’œuvre méconnu
4 : Les Mouvements chez Gurdjieff : un art ou une ascèse ?  (mise en ligne : août 2023)

Extrait de la vidéo

Bonjour à toutes et à tous, bienvenue sur Bagliss TV, nous entamons maintenant notre quatrième entretien avec Roger Lipset, qui nous fait le plaisir de partager avec nous ses réflexions et son expérience. Donc, je rappelle que l'actualité littéraire de Roger Lipset, c'est ce livre que j'ai traduit, donc Gurdjieff, un regard nouveau publié aux éditions du Relier, une très très bonne lecture que je vous conseille fortement.

Et nous allons consacrer ce dernier entretien à ce que j'ai appelé avec un peu d'exagération « Le Livre maudit de Gurdjieff ». En tout cas, c'est le livre le plus méconnu, il a la réputation d'être difficile, et pourtant il vaut la peine, comme Roger Lipset ne manquera pas de vous en convaincre. Ce livre le voici, les récits de Belzébuth à son petit-fils, c'est une nouvelle traduction qui est publiée aux éditions, c'est une co-édition de l'Institut Gurdjieff et des éditions Le Bois d'Orion.

Et pour ceux qui sont intéressés, les bibliomanes, il y a en fait l'édition classique qui est publiée aux éditions du Rocher et qui date de 1949. Monsieur Gurdjieff, s'il avait énormément de talents artistiques divers, on a parlé de ses talents de choréographe, de compositeur, on pourrait y ajouter évidemment la cuisine, qu'il a élevée au rang d'art, qu'il pratiquait en tout cas à un niveau très élevé, et parmi ses nombreux talents va s'ajouter à un moment celui d'écrivain.

Ça vient assez tardivement dans sa vie. Il se sentait obligé à se tourner vers l'écriture parce qu'en 1924, il a eu un accident grave de voiture. Ça a changé la situation et il s'est décidé au moins de commettre, de consigner à l'écriture des parties importantes, pas l'ensemble, mais des parties importantes de son enseignement. Donc il a commencé à écrire une série de trois livres, dont Belzébuth, comme on le dit, Belzébuth ou les récits, c'est la partie principale.

Une partie mieux connue peut-être, c'est les rencontres avec des hommes remarquables, qui est adaptée au cinéma par Peter Brook. Merci. Et en 1978, et puis un troisième qui n'est pas connu par le public général, mais c'est quand même publié, qui s'appelle La vie n'est réelle que lorsque je suis. C'est son titre.

Et puis, oui, il se sentait contraint de devenir écrivain. C'est un choix qu'il a dû faire, il y a consacré des années, mettons entre 1924 et 1935. Pendant les années 30 et les années 40, il faisait lire des chapitres de son œuvre à ses élèves, parfois 50 ensemble, parfois 3 ou 4. Ce n'était jamais lui qui lisait, c'était toujours quelqu'un qui lisait le livre.

Il utilisait ces occasions pour voir leurs réponses au texte. Ce texte-là a été à peu près terminé en 1931 et il y avait une petite édition en ce moment-là, une centaine de livres, en anglais. Mais il a continué à raffiner et raffiner. Et c'était toute une entreprise parce que lui écrivait soit en russe, soit en aménien, mais surtout en russe.

Et puis il y avait comme un conveyor belt, comment on dirait, conveyor belt. – Un comité éditorial ? – Enfin, oui, mais une séquence de gens, un premier qui traduisait le texte russe en anglais sans art, deuxième qui raffinait un peu, troisième qui raffinait encore un peu. Et puis à la fin de cette queue, il y avait Alfred Orage, un anglais, l'une des premières lumières de la littérature anglaise des années 1920.

Et lui, qui était élève du Gurdjieff, a produit l'anglais final. Le français, c'était un peu différent, mais c'était quand même avec un œil sur l'anglais qui était le langage le plus travaillé. – C'est le texte de référence en fait ? – C'est le texte de référence, oui.

Je voudrais vous lire le but de ce livre, de cet énorme livre. Selon M. Gurdjieff, il disait que ce livre-ci, la première série, comme il disait, le but « extirpé du pensée et du sentiment du lecteur, impitoyablement et sans le moindre compromis, les croyances et les opinions enracinées depuis des siècles dans le psychisme des hommes à propos de tout ce qui existe au monde ». Bon, c'est un projet cynique, au sens classique du mot, c'est un projet de diogenes, un projet simplement de devoir clair et d'être impitoyable.

Et c'est une raison pour laquelle ce livre peut détourner certains gens, parce que c'est une critique objective et impartiale de la vie des hommes, ça c'est le sous-titre. Bon, si vous voulez lire une telle chose, voici le livre. Je n'aurais jamais dit que ce soit un livre maudit, tu as dit ça, je n'ai pas apprécié. Mais dans le premier chapitre qui s'appelle « Réveiller le pensée », il crée une espèce de portail, de barrière, et les premières pages injurent, injurient tout le monde, toutes les classes, toutes les classes, tous les types, tout le monde est injurié.

Et si tu survis à ça, tu lis le reste. Et la première fois que j'ai lu ça, je me suis dit, oh là là, est-ce que je vais pouvoir lire ce livre ? C'est exprès, il faut passer à travers ça en s'amusant de ce qu'il peut dire. Finalement ce premier chapitre termine par trois ou quatre récits significatifs et amusants.

Je pense particulièrement aux récits de Carapet de Tiflis. Carapet de Tiflis, c'était

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