L’alchimie interne dans la voie taoïste
Notre pensée moderne tend à évacuer tout principe d’analogie. De là à affirmer qu’elle tend aussi vers une insolente ignorance, il n’y a qu’un pas, que nous n’hésitons pas à franchir. En effet, tout confirme qu’autour de nous "l’extérieur est en perpétuelle interaction avec l’intérieur", le Yin avec le Yang, l’observé avec l’observateur ; et c’est avec une semblable démarche analogique que le physicien Niels Bohr comprit les structures de l’atome : en scrutant le cosmos.
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L’alchimie, "science des transformations" par excellence, n’échappe pas à cette règle. Présente en Occident depuis les grecs, sa célèbre table d’Emeraude abonde vers cette même compréhension globale du Tout, en rappelant avec une pointe de poïésis méditerranéenne que "tout ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour le miracle d’une seule chose… ".
Pour l’alchimie interne, le corps de l’homme devient le fourneau, sa personne le creuset !


Catherine Despeux, spécialiste du Bouddhisme Chan, du Taoïsme et plus spécifiquement dans leur approche des techniques du corps, nous présente ici les particularités de l’alchimie interne chinoise. Un art de la transformation que l’on nomme en Chine "Cinabre" (le Cinabre est un sulfure de mercure). Cet art d’utiliser les minéraux, de les transformer ou de les purifier, peut aussi s’intérioriser. C’est la voie du Cinabre intérieur, "Nei Dan", complémentaire au Cinabre extérieur, "Wei Dan", nous dit-elle.
Face à la journaliste Hélène Ho Dac (elle-même diplômée en médecine chinoise traditionnelle), Catherine Despeux nous fait découvrir au fil de cette interview toutes les subtilités de cet art plurimillénaire, où l’entrelacement de "l’extérieur" et de "l'intérieur" est une constante qui défie le temps, les modes et la modernité. Deux versants qui telle la petite goutte de Yin instillée dans le Yang – et inversement – constituent le socle de cette pensée. Un socle qui est parvenu à allier ces deux sulfures réputés inconciliables nommés "simplicité et métaphysique", "union des opposés" et "plomb et or"…
A vos marques ?
Extrait de la vidéo
Bonjour Catherine, aujourd'hui pour Bagliss TV, nous avons la chance de recevoir Catherine Despeux sur le thème de l'alchimie interne taoïste. Je vais présenter un petit peu Catherine, faire une brève présentation, elle reviendra dessus si elle le souhaite. Catherine est spécialiste du bouddhisme et du taoïsme, elle est sinologue, professeure émérite à l'INALCO et administratrice de l'Institut d'études bouddhiques.
Donc Catherine Despeux côtoie les Vieux-Thèses depuis de nombreuses années et nous avons la chance d'avoir affaire en plus à quelqu'un qui s'investit sur le terrain, puisqu'elle pratique les pratiques dont elle parle. Alors Catherine, aujourd'hui vu que le thème est l'alchimie interne taoïste, pouvez-vous nous définir ce qu'est l'alchimie, ce qu'est l'alchimie interne et ce qu'est l'alchimie interne taoïste ?
Bonjour Hélène, je suis ravie de dialoguer avec vous sur ce qu'on appelle l'alchimie interne dans le taoïsme. Il est évident que c'est important de bien savoir de quoi l'on parle, donc de bien définir les termes. Et je rappellerai que l'alchimie en Occident a une très longue tradition, au moins depuis les Grecs, et pour faire simple on peut dire que c'est au fond la science des transformations, à l'origine de la transmutation des métaux pour obtenir de l'or, pour obtenir aussi la pierre philosophale qui était censée avoir beaucoup de vertu.
Alors en chinois, et bien si je voulais vraiment être précise, je ne parlerai pas d'alchimie mais de cinâbre intérieur. Le terme chinois c'est neidan, cinâbre intérieur, terme qui a été forgé par rapport à huaidan, cinâbre extérieur, ce terme désignait au fond l'alchimie occidentale dont on parlait, qui a été très à la mode au Moyen-Âge, c'est-à-dire là aussi l'art d'utiliser des ingrédients qui étaient en majorité des minéraux, et l'un de ses ingrédients principaux c'était le cinâbre, qui est un sulfure de mercure, d'où le terme cinâbre extérieur, qui renvoie à toutes ces manipulations de métaux, mais aussi de plantes en Chine, que l'on appelle l'alchimie opératoire.
Et pour le distinguer de l'alchimie interne, qui correspond au fond à une intériorisation de toutes ces pratiques, c'est-à-dire qu'au lieu de travailler comme les alchimistes avec un fourneau, un foyer et des substances extérieures, et bien c'est en soi que l'on va s'efforcer de transformer tous les ingrédients qui sont non pas uniquement les ingrédients du corps, mais au fond les ingrédients de la personne.
Et dans le taoïsme, puisque le taoïsme a une spécificité là-dessus, par rapport à la tradition bouddhiste, comment on peut la positionner ? L'alchimie interne est proprement et spécifiquement taoïste. Ce sont des techniques qui reprennent des techniques bien connues et très anciennes dans le taoïsme, qui ont été interprétées avec un nouveau vocabulaire à partir du VIIIe siècle de notre ère. Autrement dit, il faudrait déjà que je commence par définir ce que c'est que le taoïsme, parce que quand on parle de taoïsme, on pense souvent au livre de la Voix et de la Vertu qui a été écrit par Lao Tzu dans l'Antiquité, mais en fait à partir de ce livre est apparu en Chine, disons aux alentours de notre ère, au IIe siècle de notre ère, un enseignement qui a des caractéristiques religieuses, et cet enseignement avec des caractéristiques religieuses a intégré des conceptions du corps, des conceptions de la maladie, des conceptions de la santé, qu'il partage avec la médecine chinoise, et qui vont faire la base des pratiques taoïstes, parce que pour un taoïste, l'important c'est d'avoir un corps en bonne santé, donc ce n'est pas le but en soi, le but en soi c'est autre chose, mais pour arriver à cette transformation de soi, il faut commencer par les problèmes fondamentaux de la vie, et le corps est un des éléments qui nous pose beaucoup de problèmes.
Donc on n'a pas ça du tout dans le bouddhisme, c'est quelque chose qui est vraiment spécifique à la pensée chinoise, je dirais indigène, et au taoïsme. Donc quand on parle d'alchimie interne, on parle forcément d'alchimie interne taoïste. Absolument. C'est équivalent en fait.
Tout à fait. Donc à quelle époque et dans quel contexte socioculturel apparaissent ces pratiques ? Comment elles naissent ? Elles naissent dans le contexte d'une complexification des notions chinoises relatives à la cosmologie et relatives à la vision des mécanismes de l'univers et de la façon dont le cosmos au fond s'est développé.
Parce qu'on est dans une pensée où l'intérieur et l'extérieur fonctionnent de la même façon. De même que Nisborg au fond a eu l'intuition de la constitution de l'atome en regardant la voûte céleste, les Chinois ont pensé que le corps était un microcosme, un petit monde dans lequel on retrouvait tous les éléments de l'univers, qu'il avait la même origine, c'est-à-dire un souffle unique, une énergie unique, et que les deux étaient profondément liés.
Non seulement ils sont liés, ce ne sont pas deux choses différentes, mais ils fonctionnent d'une manière interactive, d'où l'importance du lien dans toutes ces pratiques. Alors vous disiez que les Chinois, les taoïstes accordent une importance primordiale à la bonne santé, et dans ce cadre-là, les pratiques d'alchimie interne, leur but c'est quoi ? C'est la santé, la suprasanthé ? Parce qu'on parle d'immortalité, de super-pouvoirs qui sont très intrigants dans les biotexes.
La pratique de l'alchimie interne fait partie des pratiques taoïstes, or le but des taoïstes c'est ce qu'ils appellent trouver le temps, trouver la voie, réaliser la voie, ce qui est un petit peu le correspondant de l'éveil dans le bouddhisme. Donc il faut réaliser la voie, trouver la voie, et la meilleure façon de réaliser la voie et de la trouver, c'est le non-agir. Donc au fond, ne rien faire. Ne rien faire ça ne signifie pas rester passif, mais ne pas mettre son grain de sable dans les mécanismes de la vie.
Au fond, l'idéal pour le taoïste c'est de retrouver cet état d'innocence, d'authenticité et d'intégrité qui est celui du nouveau-né, dans la mesure où ce nouveau-né est tout près de la source de vie. C'est donc ça qu'il faut retrouver parce qu'on l'a perdu en s'en éloignant de plus en plus. Dans le taoïsme, il s'agit de faire un retour à l'origine. Le mouvement du ta, par essence, c'est le mouvement de retour à l'origine.
Dans la vie, on naît, on devient indul, puis on vieillit et on meurt. Pour éviter cela, c'est-à-dire parvenir à une immortalité, il faut faire le contraire,