Entre Tao et Torah : points de vue kabbaliste et taoïste sur la question de la vie essentielle

Dès son premier inspire, son premier cri, et premier souffle, l’homme prend conscience de sa faiblesse et de la fragilité de la vie. Au-delà des mécanismes de préservation et de survie - plus ou moins conscients et archaïques – tant physiologiques que psychologiques – l’homme sage tente d’apaiser la mélancolie qu’engendrent ces interrogations, mais aussi, de s’affranchir de toute cette mécanicité. Si ces mutations « sont l’expression du vivant » et que sa place, son rôle sont « celui d’intercesseur entre Ciel et Terre » : comment inverser la réversibilité du cours fatal des choses ? Retourner à la source originelle de vie ? Retrouver cet embryon d’immortalité ?

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A travers cette interrogation commune sur la nature de cette « vie essentielle » Muriel Baryosher-Chemouny établit un continuum entre Tao et Torah, entre sinogrammes et lettres hébraïques.

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Une convergence tant symbolique que philologique entre Tao et Kabbale, où tour-à-tour le Cœur-Esprit, le Souffle, l’Echelle, le Vase, le Calme, les Eaux expriment un même et universel langage. Celui où métaphore et métaphysique entrent en résonance dans une même énergie.

Taoïstes et kabbalistes s’accordent à penser que l’existence de l’homme prend les traits d’une dégradation progressive, qu’au fil du temps, son image est devenue incomplète. Qu’a t’il perdu de cette source originelle édénique, et ce processus est-il inéluctable ? Non, répondent-ils...

Muriel Baryosher-Chemouny nous démontre ici en termes simples et accessibles toute une gamme d’analogies entre le patriarche Jacob et les écrits de Tchouang-tseu, comment en Extrême-Orient les sages chinois se font « réceptacles des flux du Tao » et les kabbalistes « s’alignent sur les forces cosmiques et divines »…

Extrait de la vidéo

Bonjour chères auditrices et chers auditeurs, voilà je me présente Murielle Bariocher-Chemouni, j'enseigne la civilisation chinoise à la Sorbonne Nouvelle, la civilisation chinoise ancienne puisque j'ai un cours qui traite de l'antiquité chinoise, par ailleurs j'ai travaillé avec Catherine Despeux sur les textes concernant les pratiques de longue vie, donc des textes en chinois avec des traductions de textes en chinois et des textes commentés.

Par ailleurs donc toujours à cette même université, à la Sorbonne Nouvelle, j'enseigne depuis trois ans maintenant un cours destiné à comparer les pensées taoïstes et les pensées kabbalistes, de façon à voir s'il y a des convergences entre ces deux pensées qui apparemment sont très très très étrangères l'une à l'autre mais qui d'un autre côté comportent des convergences. Voilà donc aujourd'hui j'ai choisi justement de vous présenter un sujet qui va se situer entre Tao et Torah, on peut dire entre Kabbalah et en même temps Taoïsme, donc à travers des textes évidemment.

Et quel va être le sujet aujourd'hui ? Donc le sujet va être la vie essentielle, on va voir comment l'une et l'autre pensée, donc la pensée kabbaliste et la pensée taoïste voient la vie essentielle. Tout d'abord il y a un verset dans la Bible hébraïque que l'on appelle Torah et ce verset est cité à l'envie, on peut dire, et ce verset est le suivant. J'en atteste sur vous en ce jour, le ciel et la terre, j'ai placé devant toi la vie et la mort, le bonheur et la calamité, choisis la vie et tu vivras alors toi et ta postérité.

Donc cette injonction divine biblique adressée à l'homme au chapitre 10 du Deutéronome est sans ambiguïté, choisis la vie. Qu'est-ce à dire, qu'est-ce que la vie, comment l'entretenir, tout en sachant en même temps notre fragilité évidemment mortelle et cette fragilité rappelée tout au long de l'existence. La littérature, on le sait, est pétrie de cette faiblesse humaine, de la mélancolie aussi qui s'y attache ou qui peut s'y attacher et façonne en même temps tant de beaux textes.

Mais nous allons voir ce qu'en disent certains écrits fondateurs qui pourtant sont géographiquement et culturellement si éloignés en apparence qu'ils sont d'ailleurs souvent vus comme d'inconciliables extrêmes. Je pense donc pour l'Occident à la Torah, la Bible hébraïque, commenter à l'aune de la Kabbale, donc des commentaires ésotériques entre guillemets de la Kabbale ou des commentaires mystiques de la Kabbale ou secrets.

Et pour l'Orient, donc l'Orient extrême, je pense donc au Tao, cette voix suprême, chère au classique taoïste chinois, donc tout entier animée de part en part par cette recherche de la vie essentielle voire l'immortalité. Donc je vous propose justement de nous engager entre Tao et Torah dans cette voie pour y découvrir un certain nombre de secrets de la vie. Dès l'Antiquité, en Chine, des empereurs, des lettrés, des sages, des maîtres ont cherché à vivre longtemps, aussi longtemps que le ciel et la terre, c'est l'expression appropriée qui est utilisée, voire donc accéder à l'immortalité et c'est une quête évidemment qui n'est pas réservée uniquement ni à la pensée kabbaliste ni à la pensée taoïste, mais on sait très bien que cette quête d'immortalité est partagée aussi par d'autres grandes traditions du monde telles que par exemple la Mésopotamie ou l'Égypte ancienne, l'Inde, pour ne citer que celle-ci.

Afin de pallier la tension entre vie et mort à laquelle est soumise l'existence humaine et la fin funeste qui en résulte, les maîtres, donc attachés à la voie taoïste en particulier, ont développé un certain nombre de méthodes, des méthodes psychophysiologiques d'entretien ou de régénération de la force vitale, transformant le processus vie-mort en un cycle infini naturel de vie-mort-vie. Pour ces maîtres, il existe un processus de réversibilité du cours fatal des choses consistant à faire retour, c'est l'expression qui est utilisée, faire retour à la source originelle de vie.

Là, à cette source, s'opère l'engendrement sans fin qu'un des classiques chinois fondamentaux, sinon le classique fondamental, Yiting ou le livre classique des mutations, on le traduit comme ça, l'évoque notamment par le redoublement d'un synogramme. Ce synogramme, il s'agit de sheng, sheng qui représente dans sa graphie originelle des pousses sortant de terre et qui se traduit, donc on traduit ce synogramme-là par le verbe naître ou par le verbe aussi vivre.

Le livre des mutations emploie ce synogramme sheng dans la définition qu'il donne des mutations. Qu'est-ce que c'est que cette définition ? Je vais vous le dire en chinois et je vais vous donner évidemment la traduction ensuite. Donc sheng sheng, on retrouve le dédoublement de ce synogramme qui veut dire naître, vivre.

sheng sheng, zhe wei yi, donc naître et naître encore, c'est ce qu'on appelle les mutations. Yi, le terme yi, correspond à mutation, on peut aussi traduire encore vivre ou vivre encore, c'est ce que l'on appelle mutation. Cette notion chinoise des mutations est une notion centrale, essentielle dans la pensée chinoise. Alors de quelles mutations s'agit-il ?

Eh bien toutes les incessantes transformations et régénérations qui résultent donc des interactions de ce dont vous avez entendu parler déjà probablement sur Bagliss évidemment, qui résultent des interactions de la dualité originelle yin-yang. Yin-yang étant des principes à la fois opposés et complémentaires, donc yin-yang au départ signifie ombre et lumière, yin associé à l'ombre et yang associé à la lumière, puis ces correspondances se sont étendues entre masculin, féminin, blanc, noir, etc.

Donc toutes ces mutations sont autant d'expressions du vivant.

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