De l'expression de l'imaginaire chez les peintres médiums

« L’Esprit se sert de ma main »… « Je ne fais qu’obéir aux ordres »

Telles sont les affirmations de ces peintres médiums, hallucinés ou mystiques sur lesquelles Michel Ternoy (psychologue praticien et chercheur dans le cadre de ses travaux en hôpital psychiatrique) a porté son étude. Allant de Hildegarde de Bingen à  Augustin Lesage, Michel Ternoy essaye de dégager une cohérence aux formes grapho-picturales de ses propres patients et de ces artistes qui ont été réunis sous l’appellation d’art brut. Les questions, passionnantes,  sont nombreuses.

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Combien de voix ces artistes entendent-ils ?

Si Hildegarde de Bingen n’évoquera n’avoir entendu toute sa vie qu’une seule voix, sommes-nous en droit de penser que celle-ci vient du Ciel et de l’identifier comme provenance divine ?

Devons-nous rallier la présence d’une seule et même voix à la mystique pure et le cas de « voix plurielles » - comme dans le cas d’Augustin Lesage- à l’hallucination ?

La mystique, dans son expression picturale, serait-elle « une mise en ordre » et l’hallucination placée sous le signe de la coupure, de la dissociation ?
mystique dans son expression picturaleles peintres médiums

Trouve-t-on des signes annonciateurs de leurs dons ?

Comment expliquer que tous ces artistes ont en commun cette « posture d’ignorance » c'est-à-dire que leurs œuvres ne sont pas la restitution d’un savoir accumulé mais au contraire le fait d’autodidactes complets dont l’exécution ne relève, selon leurs propres termes,  que d’une fonction d’intermédiaire ?

Quelles sont les parties en présence : délires psychotiques ? Présence Divine ?

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Quelles analogies biographiques pouvons-nous établir entre tous ces différents peintres ?

Leurs œuvres portent-elles la trace de « signatures » communes ?

A vous de vous faire une idée dans cet exposé de 60 minutes filmé au Collège des Bernardins  dans le cadre d’un hommage au Peintre T'ANG HAYWEN  organisé par Madame Hélène de Laguérie

Extrait de la vidéo

Je vais vous présenter quelques fondements et le cadre de ma démarche.

Je me réfère à des travaux que j'ai menés en tant que psychologue, praticien et chercheur dans le champ de la clinique psychopathologique en hôpital psychiatrique, en dehors de mon activité de professeur associé.

Rorschach, réveillé, dirigé, expression graphopicturale dans l'étude phénoménostructurale développée Le titre de ma recherche, vous voyez l'objet et la méthode.

La méthode étant l'analyse phénoménostructurale initiée par Minkowski, puis développée par tout un courant auquel j'adhère.

Dans ce cadre de cette recherche, je me suis donné comme objectif de dégager et étudier l'existence éventuelle de spécificités propres aux patients psychotiques hallucinés, ce manifestant dans le Rorschach, le réveillé, dirigé, et dans l'élaboration des formes expressives graphopicturales et langagières.

J'ai prolongé cette recherche par l'étude d'œuvres de peintres se déclarant ou désignées comme médiums, en particulier celles du mineur Augustin de Sage.

Mon intérêt pour les témoignages des mystiques visionnaires, bien que toujours présents en arrière-plan, n'a jamais donné lieu, de ma part, à un travail formalisé en communication ou écrit.

Aujourd'hui, je me risque, dans l'esquisse de ce travail, ouvrant la comparaison des expressions de l'imaginaire chez les psychotiques hallucinés et chez le sage, aux écrits d'Hildegard de Bingen, en le limitant aux livres des œuvres divines.

Les hallucinés, je les ai rencontrés pendant 40 ans à l'hôpital psychiatrique.

Augustin de Sage, j'ai eu l'occasion de rencontrer à travers ses œuvres, puisque je fais partie de la société de psychopathologie de l'expression, j'ai rencontré des gens qui le connaissaient, parce qu'il habitait à 500 mètres de chez moi, et je suis encore en contact avec des gens qu'il a rencontrés.

Et puis, Hildegard de Bingen, je l'ai rencontré sur l'autoroute.

Oui, du temps que j'allais donner mes coureurs à Reims, j'avais deux heures d'autoroute.

Pour aller deux heures pour revenir, je mettais la radio, et tout à coup, j'ai entendu quelque chose.

Je me dis, il y a quelqu'un qui est en train d'écrire, moi, c'est pas possible.

Et c'était quelqu'un qui lisait, donc, des extraits d'Hildegard de Bingen.

Je me suis précipité chez moi, j'ai cherché, j'ai pratiquement rien trouvé.

Dans la fin des années 80, on ne trouvait rien sur Hildegard.

Et j'ai acheté le livre, le seul qui existait de Vandenberg-Seitz.

Je me suis précipité sur ses visions qu'elle raconte.

J'ai dit, c'est extraordinaire.

Voilà le chapitre qui manquerait à ma thèse.

Et j'ai lu la très longue introduction de Bernard de Borseille.

Je me suis dit, je me suis fait flamber, il l'a écrite.

Donc, une approche de psychopathologue fournit donc notre point de départ.

N'hésitez pas à me faire signe, parce que j'ai tendance à être trop long.

Alors, pour éviter toute ambiguïté, je précise qu'il s'agit de patients présentant un symptôme hallucinatoire manifeste ou latent dans un registre de psychose chronique comportant essentiellement des hallucinations de la sphère acoustico-verbale.

Je dis ça parce que couramment, quand on parle d'hallucination, les gens pensent à des hallucinations visuelles.

Or c'est très rare chez les psychotiques, les hallucinations visuelles que l'on confond bien trop souvent avec l'onirisme, ce qui n'a rien à voir avec.

Vision en image chez les psychotiques hallucinés.

Alors, je vais vous parler du Rorschach, mais comme le temps est passé, c'est fait.

Vous connaissez le Rorschach, c'est bien.

Le Rêve éveillé dirigé de Robert de Zoal, vous connaissez ?

En gros.

Donc, ça permet une exploration très très fine, et j'avoue que peu de personnes l'utilisent avec des psychotiques.

En tout cas, moi je l'ai utilisé pendant plus d'une quarantaine d'années, j'étais fan de cela.

Donc, on propose au sujet allongé, les yeux fermés, de se laisser aller à l'évocation d'images mentales et de les décrire au thérapeute.

On l'invite à explorer en quelque sorte le monde imaginaire qu'elle a créé et à se mouvoir dedans, à être en quelque sorte le héros de son spectacle intérieur.

J'animais un atelier de peinture avec des patients psychotiques et les patients dont je vais vous montrer certaines peintures ont participé, certains durant plusieurs années, à cet atelier.

Dans cette approche, dans l'approche que je fais, je me rapproche de ce que Prenzl disait déjà, reconnaître la Gestaltung telle qu'elle est à l'œuvre.

C'est-à-dire, pour moi, l'essentiel est de saisir, dans ces différentes situations, la genèse, l'accomplissement et, dans certains cas, le maintien ou la dissolution des formes.

Dans cette approche, je laisse volontairement de côté, sans l'ignorer, la question des contenus et par là-même la dimension symbolique qu'ils pourraient revêtir, qui est immense, bien sûr, chez Hildegarde.

Je vais vous parler d'Hildegarde.

Jusqu'à présent, je parlais de Hildegarde, mais maintenant, on a l'habitude d'écrire Hildegarde sans que ce soit une hache aspirée.

Chez les psychotiques hallucinés, l'altération de l'espace vécu se manifeste par la segmentation de la représentation imagée.

Rapidement, dans le Rorschach, les images que les gens voient, les délirants, je parle des délirants, ne tiennent pas.

Une image remplace une autre, puis une autre, puis une autre, puis plus rien.

Il n'y a pas de stabilité de la vision de l'image.

J'ai découvert, j'ai montré, que l'halluciné présente dans cette évanescence de perception un mode de désagrégation spécifique de l'image que j'ai nommé détaillage, néologisme, parce que c'est en allant vers la précision d'une partie de la réponse que le patient perd la représentation de l'ensemble auquel appartenait ce détail.

À partir de ce segment isolé, la personne parviendra, selon ses possibilités, à recomposer une nouvelle figure, le plus souvent sans rapport avec la précédente, ou se trouvera dans l'incapacité de sortir de ce morcellement.

L'unité de l'image perd ici sa consistance, son identité et sa cohérence par l'isolement d'un de ces segments qui, considéré en lui-même, est coupé du reste, entre en discordance avec la figure d'origine.

Le destin de l'image, je vais dire dans le temps ce qu'elle devient, s'inscrit donc, avec le détaillage, dans le sens d'une déperdition qui peut mener jusqu'à la complète destruction, la disparition, le vide, ou conduire à des recompositions plus ou moins fugaces ou parvenir à l'évocation d'un assemblage incohérent au télescopage de fragments imaginés disparaître.

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