Formes du discours mystique, littérature et théâtre
Lydie Parisse témoigne d’une connaissance très poussée des auteurs mystiques et son intervention s’appuie avec pertinence sur de nombreuses citations. Elle cisèle son discours afin de mettre en évidence les différences de propos entre les auteurs et leurs convergences, le tout dans un langage articulé sur la science des mots, leur force, leur faiblesse, leur sens, leur impuissance.
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Le mystique se révèle là où l’ignorance est abolie, là où le réel ne peut plus se dire, dans la révolte tout ensemble que dans le renoncement. La période symboliste en a été profondément imprégnée et la dramaturgie ne sera plus un divertissement mais un théâtre de l’âme.
Poètes, mystiques et visionnaires, même langage dépassant le langage, pour une tension vers une réalité autre, transcendante et indicible. Le dogme et la théologie font place à une relation directe, extatique, de l’homme avec le divin.


La conférencière va longuement discerner trois points de vue : littéraire, anthropologique et esthétique, où la négation s’inscrit dans le langage (ainsi que la démesure), où ce qui importe est la résonnance du mot et non le mot lui-même. Et de résumer le propos sur l’insatisfaction permanente des mystiques à être, à dire, et leur certitude du manque.
Lydie Parisse met en lumière les paradoxes, l’art de la métanoïa et de la métonymie des mystiques. En l’écoutant, nous percevons que la lecture des auteurs au "parler angélique" doit nous faire vivre une expérience littéraire autre pour nous permettre d’approcher de l’insaisissable….
Extrait de la vidéo
C'est vrai qu'il y a, dès la fin du XIXe siècle, un renouvellement du regard critique sur les mystiques, mais aussi en même temps du regard porté sur la création littéraire dans la perspective d'un renouvellement des formes esthétiques. Alors ça, Flore nous en a parlé ce matin, c'était très convaincant par rapport à la dramaturgie. En 1905, Léon Blois écrivait « Comme si tout n'était pas mystique ». Remis de gourmand en 1890, « Seul que l'on soit croyant ou non, la littérature mystique convient à notre immense fatigue ».
Mais Terlenck, un an plus tôt, « Les écrits des mystiques sont les plus purs diamants du prodigieux trésor de l'humanité ». Et dans le domaine des études théâtrales, Mayerhold, « Le frémissement mystique est plus fort que le tempérament du vieux théâtre ». Après, il faut voir tout ce que ces gens mettent sous le mot « mystique ». Évidemment, ce n'est pas toujours le sens que nous, on entend quand on définit notre objet d'étude spécifique.
Les auteurs que l'on vient de citer s'expriment dans la période dite « symboliste », entre 1880-1900, à l'ère de la révolution industrielle. Du positivisme et du scientisme s'opère une résurgence de l'homo mysticus, on pourrait dire. L'intérêt en France pour les écrivains de la tradition mystique dépasse largement les milieux catholiques. Gourmand, par exemple, est un auteur agnostique.
Huysmans, au moment d'un rebours, n'est pas encore converti au catholicisme. Donc Villiers ne se revendique pas vraiment complètement catholique, dans la mesure où il est attiré aussi par l'occultisme, l'ésotérisme. Quant à Metterlinck, Flore nous l'a signalé ce matin, lui, il trouve carrément la religion catholique dépassée. Il va vers plutôt les spiritualités orientales.
Il pense que les mystiques nous ouvrent sur les spiritualités orientales, davantage marquées, selon lui, par une pensée de l'unité. Donc la fin du XIXe siècle est marquée par une mutation du regard porté sur la mystique avec un déplacement, puisque ce n'est plus seulement un domaine d'études réservé au domaine de la théologie. Sur le plan théologique, on a tendance à voir chez les mystiques une forme supérieure de dévotion.
Les laïcs s'y intéressent d'un double point de vue, anthropologique et poétique. Ce qu'on privilégie dans les écrits des mystiques, ce n'est plus un rapport de continuité avec un dogme et une religion officialisée, mais au contraire, plutôt une expérience de rupture radicale. On en a parlé de cette notion de rupture, rupture avec le monde peut-être, ou avec une certaine représentation du monde, et rupture au niveau du langage, des mots.
Je crois qu'on a là une approche qui commence à se mettre en place et qui va s'imposer durablement jusqu'à nos jours. Bien sûr, il y a une ouverture vers la période contemporaine, le XXe siècle et la période contemporaine, mais il faut aussi voir que les auteurs de l'époque puissent vraiment dans le XVIIe siècle aussi. Le XIXe siècle se définit par rapport au XVIIe siècle, j'y reviendrai. Je verrai trois points de vue.
Tout d'abord, une approche plutôt sous l'angle de l'histoire littéraire, pour commencer. Ensuite, une approche plus, disons, anthropologique. Et ensuite, le point de vue poétique. J'avais l'intention aussi, à l'intérieur de cette partie, sur la poétique, le langage, la réflexion esthétique, on va dire.
C'est le troisième point, c'est plutôt une réflexion d'ordre esthétique. Tout d'abord, sur le plan de l'histoire littéraire, si on commence par Léon Blois, Huysmans, ces auteurs, Villiers de Lille, Adam et, pour la génération précédente, Barbet d'Oréville, ont largement développé ce paradigme mystique, cette époque où l'écrivain se perçoit en rupture avec son public et revendique, en quelque sorte, une posture de dissidence par rapport à une société qui évolue vers des valeurs bourgeoises et non religieuses.
Donc, en tout cas, ce qui séduit à cette époque-là, c'est la personnalité des mystiques. En premier lieu, on pourrait dire qu'à cette époque-là, la personnalité mystique est pour eux une forme de singularité qu'ils revendiquent pour eux-mêmes. L'expérience fondatrice de l'écriture, c'est la lecture des mystiques pour un certain nombre d'écrivains de l'époque qui, elles-mêmes, est vécue comme une expérience de rupture.
À la fin du XIXe, on se tourne vers les œuvres du XVIIe siècle, essentiellement, voire, bien sûr, plus loin, du XIVe siècle, du XIIe siècle. La redécouverte des écrivains mystiques est très importante, et ce n'est pas seulement en Allemagne, d'ailleurs. Alors, les écrivains qui lisent les mystiques ont tendance à considérer que la littérature apparaît comme quelque chose de faible par rapport à la tradition mystique, aux œuvres mystiques.
Pour Blois, par exemple, la littérature apparaît comme une imbécile gymnastique, je cite. De même, pour Baudelaire, Baudelaire parlait de gymnastique intellectuel. Plus tard, Artaud, lecteur de Roosbrück et de Maiterlinck, parlera de mécanique conjuratoire du néant. Alors, ce qui est frappant, c'est qu'il voit chez les mystiques le génie absolu, en quelque sorte.
Par exemple, celui qui a commencé, c'est le poète allemand Clémence Brintano, qui, dans le premier tiers du siècle, s'est fait le secrétaire d'une visionnaire qui s'appelle Anne-Catherine Emmerich, et dont il consignera les visions dans un ouvrage qui s'appelle La douloureuse passion, et qui fascinera. Blois, paru en 1875, fascinera Barbédo-Réveillé, Huysmans, Blois, Claudel, Bataille. Brintano dit, elle parle comme une fleur des champs ou un oiseau des bois, dont le chant a un son si merveilleusement profond et souvent même prophétique.
Et Blois dit, la voyante stigmatisée de Duhlmen est, à mes yeux, le plus grand de tous les poètes sans exception. Donc, ça rejoint ce qui était dit ce matin aussi à propos de Maiterlinck. Très rapidement, à l'époque, il y a deux livres qui sont très célèbres, c'est des ouvrages d'Ernest Tello, qui a traduit, en quelque sorte, mais c'est plutôt une libre adaptation, on va dire, des écrits de Rosebrooke, paru en 1869, des morceaux choisis plus exactement.
Et puis, ensuite, des écrits aussi d'Angèle de Foligno, donc en 1873, le livre des instructions d'Angèle de Foligno. Peu après, en 1884, à Rebours, où le narrateur Désessainte, qui s'est coupé dans une thébaïde raffinée à l'extérieur de Paris, qui s'est coupé du monde et revisite tous les arts en mettant en place un manifeste de la littérature et des arts symbolistes. Donc, il évoque la fascination exercée sur lui par le mystique flamand, Rosebrooke l'admirable, un mystique du XIIIe siècle dont la prose offrait un incompréhensible mais attirant amalgame d'exaltations ténébreuses, des fusions caressantes de transports âpres.