Les Vierges Noires: d'où viennent-elles ?
"Je suis noire et je suis belle", affirme la bien-aimée du Cantique des Cantiques. Si c’était une Vierge Noire qui parlait ainsi, elle pourrait ajouter que son secret est bien gardé…et en premier lieu par l’ignorance. En effet, les Vierges Noires appartiennent à une période historique (entre le Xème et le XIIème siècle) complètement incomprise, et qui restituée à elle-même, nous est finalement aussi étrangère que les civilisations étrusques ou précolombiennes. C’est en tout cas ce que Thierry Wirth nous explique en introduction de cette conférence. Docteur en Sciences (au Muséum National d'Histoire Naturelle et à l’Ecole Normale Supérieure) et Docteur en Lettres et Sciences Humaines (à la Sorbonne), il est l’auteur de l’ouvrage Les Vierges Noires : Symboles et Réalités (2009, Ed. Oxus).
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Ainsi, loin d’être l’aboutissement du Moyen-Âge, la Renaissance serait en fait une rupture, et ferait véritablement de la culture médiévale une "civilisation engloutie", dont nous aurions perdu les codes. C’est ce qui explique que la plupart des Vierges Noires "restaurées" ont été altérées, au point parfois de ne plus pouvoir être prises en compte par le chercheur – ce qui complique encore sa tâche.


On peut malgré tout établir une sorte de "cahier des charges" des critères qui définissent invariablement ces statues : à commencer par le fait que ce ne sont pas des œuvres d’art mais bien des objets de culte, et que de tout le statuaire médiéval, elles sont les seules à arborer la couleur noire.
Ainsi, Thierry Wirth établit neuf critères : le sanctuaire est toujours situé dans un ancien lieu de culte (donc initialement "païen", et généralement dédié à la Terre Mère). La Vierge est toujours dans une crypte. Elles sont toutes de la même période (autour du 11e siècle), sont assorties d’une légende, et présentent la même architecture (Vierge en majesté). On retrouve toujours les mêmes proportions (là encore, c’est un cas unique dans tout le statuaire médiéval), et mettent en avant la Vierge plutôt que l’Enfant. Elles sont en bois (de cèdre souvent) et rehaussées des quatre mêmes couleurs, associées à la fécondité et à des miracles.


En entrant dans le détail de ces différents critères, il s’avère que tout concourt à un rapprochement entre ces Vierges et les antiques Déesses du bassin méditerranéen, elles aussi représentées en noir (Isis, Cybèle, Rhéa, Demeter, Diane, Perséphone, Artemis…pour n’en citer que quelques-unes). Bien loin de la chasteté exaltée par le christianisme, nous avons donc ici à faire à des vierges au sens originel du mot (parthenos en grec) : littéralement des femmes "qui ne sont pas attachées à quelqu’un", des mères célibataires en somme, mais jouissant d’un statut, d’une reconnaissance sociale à part entière, à l’instar des vestales, ou encore des druidesses qui choisissaient elles-mêmes les pères de leurs enfants.
Pour qui sait les lire, les Vierges Noires abondent de signes "ésotériques", témoins d’une époque où, selon Thierry Wirth, la spiritualité n’avait sans doute jamais été aussi intense et proche des sources originelles. Les formes géométriques, les mains, les visages, les regards, les angles…tout relève d’une symbolique à la fois riche et précise. De même pour les miracles associés à chacune d’elle, dont le sens caché peut avoir trait à l’ouverture de la conscience ou encore à l’éveil, par exemple. La fécondité qui leur est associée est donc à prendre dans tous les sens du terme, et avant tout dans le sens spirituel.
Tous ces secrets oubliés ne l’ont pas été par tout le monde : transmis de façon cachée par la "science des bâtisseurs", ne pourraient-ils pas expliquer notamment, la troublante similitude de proportions observée entre la Grande Pyramide et la Cathédrale de Chartres, pourtant bien distantes dans l’espace et le temps ?
Eléments de réponse dans cette édifiante conférence de 65 minutes donnée par Thierry Wirth depuis le Forum 104.
Extrait de la vidéo
Pour comprendre les vierges noires, il faut d'abord profondément pénétrer le Moyen-Âge et tout à la fois la façon de penser et la culture des hommes qui ont créé cette statuaire au sein de l'Église. Nous croyons connaître cette époque. A la suite de l'enseignement scolaire, les romans, les films ont popularisé l'an mille et les siècles qui ont directement suivi. La vérité est que nous n'avons rien compris, que nous avons passé et continuons de passer à côté d'une civilisation aussi hermétique que celle des précolombiens, des égyptiens, des étrusques ou de l'Afrique subsaharienne.
En huit siècles, les mots ont changé de sens. On a perdu la signification des couleurs. Chaque geste était un symbole. Le romantisme a cru redécouvrir le Moyen-Âge qualifié alors de barbare.
Mais en fait, ce n'était qu'une admiration pour l'aspect extérieur des cathédrales, pour une science des bâtisseurs perdus, pour un art de la statuaire que l'on pensait achever. Contrairement à ce qui est couramment enseigné, la Renaissance n'est pas la fin du Moyen-Âge. Elle est issue de sources grecques et romaines et arrive alors que la civilisation médiévale, qui a connu son apogée au XIIe et XIIIe siècles, s'est éteinte après une rapide décadence.
Elle est une civilisation engloutie. Il ne faut donc pas aborder les Vierges Noires comme les précurseurs des statues qui ornent les églises et surtout nos musées. Ces statues sont des œuvres d'art au sens plein du terme. Or, il n'est pas question d'art dans la création d'une Vierge Noire.
Nous verrons que des règles strictes commandent à sa conception. Ce qui nous a longtemps trompé est que les artistes ont copié ces représentations en les interprétant à leur façon, la preuve qu'ils ne comprenaient plus ce qu'ils faisaient. Pourquoi des Vierges Noires ? Pas un saint, pas un Christ n'a eu cette couleur.
Le seul que l'on connaisse, alors que tout se passe au Moyen-Orient, est un des rois mages et encore n'apparaît-il qu'à partir du XIVe siècle. La plupart des sanctuaires mariaux importants où se déroulaient les grands pèlerinages et la majorité des hauts lieux de spiritualité abrités est une Vierge Noire. Ces statues dont village et parfois les mains ont été peintes en noir sont des objets de culte et la vénération des fidèles et des parrains qui parfois parcouraient des centaines de kilomètres à pied pour le rendre hommage.
On peut dire que certains étaient des stars du pèlerinage. Ainsi, celui du puits qui vit défiler cinq papes et quatorze rois de France. Chaque jour, des centaines de pèlerins se pressent pour s'agenouiller devant la Vierge. Une des rues jouxtant la cathédrale s'appelle encore la rue des tables, rappel des tables des échoppes, où en grand nombre étaient vendues des souvenirs du pèlerinage et divers objets de piété emportés à ceux qui n'avaient pu faire le déplacement.
Comme cela se fait d'ailleurs encore à Lourdes, Lisieux, Fatima et tous les lieux de pèlerinage perpétuels. A noter que lorsque le Vendredi Saint tombait en 25 mars, c'est-à-dire coincidé avec le jour de l'Annonciation, cette année-là avait lieu un grand jubilé à l'occasion duquel étaient délivrés des faveurs et bien sûr des indulgences. On a du mal à imaginer la foule des pèlerins drainée par un jubilé.
Des centaines de milliers de personnes. Heureusement, les chroniqueurs ne sont pas passés à côté de tels événements. Grâce à eux, on connaît parfois, émaillé de savoureuses anecdotes, la passion et l'enthousiasme qui accompagnaient la foule. Ainsi, le Juvénal des Ursus nous indique que lors du jubilé de 1407, plus de 200 personnes périrent étouffées au milieu des 200 000 pèlerins.
Médicis explique qu'en 1502, si on échappait quelque chose au sol, on n'osait pas le ramasser de peur d'être piétiné. Il précise qu'ils rendirent leur âme à Dieu plus de 100 personnes et que les 4000 confesseurs mobilisés furent insuffisants. Il y a donc un contexte historique. À partir du VIIe siècle, l'Europe est submergée par les invasions barbares.
Les traditions, le savoir, les connaissances, tout cela n'a pu être sauvé que par les ordres monastiques solidement installés. Les secrets des bâtisseurs trouvèrent refuge dans les monastères jusqu'au Xe siècle. Après cette période noire, si on peut dire, de stagnation et même de recul de la civilisation, siècle de bouleversements et de destructions de toutes sortes, on assiste à une véritable renaissance, même si ce terme ne sera employé que cinq siècles plus tard pour les arts.
Les confrères et bâtisseurs, maçons et tailleurs de pierre vont élever les plus extraordinaires constructions jamais conçues par l'humain, les cathédrales. On s'extasie encore, et à juste raison, devant ces édifices, mais on ne se rend pas compte de ce qu'ils représentaient lors de leurs constructions. Les maisons ne dépassaient généralement pas les trois étages. Compte tenu des constructions que nous faisons de nos jours, combien de kilomètres de haut devraient avoir des cathédrales contemporaines ?
On a cherché donc à frapper les esprits par le gigantisme de l'architecture, mais aussi par celui de la musique. Les grandes orgues ont dû, au début, terrifier les fidèles. Les pèlerinages, notamment en Terre sainte, ne se sont jamais interrompus. Aussi périlleux qu'ils fussent, ils étaient fort pratiqués par des élites qui se frottaient aux mondes islamiques et judaïques.
Plus près de nous, des guerres en Espagne, entrecoupées de longues trêves, ont favorisé les échanges entre chrétiens et almoravides. On se souvient des controverses et des débats théologiques, comme la fameuse dispute de Barcelone, qui se déroula en présence de la cour et du roi. Enfin, ce que nous nommons aujourd'hui les croisades, mais qui n'ont jamais porté ce nom à leur époque, vont se révéler un formidable creuset d'échanges, avec le monde arabe et son mode de pensée.
C'est à cette époque que revient d'Irlande un courant celtique christianisé, symbolisé par Saint Malachie, un des rares proches de Saint Bernard qui terminera ses jours à Clairvaux. Et rappelons que ce même Saint Bernard, lorsqu'il prêchera la croisade à Vézelay, ne le fera pas du haut de la colline, mais depuis un tertre druidique, situé un peu plus bas, et dont il reste encore de nos jours un amas de rocailles que l'on a surmonté d'une croix.
Ceux qui auront la curiosité de se rendre sur le lieu sentiront peut-être une étrange sensation les envahir. Ces endroits n'étaient jamais choisis au hasard. C'est aussi à l'époque où les règles monastiques reprennent la pureté d'origine, où, si tôt, commence à supplanter Cluny, et où on se soucie de reconstituer les bibliothèques détruites. Des moines, sachant souvent aussi bien lire l'arabe que l'hébreu, vont parcourir l'Europe, et particulièrement l'Espagne, à la recherche de documents.
Leurs connaissances sont certaines, et on se souvient que le 3e abbé de Citeaux, Étienne Harding, travaillait avec un tel mudiste sur les textes hébraïques utilisés pour la refonte de la Bible latine. Les manuscrits recherchés par les moines étaient dans les monastèmes aux Arabes. Les clunisiens, grâce à l'amitié d'Alphonse VI et de ses successeurs, vont essayer d'accéder à ces bibliothèques et aux archives.
En partant sur les routes de Compostelle, les bénédictins gagnaient sur tous les plans.