Monsieur Daumal et Monsieur Gurdjieff
Exposé de 24 minutes enregistré lors du Colloque René Daumal organisé par le CIRET. Lecture par Jean-Philippe de Tonnac d'un texte rédigé par Roger Lipsey, retenu à l'étranger lors de l'événement, qui explore les relations de R. Daumal et G. I. Gurdjieff, disciple et maître.
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Extrait de la vidéo
Je crois que le texte que je vais vous lire est bienvenu par rapport au débat que nous avons eu à l'instant et il réserve quelques surprises. Voici donc le texte de Roger Lipset. Quelques années plus tard, la guerre étant finie et la vie ayant repris un cours plus normal, Georges Ivanovitch Gurdjieff témoigna d'une âpre dispute entre deux de ses élèves, tous deux allemands de naissance, tous deux intéressés par la traduction allemande de son oeuvre principale, Récits de Belzébuth à son petit-fils.
Il s'agissait du comte Arnold Kesserling et d'une femme non identifiée mais qui fut certainement Louise Gopfert March. Kesserling raconte, Gurdjieff écoutait, « Ah, ça bouillir ensemble, ça fait bonne marmite. » En s'approchant du thème Monsieur Domal et Monsieur Gurdjieff, l'on ne peut guère faire abstraction de cette hausse de température due à la proximité d'une marmite ou bien d'une chaudière. Le sujet mijote depuis longtemps et il est indigeste pour certains tandis que pour d'autres c'est un festin, thème auquel on peut revenir, certains d'apprendre quelque chose de nouveau qui enseigne sans imposer.
Depuis des décennies, l'appréciation critique tente à concevoir l'oeuvre et la vie de Domal comme un cercle parfait et lumineux dans toute sa circonférence, en dehors d'un seul endroit resté dans l'ombre. Il y a même à redouter que de temps en temps l'on gomme cette partie du cercle, autrement parfaite, dans le dessein de la remplacer, en tous les cas d'en atténuer la portée. C'est l'endroit où sa vie, sa quête, furent touchées par l'enseignement de Gurdjieff.
De nos jours, la critique commence à mieux cerner le thème, à lui rendre justice d'une manière calme et réfléchie. Les livres récents de, il me cite, et de Kathleen Ferry Crosenblatt sont spécialement à retenir à cet égard, étant donné par exemple l'existence d'une diaspora tibétaine, et la présence en France et ailleurs de maîtres Vajrayana, paisiblement entourés d'élèves, le climat culturel est autre que ce qu'il fut au moment, fin 1930, où René Domal fit la connaissance d'Alexandre de Salzman et devint élève de l'enseignement de Gurdjieff.
En 1930, René Domal était quasiment seul à faire le choix de suivre un enseignement. L'acte fut solitaire, courageux, controversé. Il se gagna des amis, il en perdit d'autres, et parmi ses plus proches. Malgré le changement actuel de climat, en dessous des flots calmes et réfléchis, il reste, me semble-t-il, quelques méchants écueils.
Si l'on regarde l'histoire des idées et des pratiques, il est évident que le cas Gurdjieff n'est pas sans précédent. Sa stricte indépendance vis-à-vis de la société et des valeurs habituelles qui s'y expriment rappellent Diogène de Sinop, le cynique. Sans conteste, le philosophe le plus franc, le plus drôle et le plus authentique. En conversation avec ses élèves anglophones des années 1930, Gurdjieff reconnut ce lien.
Cynique, dit-il en un anglais tout aussi spécial que son français, signifie un homme qui n'a pas peur de dire la vérité, exacte comme elle est, mais n'offense jamais lorsqu'il dit parce qu'il a tellement raison, il dit tellement exact. Jamais peuvent-ils s'offenser parce que vérité, il dit. L'ipsé reprend sans oublier Pythagore. Ce que Gurdjieff considère être une école, oserait-on dire son amour de ce que seraient les possibilités offertes par une école, n'est pas sans rappeler l'exemple de Pythagore, légendaire mais très précisément rapporté à travers les récits de l'Antiquité.
Pythagore est l'un des seuls personnages à être devenu compagnon de Belzébuth dans les récits. Ils se rendent quelque part ensemble, en fait, ils gagnent une école exemplaire. Pythagore fut également l'un des rares aïeux auxquels Gurdjieff consacra certaines danses sacrées dans le répertoire des mouvements. Jean Blic nous offre l'image, entre autres, d'un Pythagore maître de danse.
Epictète, le stoïcien qui nous est mieux connu, en est un autre exemple. Gurdjieff n'en parle pas, mais le style rigoureux d'Epictète, sa virilité et sa franchise, son réalisme et ses élans pittoresques de colère, tout ceci rappelle Gurdjieff. Cherchant l'origine de certains aspects de l'enseignement de Gurdjieff, par exemple l'étude dans la vie quotidienne des réactions aux circonstances pénibles et aux personnes déplaisantes, nous n'avons pas besoin de chercher en Orient, c'est une pratique de chez nous.
Mais si Diogène, avec son souhait profond de réveiller l'humanité et son mépris pour la prétention, ou bien Pythagore, avec ses sciences étranges, ou encore Epictète, à la fois recueilli et fougueux, était venu habiter Fontainebleau, ou le XVIe arrondissement, aurait-il eu des difficultés ? Sans doute. Comprendre leurs intentions, leurs propos, resterait de toutes les manières une tâche ardue. En France, et dans les pays anglophones, il existe deux biographies contradictoires à propos de Gurdjieff.
Il y a une littérature favorable qui cherche à comprendre ce qu'il fut, ce qu'il enseigna, qui l'entoura, ce qui se passa au jour le jour, et quel espoir pouvait-on nourrir à propos de son enseignement. Cette masse d'événements, de formes de travail sur soi, de dire, de sagesse, d'inattendu. Et il existe à l'antipode de cette littérature une seconde approche qui tente à attaquer, déconsidérer, et qui rend compte d'un climat de polémiques et de controverses.
Il est toutefois vrai que cette seconde approche témoigne parfois d'une saine discipline documentaire, d'une chasse honnête aux faits. Elle n'est pas inutile. Par malheur, ces deux littératures s'écoutent rarement. Chacune fait son chemin.
Gurdjieff, ange ou presque. Gurdjieff, diable ou presque. Ajouté à cela, un autre malheur qui est que les deux approches ont tendance à se perpétuer d'auteur en auteur. Exemple attristant d'intertextualité.
Le critique de la New York Review of Books ou bien du Times Literary Supplement n'a qu'à consulter ce qui a été écrit l'année précédente ou encore l'année d'avant pour se former une vue rapide. Mais étayer est donc parfaitement négatif sur Gurdjieff. Il existe certainement un phénomène analogue en France, d'où toutes sortes d'idées reçues et fixes qui s'autonourissent d'année en année. Si je compte bien, non moins de sept démarches distinctes relevant du second groupe