Le réalisme fantastique est-il une contre-culture (de droite) ?

S’opposer à la gauche, fait-il de vous une personne de droite ? Conspuer un capitalisme qui s’immisce sournoisement dans tous les pores de votre peau, jusqu’à votre cerveau, fait-il de vous un communiste ? Si les réponses sont négatives dans les deux cas : nuance, discernement et objectivité sont néanmoins requis. Trois talents qui, semble-t-il, quitteraient peu à peu l’homme moderne, lui qui, selon certaines lois d'uniformisation et de rentablilité tendrait à se transformer en mutant, robot hédoniste...

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Damien Karbovnik, docteur en histoire des religions, nous invite ici à analyser de manière transversale trois champs disciplinaires qui bien souvent se tournent le dos : l’ésotérisme, la sociologie et la politique.

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Les quatre piliers du réalisme fantastique sont l’archéologie mystérieuse, l’histoire invisible, la parapsychologie et les phénomènes inexpliqués (le fortéanisme et les écrits de Charles Hoy Fort)

Après avoir défini les termes de « réalisme fantastique », de « contre-culture » (dont il est peu aisé de fixer les normes) puis le clivage historique « droite-gauche », Damien Karbovnik nous fait entrer directement dans les coulisses des penseurs de ce nouveau monde : journalistes, poètes, essayistes et romanciers

Citons les noms de Jacques Bergier, Louis Pauwels (revue Planète, 1960-1966), le romancier Robert Charroux ainsi que le journaliste Michel Lancelot (émission Campus, Europe n°1, 1968-1972).

Ces hommes eurent une influence indéniable dans l'évolution de la société française.

Gnose, initiation, sociétés secrètes, surhomme, paganisme, yoga, méditation, écologie, mystique, religions orientales : existe-t-il un axiome commun qui soutiendrait tous ces domaines ?

Une aspiration vers une juste compréhension du monde, sans doute.

Ce qui fait probablement employer à Damien Karbovnik cette phrase de conclusion, pleine de bon sens et de sagesse : « pour eux l’éveil se substitue à la révolte… »

Remerciements au groupe d’étude Politica Hermetica pour son accueil.

Extrait de la vidéo

En 2017, lorsque j'ai soutenu ma thèse sur le réalisme fantastique, j'ai défendu une idée, celle que le réalisme fantastique était une contre-culture de droite. Ma démonstration tenait en quelques pages, pour ne pas dire en quelques lignes, et se résumait à une idée extrêmement simple. Le réalisme fantastique peut être dit de droite en raison du rattachement politique de ses fondateurs à la droite, et plus particulièrement au gaullisme.

Mais, dans les faits, sur la base de mon travail de thèse, il ne m'était pas autorisé de conclure de cette manière-là. La seule chose que je pouvais affirmer à partir de mon travail de thèse, c'est que le réalisme fantastique était une contre-culture. Certes, il y avait des différences et des divergences avec ce que d'aucuns appellent la contre-culture, mais peut-on réellement parler de normes au sein de la contre-culture ?

La question mérite d'être posée. Aujourd'hui, je me propose donc de revenir sur cette notion de contre-culture de droite, et donc de faire, en quelque sorte, mon autocritique. Avant d'aller plus loin, précisons d'abord ce que j'entends par réalisme fantastique. Le réalisme fantastique, c'est un courant intellectuel et littéraire qui est né à la suite de l'apparition du matin des magiciens en 1960.

L'ouvrage est écrit par Louis Poes et Jacques Bergier, et très simplement, ils proposaient de concilier science et ésotérisme dans l'optique de proposer une compréhension plus juste et plus exacte du monde. À cette fin, les deux auteurs firent la part belle au fortéanisme, à l'archéologie fantastique, à l'histoire invisible et à la parapsychologie. Ce sont les quatre grands axes du réalisme fantastique.

À la suite de ce succès, Poes et Bergier vont poursuivre leur exploration, d'abord au sein de la revue Planète, qu'ils fondent dès 1961, et ensuite dans un autre livre qui est publié en 1970, L'Homme éternel. Deux auteurs vont suivre cette voie, mais surtout des éditeurs, qui vont consacrer aux ouvrages réalistes fantastiques des collections entières. Je cite les deux plus connus, L'Aventure mystérieuse, chez Gellu, Les petits livres rouges, et chez Robert Lamont-Fond, Les énigmes de l'univers, les gros livres noirs.

Myrcella Eliade a parlé de ce phénomène comme d'une mode culturelle. Le terme nous semble assez adéquat. À condition de ne pas masquer une réalité essentielle, il n'y a pas d'idéologie claire, unique et constante au sein de ce courant. C'est probablement là le premier écueil pour notre intervention de ce jour.

Je le redis, il y a simplement des thématiques communes et partagées par l'ensemble des auteurs, qui tournent autour du fortéanisme, de la pararchéologie, de l'histoire invisible et de la parapsychologie. Quoi qu'il en soit, pour aujourd'hui, nous avons travaillé à partir d'un corpus qui se décompose en trois parties. D'abord, ce que je considère comme étant les manifestes du réalisme fantastique. Ce sont les ouvrages écrits par Louis Poels et Jacques Bergier, à l'exception du dernier, qui est une œuvre écrite uniquement par Louis Poels.

La condition surhumaine, qui est un tapuscri resté inédit, qui était la suite de l'homme éternel, mais qui n'est jamais paru. On sait pourquoi, simplement parce qu'il y a eu brouille entre Poels et Bergier. C'est le bloomerang admirable et ce que Poels a fait du tapuscri inédit. La deuxième partie, c'est ce qu'on appelle d'ordinaire la revue officielle du réalisme fantastique, même si Planète n'est pas la revue officielle du réalisme fantastique.

Et la dernière partie, j'ai sélectionné parmi les collections réalistes fantastiques une œuvre principale, que je connais bien, mais surtout qui est volumineuse, qui est dense. C'est celle de Robert Charroux, qui est, après Poels et Bergier, celui qui a probablement le plus écrit dans le domaine du réalisme fantastique. Il a aussi une autre particularité, Charroux, c'est de faire partie de ce que j'appelle les auteurs synthétiques.

C'est-à-dire qu'il va parler de tous les sujets caractéristiques du réalisme fantastique. Donc c'est à ces trois corpus que je poserai cette fameuse question, le réalisme fantastique est-il une contre-culture de droite ? Le débat aujourd'hui semble bien tranché, notamment depuis l'ouvrage de Victor Stokowski, mais pourtant cela n'a strictement rien de bien évident si l'on s'en tient aux ouvrages eux-mêmes.

Donc je tiendrai à répondre à cette question en suivant trois axes de réflexion. Premier, bien sûr, de quand même revenir sur cette question de contre-culture et de dire en quoi, pourquoi je considère le réalisme fantastique comme une contre-culture. La deuxième partie, se demander est-ce qu'il y a quelque chose de réellement de droite ? Et enfin, j'essaierai de comprendre finalement pourquoi on a cette lecture-là du réalisme fantastique comme un courant de droite.

Donc que le réalisme fantastique soit une contre-culture, cela ne souffre aujourd'hui d'aucune réelle discussion a priori. Il est pourtant nécessaire quand même de revenir sur les aspects contre-culturels du mouvement et ainsi de faire émerger les premiers éléments dissonants de cette lecture du phénomène. Donc depuis l'ouvrage de Théodore Roussac vers une contre-culture qui est parue en 1969, il est d'usage de définir un mouvement comme contre-culturel dès lors qu'il s'oppose à la technocratie.

C'est-à-dire une société organisée selon un modèle mécaniste inspiré de l'industrialisation et entièrement guidée par la rationalité scientifique. Dans cette définition, il faut aussi comprendre qu'il y a une critique de la société de consommation et du capitalisme. Et qu'on critique aussi l'ensemble de la culture qui va découler de cette conception de la société. Et en même temps, on va aussi critiquer les autorités qui vont représenter la science et la culture qui en découle.

Ce discours contre-culturel, ce discours qui va s'opposer à la technocratie, on le retrouve en bonne partie au sein du réalisme fantastique. Commençons par la question de la rationalité scientifique qui est l'objet même, à mon avis, l'objet central du discours réaliste fantastique. Dès le matin des magiciens, en fait, la science est visée. Par science, il faut justement entendre, certes, la science officielle, mais plus particulièrement la science dite académique et conformiste.

Celle qui s'est construite autour d'une rationalité froide, sans conscience, et qui a mené à l'arme nucléaire. Celle précisément qui est étudiée, qui fait l'objet de recherches au sein de l'université. Parce que Powell, ses bergiers ne sont pas anti-scientifiques. Ils ont une vision, bien à eux, de la science qui est résumée dès les premières pages du matin des magiciens.

Les sciences d'aujourd'hui, si on les aborde sans conformisme scientifique, dialoguent avec les antiques mages, alchimistes, thaumaturges. Une révolution s'opère sous nos yeux, c'est un remariage inespéré de la raison sommée de ses conquêtes avec l'intuition spirituelle. Dans cette citation, c'est le programme du réalisme fantastique qu'on peut constater. Mais surtout, on voit se dessiner les contours d'une nouvelle forme de science, qui prend le contre-pied de l'idéologie de la science officielle.

Alors que cette dernière s'est efforcée de s'extraire du carcan religieux, les deux auteurs espèrent ici, et aspirent à y faire retourner, argumentant que les deux se rejoignent, en fin de compte, c'est un discours assez récurrent au sein de l'ésotérisme contemporain. Cette position permet de comprendre que le réalisme fantastique n'est absolument pas hostile à la science, de très loin sans faux.

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